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H
VOYAGE EN ITALIE
I
GENiVE, PLEIN-PALAIS, L'HERCULE ACROBATE
Nous avons bien peur d'avoir marqué notre premier
pas sur la terre étrangère par un acte de paganisme, une
libation au soleil levant ! L'Italie catholique, qui sait si
bien s'arranger avec les dieux grecs et romains, nous le
pardonnera ; mais la rigide Genève nous trouvera peut-
être un peu libertin. Une bouteille de vin d'Arbois, achetée
en passant à Poligny, jolie ville au pied de la muraille ju-
rassique qu'il faut franchir pour sortir de France, fut bue
par nous au premier rayon du jour : Phœbo nascenti! Ce
rayon venait de nous révéler subitement, au bas des der-
nières croupes de la montagne, le lac Léman, dont quel-
ques plaques miroitaient sous la brume argentée du ma-
tin.
La route descend par plusieurs pentes, dont chaque
angle découvre une perspective toujours nouvelle et tou-
jours charmante.
Le brouillard se déchirant nous laissa deviner^ cowvvev^
8 VOYAGE lES ITALIE.
à travers une gaze trouée, les crêtes lointaines des Alpes
suisses, et le lac, grand comme une petite mer, sur le-
quel flottaient, pareilles à des plumes de colombes tom-
bées du nid, les Toiles blanches 4e4|iielque« banques ma
tinéuses. " '
On traverse Nyon, et déjà bien des détails significatifs
avertissent qu'on n*est plus en France : des plaquettes de
bois découpées en écailles rondes, ou en façon de tuile
dont elles ont presque la couleur, recouvrent les maisons;
les pignons sont terminés par des boules de fer-blanc; les
volets et les portes sont faits de planches posées en tra-
vers et non en longueur, comme chez nous; le rouge y
remplace la couleur verte si chère aux épiciers enthou-
siastes de Rousseau; le français suisse commence à se
montrer dans les enseignes, dont les noms ont des confi-
gurations déjà allemandes ou italiennes.
Le chemin, en s'avançant, côtoie le lac dont Teau trans-
parente vient mourir sur le galet avec un pli régulier
qu'augmente quelquefois le remous d'un bateau à vapeur
pavoisé aux couleurs de l'Union suisse et se rendant à
Villeneuve ou à Lausanne. De l'autre côté de la route, pn
aperçoit les montagnes que l'on vient de descendre, et ayx
flancs desquelles les nuages rampent comme des fumées
de feux de pasteurs. Un grand nombre de chars à bancs
légers, où Ton s'assied dos à dos ou de côté, sillonnent la
poussière, emportés par de petits chevaux ou de grands
ânes. Les villas, les cottages se multiplient et montrent
sous l'ombre des grands arbres leurs vases de fleurs, leurs
terrasses et leurs murailles de briques : on sent l'approche
d'une ville importante.
L'idée de madame de Staël, avec ses gros sourcils noirs,
son turban jaune et sa courte taille à la mode de l'Empire,
nous a fort tracassé en traversant Coppet. Quoique nous
la sachions morte depuis longtemps, nous nous attendions
toujours à la voir sous le péristyle à coloimes de quelque
villa, ayant à côté d'elle Schlegel et Benjamin Constant;
YOYIGE EN YtitLBU 5
maïs nous ne l'avûns pas vue. Les ombres ne se risquent
pas volentiers au grand jour; elles sont trop coquettes
pour cela.
Les vapeurs s'étaient dissipée» tout à fait, et les som-
mités des montagnes brillaient au delà du lac comme des
gazes lamées d'argent; le mont Blanc dominait le groupe
dans sa majesté froide et sereine, sous son diadème de
neige que ne peut fondre aucun été.
Le mouvement de voitures, de charrettes et de piétons
devenait plus fréquent; nous n'étions plus qu'à quelques
pas de Genève. Une idée enfantine, que d'assez longs voya-
ges n'ont pu dissiper entièrement, nous fait toujours ima-
giner les villes d'après le produit qui les rend célèbres :
ainsi Bruxelles est un grand carré de choux, Ostende un
parc d'huîtres, Strasbourg un pâté de foie gras, Nérac
une terrine, Nuremberg une boîte de jouets, et Genève une
montre avec châtre trous en rubis. Nous nous imaginions
une vaste complication d'horlogerie, roues dentées, cy-
lindres, ressorts, échappements, tout cela faisant tic tac
et tournant perpétuellement; nous pensions que les mai-
sons, s'il y en avait, étaient à cuvette et à double fond en
or et en argent, et que les portes s'en fermaient avec des
clefs de montres. Pour les faubourgs^ nous admettions
qu'ils étaient en cuivre ou en acier. Au lieu de fenêtres,
nous supposions une infinité de cadrans marquant tous des
heures diiïèrentes. Eh bien! ce rêve s'est envolé comme
les autres; Genève, nous devons l'avouer,, n'a pas du tout
l'air d'une montre, et c'est fâcheux l
A notre entrée^ ce qui nous sembla un peu bien leste
pour une ville austère, républicaine et calviniste, on nous
remit, en échange de notre passe-port, un bulletin facé-
tieux commençant comme les idbums de H. Crépin et de
H. Jabot, de Tôppfer, le spirituel caricaturiste, par cette
recommandation drolatique : Voir ei-derrière.... une foule
de formalités à remplir.
Genève a l'aepeel sérieux, un peu TO\ài&, ÔL^^N^e^^t^
I
VOYAGE EN ITAIIE.
testantes. Les maisons y sont hautes, régulières; la
droite, l'aiigle droit régnent partout ; tout va par carré et
parallélogramme. La courbe et l'ellipse sont proscrites
comme trop sensuelles et trop voluptueuses : le gris est
fcien venu partout, sur les murailles et sur les vêtements,
['Les coiffures, sansypenser, tournent au chapeau de qua-
ker ; on sent qu'il doit y avoir un grand nombre de Bibles
daiis la ville, et peu de tableaux.
La seule chose qui jette un peu de fantaisie sur Genève,
ce sont les tuyaux des cheminées. On ne saurait rien voir
de plus bizarre et de plus capricieus. Vous connaissez ces
saltimbanques que les Anglais appellent acropédeslrl^ms,
et qui, renversés sur le dos, les jambes en l'air, font vol-
tiger une barre de bois ou deux enfants couverts de pail-
lettes. Figurez-vous que tous les acropéddstrians du monde
font la répétition de leurs e.tercices sur les loits de Ge-
nève, tant ces tuyaux bifurques et contournés se démènent
désespérément : ces contorsions doivent avoir pour cause
les vents nombreux qui tombent des montagnes et s'en-
gouffrent dans la vallée. Peut-être bien encore que les fu-
mistes piémonlais, avant de passer en France, perfection-
nent leur talent à Genève et y font leur chef-d'œuvre. Ces
tuyaux sont en fer-blanc, élamés de frais, et brillent vi-
Tement au soleil. Nous avons parlé tout à l'heure d'acro-
pédestriana faisant leur travail. La comparaison d'une ar-
mée de chevaliers en déroute et précipités de leurs roussins
il jambes rebindaines ne serait pas non plus mauvaise;
' ; laissons là ces tuyaux.
n est étrange comme un grand nom peuple une ville.
Celui de Rousseau nous a poursuivi tout le temps que nous
avons passé à Genève. L'on comprend difficilement que le
corps d'un esprit immortel ait disparu, et que la forme
qui enveloppait de divines pensées s'évanouisse sans re-
tour ; aussi nous avons été affligé de ne pas rencontrer au
détour d'une rue l'auteur de la Nouvelle Héldise, en bonnet
rré et en robe arménienne, la mine triste et douce, l'air
VOYAGEA» ITiUE. 9
inquiet et songeur, regardant si son chien le suit et ne le
trahit pas comme un homme.
Nous ne vous dirons rien du temple de Saint-Pierre, le
principal de la ville : l'architecture protestante consiste
en quatre murailles égayées de gris de souris et de jaune
serin ; cela est trop simple pour nous, et, en fait d*art,
nous sommes catholique, apostolique et romain.
Cependant Genève, quelque froide, quelque guindée
qu'elle soit, possède une curiosité qui transporterait de
joie Isabey, Eug. Gicéri, Wyld, Lessore et Ballue, et qui
doit faire le désespoir de Tédilité. G'est un pâté de bara-
ques sur le bord du Rhône, à l'endroit où il sort du lac
pour gagner la France. Nous le recommandons en con*
science aux aquarellistes, qui nous remercieront du ca-
deau : rien nest d'aplomb ; les étages avancent et reculent»
les chambres ressortant en cabinets et en moucharabys.
G'est un mélange incroyable de colombage, de bouts de
planches, de poutrelles, de lattes clouées, de treillis, de
cages à poulets en manière de balcon : tout cela vermoulu«
fendillé, noirci, verdi, culotté, chassieux, refrogné, caduc,
couvert de lèpres et de callosités à ravir un Bonnington ou
un Decamps; les fenêtres, trouées au hasard et bouchées
à demi par quelque vitrage effondré, balancent des guir-
landes de tripes et de vessies de porc, capucines et cobœas
de ces agréables logis; des tons vineux, sanguinolents,
délayés par la pluie, complètent l'aspect féroce et trucu-
lent de ces taudis hasardeux, dont le Rhône, qui passe
dessous, fait écumer la silhouette dans son flot d'un bleu
dur.
En face de ces baraques sont des tanneries qui font flot-
ter au courant des peaux de veau, prenant, sous les pou-
très où elles sont suspendues, des apparences de victimes
noyées. Ce sera, si vous voulez prendre la chose au point
de vue romantique et nocturne, les voyageurs attirés dans
les cahutes sinistres que nous venons de décrire par quel-
que jolie Haguelonne, égorgés par SolV^V^^âiV ^V \<^\k.^ ^ixi
VOYAGE
EN ITALIE
— ITALIA —
8 VOYAGE EN ITALIE.
ticulier comme costume. Ce sont les modes de France un
peu arriérées, un peu provinciales; notons, comme diffé-
rence légère, quelques chapeaux de paille d'homme, avec
ruban noir et ganse de même couleur, et d'immenses
bords pour les fenunes, bords qui plient par devant et par
derrière, de façon à masquer la moitié de la nuque et de
la figure.
Les femmes, elles-mêmes, à Tair français mêlent une
tournure américaine ou allemande plus facile à compren-
dre qu'à décrire, et qui vient de leur religion. Une protes-
tante ne s'assied ni ne marche comme une catholique, et
les étoffes font sur elles d'autres plis. Sa beauté, non plus,
n'est pas la même; elle a un regard particulier, pénétrant,
mais contenu con:me celui du prêtre, un sourire com-
passé, une douceur de physionomie voulue, une modestie
sournoise, quelque chose qui sent la sous-maitresse ou la
fille de ministre.
Le sieur Kinne occupait une enceinte de toile plafon-
née par le ciel et éclairée par une douzaine de lampes à
qui la brise du soir faisait tirer la langue et lécher par-
fois trop ardemment leurs supports de bois.
Kinne, disons-le tout de suite, est un grand artiste,
et son mérite nous a vivement frappé. La corde roide ou
lâche n'en a pas supporté beaucoup de pareils. Peut-être
vous figurez-vous un jeune homme mince, fluet, aérien,
volant humain rebondissant sur la raquette acrobatique !
Vous vous tromperiez étrangement.
Attention ! le voici qui va paraître : l'orchestre sonne
une fanfare triomphante; la grosse caisse tonne, la
conl ^-basse ronfle, les cymbales frémissent, le trom-
bonuv. \iugit, la clarinette piaule, le fifre glapit; les musi-
ciens, à grand renfort de bras et de poumons, extirpent
de leurs instruments toute la sonorité qu'ils contiennent;
tout fait pressentir l'entrée d'un artiste supérieur, de
l'étoile de la troupe ; un grand silence s'établit parmi le
public.
VOYAGE EN ITALIE.
De l'espèce de loge qui sert de coulisse aux saltimban-
ques, jaillit impétueusement un grand gaillard à formes
d'Hercule. Il s'avance d'un air de résolution vers le che-
valet qui soutient le câble tendu ; de ses fortes mains il
s'accroche à la corde et d'un bond s'établit debout, près
du haillon passementé d'oripeaux qui décore les bâtons en
forme d'X, d'où part le danseur et où il vient se reposer.
Jamais, dans les vitraux suisses du seizième siècle ou
les gravures sur bois du triomphe de Maximilien par
Albert Durer, on ne vit un lansquenet ou un reître d'une
tournure plus magistrale et plus formidable. De sa toque
à créneaux, pareille au bonnet de Gessler, s'échappaient
trois plumes échevelées et violentes, plus contournées
que les lambrequins d'un écusson de burgrave ; son
pourpoint se déchiquetait en crevés à l'espagnole, et sa
ceinture bouclait à grand'peine son ventre, qui aurait
eu besoin d'être cerclé de fer comme le cœur du prince
Henri, pour ne pas éclater. Son col débordait sur son
crâne par trois gros plis à la nuque, comme un col de
molosse, et portait une tète carrée, audacieuse, féroce
et joviale, une tête de soldat d'Hérode et de bourreau
sur le Calvaire, ou, si ces comparaisons vous semblent
trop bibliques, de héros des Niebelungen dans les illus-
trations de Cornélius. Ses jambes énormes crispaient les
nodosités de leurs muscles sous un maillot blanc, sem-
blables à des chênes de la forêt d'Hercynie à qui l'on
aurait mis des pantalons, et ses bras faisaient rouler, à
chaque mouvement, des biceps pareils à des boulets de
quarante-huit.
On jeta à ce Polyphème de la corde un balancier, fait
sans doute d un jeune pin arraché au flanc de la montagne,
et il commença à bondir sur le câble que nous craignions
à chaque instant de voir rompre, avec une aisance, une
grâce et une légèreté incroyables. Représentez-vous La-
blache sur un fil d'archal.
Ce gaillard, près de qui Hercule « Sam^iu, ^ç>\\^^ ^V
10 VOYAGE £M IXiUE.
Milon de Grotone eussent paru poitrinaires, dédaigna
bientôt de si faciles exercices; il s'établit sur sa corde
avec des chaises» des tables^ et y fit un repa^ partagé par
le pitre, et, pour exprimer la gaieté du dessert, dansa une
gavotte ayant un enfant de douze^ ou quinze ans pendu à
chaque pied.
Ce détournement de la force athlétique au profit d'un
exercice qui semble n'exiger que de la souplesse et de la
légèreté produit un effet singulier.
A cette voltige cyclopéenne succéda une polka dansée
sur deux cordes parallèles, par deux sœurs à peu près
de même taille, avec beaucoup de grâce, de justesse et
de précision. L'une de ces deux jeunes filles était vrai-
ment charmante. Elle avait un petit air fin et doux, et
une èmorfia piquante dans le sourire obligé de la dan-
seuse. Elle parut sous deux costumes : d'abord en cor-
sage noir et jupe blanche constellée d'étoiles, puis en
jupon jaune avec un corsage rouge terminé par des dents
qui nous mordaient le cœur. Après la polka, elle dansa
un pas seul sur la corde, un pas classique et composé de
temps penchés et renversés, comme sur les planches de
rOpéra. Gomme elle achevait de dessiner une pose, les
bras tendus en avant, le corps penché sur le vide, la pointe
relevée, une voix partit d'un coin de la salle et cria :
« Plus haut, l'on n'entend pas !» La danseuse comprit,
rougit légèrement, et, avec un sourire, se pencha un peu,
et, sans perdre l'équilibre, fit briller sous la gaze l'éclair
blanc de son maillot.
Qui avait poussé cette exclamation? Était-ce une mai-
s(m moussue d'Heidelberg , ou un renard dléna en
casquette blanche et redingote serrée à la taille par un
ceinturon de cuir ; un rapin français s'en allant en Italie
à la recherche du naïf dans l'art, un plastique de l'école
Olympienne» ou un Hégélien transcendantal ? C'est ee
qu'il est difficile de décider, et nous laissais la question
jjTésolue.
VOYAGE EN ITALIE. il
»■
Après la danse de^corde, la petite exécuta la danse des
leufs : on dispose par terre un certain nombre d*œufs en
jlamier, et il faut passer dans les petites allées que les
rangées forment, les yeux bandés, sans que le pied heurte
aucun des obstacles. La moindre maladresse ferait du
pas une omelette : Mignon, 'à coup sûr, ne s*est pas tirée
plus adroitement de son tour de force devant Wilhem
Ifeister que la jeune fille de la troupe de Kinne devant
son public genevois, et Gœthe n'a pas" eu pour tracer
sa délicieuse figure un plus charmant modèle. Il nous
semblait entendre voltiger «ur sa lèvre la mélancolique
chanson :
Gonnais-tii la contrée où les citrons mûrissent ?
Le pitre, Auriol trompé dans son ambition, avait un
air de nostalgie parmi cette caravane allemande. Il était
Français, de Nancy, comme Callot. N'oublions pas, car
il faut être juste pour tout le monde, un valet en habit
rouge, le meilleur laquais que puisse rêver un marchand
de vulnéraire ou de thé suisse. Oh ! quelle inimitable
manière de traîner la jambe et de tendre le dos ! Reçois,
talent inconnu, cette humble aumône d'admiration d'un
critique dont les éloges ont fait plaisir à de plus haut
placés que toi !
Le spectacle achevé, tout le monde se dirigea en hâte
vers les portes de la ville, qui se ferment à une certaine
heure, passé laquelle il faut donner au gardien quelque
menue monnaie pour se faire ouvrir.
Il
LE LÉMAN. — BRIttO, LES MONTAGNES
Genève nous avait donné tous les plaisirs qu'un di-
manche protestant peut permettre : une promenade sur
le iac, un merveilleux coucher de soleil sur le mont
Blanc, devenu tout rose comme la Sierra Nevada de Gre-
nade vue le soir du salon de l'Âlameda, et un charmant
spectacle forain sous de beaux arbres et un ciel étoile ;
il ne nous restait plus qu*à partir.
Nous avions d'abord voulu faire le voyage avec un voi-
turin, ne fût-ce que pour voir si le vetlurino de la Chasse
au chasire était exact; mais on nous demanda heureuse-
ment des prix si extravagants, nous prenant sans doute
pour des Anglais ou des princes russes, que Taffaire ne
se fit pas, et que nous eûmes l'avantage de ne pas être
traînés au pas dans ces berlines antédiluviennes par des
rosses dignes des anciens fiacres de Paris. La rapidité et
la commodité du trajet nous dédommagèrent amplement
de cette infraction à la couleur locale.
Une diligence devait nous conduire à Milan en passant
par le Simplon ; non pas la môme, car on en change
presque à chaque territoire qu'on traverse, le gouverne-
ment ayant le monopole des transports ; et nous n'avions
d'autre souci à prendre que de nous laisser transvaser
tOTAGï EN ITAIiE. 13
d'une Toiture genevoise dans une voiture savoyarde, qui
nous céderait à une voiture suisse, laquelle nous trans*
mettrait à une voiture pièmontaise qui nous verserait dans
une malle autrichienne.
Ne croyez pas qu'il y ait ici la moindre exagération
bouffonne ; cette cascade de diligences est la vérité même :
le vrai seul est incroyable.
En sortant de Genève on passe à Coligny, d*où Ton
jouit d*un point de vue admirable. Genève se dessine au
fond du lac ; les Alpes et le mont Blanc s'élèvent à gauche
(en se tournant vers k ville), et à droite l'on découvre le
Jura lointain. C'est vers cet endroit que se trouve une
maison de campagne placée dans la situation la plus pit-
toresque, et qui appartenait au docteur Tronchin, si
célèbre au dix-huitième siècle. Elle est encore occupée
par un Tronchin, de la famille du médecin illustre.
Le premier village de Savoie qu'on rencontre est
Dovainnes ou Dovénia. Nous nous imaginions voir une
population de jeunes Savoyards, racloir en main avec
genouillères, brassards et plaque de cuir au fond de cu-
lotte, d'après les vers de H. de Voltaire, les tableaux de
H. Hornung et les traditions de Séraphin. Il nous sem-
blait que chaque cheminée devait porter à son faite une
figure barbouillée de suie, aux yeux brillants, aux dents
éclatantes» et poussant le cri connu des petits enfants :
« Ramoni, ramona, la cheminée du haut en bas ! »
Les Savoyards, qui entre eux s'appellent Savoisiens,
pour ne pas avoir l'air d'Auvergnats, non-seulement
n'étaient pas occupés à ramoner, mais ils célébraient une
espèce de fête et tiraient à balle franche sur un oiseau
perché au haut d'un mât de cinquante pieds. Chaque coup
heureux était salué par des fanfares et des roulements de
tambour.
A partir de Dovénia, on perd le lac de vue, et l'on tra-
verse des terres bien cultivées et d'un aspect fertile : le
^ blé de Turquie avec ses jolies aigrettes, la vigne^ divi-
TOTAfiE ES mUB.
eêe en lerj'aesQB soutuimes par de petits mura, quclgiie»
figuiers aux larges feuilles, font pressentir les approcher
de l'Italie.
Bientôt on retrouve le lac pour ne plus le quitter. On
traverse Thonon, Évian, où l'on s'arrête quelques instanla
et qui eat un des polul£ les plus favorables pour ciobras-
ser la vue générale du Léman.
Jamais décorateurs, sans en excepter Séclian, Diéterlc
et Sesplêchins, ou Thierry et Cambon, n'ont disposé une
scène avec une plus merveilleuse entente de l'eifct, que
ne l'est Ëvian par le simple hasard de la nature.
Du haut d'une terrasse ombragée de grands arbres,
on aperçoit un abime; lorsqu'on s'appuie au parapet, la
cînie des arbres inférieurs et les toits désordonnés de
luilee de bois ou de pierres plalfs des maisons de la ville
basse. Ce premier plan, d'un ton chaud, vigoureux,
heurté de touche, forme le plus excellent repoussoir; il
■se termine par des barques à la proue effilée, aux mâts
couleur de saumon, aux grandes vergues carguèes, qui
se reposent sur la rive de leurs courses- Le second plan
est le lac, et le tiflisiéme est formé par les montagnes de
la Suisse, qui se déroulcut dans une étendue de douze
lieues.
Voilà à peu prés les linéaments grossiers du tableau;
mais ce que le pinceau serait peul-ÔIi* plus impuissajit
encore à rendre que la plume, c'est la couleur du lac. Le
plue beau ciel d'été est assurément moins pur et moins
transpareut. Le cristal de rocbe, le diamant ne sont pas
plus limpides que cette eau vierge descendue des glaciers
voisins. L'éloiguement, le plus ou moins de profondeqr,
les jeux de la lumière lui donnent des teintes vaporeuses,
idéales, impossibles, et qui semblent appartenir ù mie
auli'e planète : le cobalt, l'oulre-mer, le saplùr, la tur-
quoise, l'azur des plus beaux yeux bleus, ont des nuances
lerrcuses en comparaison. Quelques reflels sur l'aile du
uartiu-pêLlieiu', quelques iris sur la nacre de certaines
yoTÂâE EHi iTAmir. i$
coqnfllas peuyeiit setuls en downermiÉ? idée, otrbion en-
core certains lointains élyséens et Ueuâtres des tableaux
de Breughel de Paradis.
On se demande si c'est dé fean, dt! ciel ou la brume
azurée d'un songe que l'on a devant soi r l'air, l'onde et
la terre se reflètent et se mêlent de la façon la plus étrange.
Souvent une barque trainairt après elle son ombre d'un
bleu foncé vous avertit seule que ce que vous aviez pris
pour une trouée du ciel est un morceau du lac. Les mon-
tagnes prennent des nuances inimaginables, des gris ar-
gentés et perlés, des teintes de rose, d'hortensia et de
lilas, des bleus cendrés comme les plafonds de Paul Véro-
n^e; çà et là scintillent quelques points blancs : ce sont
Lausanne, Vevay, Villeneuve. L'ombre des montagnes
rêfiiècfaies dans Teau est si fine de ton, si transparente,
qu'on ne sait plus distinguer le sens des objets; il faut,
pour s'y retrouver, le léger frisson d'argent dont le lac
ourle ses rives. Au-dessus de ïa première chaîne, la Dent
de Morcle montre ses deux pivots blanchâtres.
C*est à cet endroit que le Rhône entre dans le lac, le
Rhône que nous longerons jusqu'à Brigg.
A Saint-Gengouph, il faut faire ses adieux au Léman,
-qui, du reste, s'arrête là et termine au pied de Villeneuve
«a grande débauche d'azur. Toute cette journée' a passé
conmie un rêve, dans un bain de lumière tendre et bleue,
dans un mirage de Fata Horgana. Quelle harmonie enchan-
teresse, quelle grâce athénienne et tempérée, quelle sua-
yîtè ineffable, quelle vohipté chaste*, quelle caresse mys-
térieuse et douce de la nature enveloppant l'âme !
Cette course sur le bord dtr lac nous rappela une jour-
née d'eniviiement céleste passée à Grenade, sur le Mul-
hacen, à la même date, il y a dir ans, dans un océan de
neige, de lumière et d^arur.
Eh s'éloignant du lac Léman, l!a f oute* reste toujours
pittoresque, quoique rien ne puisse remplacer l'effet dé
ce miroir immense, de ce ciel fondu en cm.
m TOÏAGE EN ITAIJE
L'on suit un cheniin bordé de beaux arbres,
l'ombre de la vallée entretient la fraîcheur. Les rochers
e'escarpent de chaque celé â des hauteurs prodigieuses :
l'un d'eux semble terminé par un burg, avec ses bottes de
tours, ses remparts crénelas, son donjon et ses guérites
en poivrière. La neige, en argentant les saillies el les cor-
niches du rocher, rend l'illusion encore plus complète :
fi^_ l'imagination ne se fi^re pas autrement la demeure du
^^Uob de VicUir Hugo.
^^B- LeRhtine coule au fond de la vallée, tantdt prés, tantâl
^^Hloin, mais toujours orageux et jaune, roulant des pierres
^^■et du sable et cliangeant souvent de place dans son lit,
^^■'Comme un malade inquiet. Le lleuve a besoin de passer
^H|par le ûilre du Léman pour acquérir ce bleu profond qui
ï^^ le caractérise en soitanl de Genève ; car, ainsi que l'a
remarqué le grand poète que nous citions tout à l'heure,
„ le Ithdne est bleu comme la Méditerranée où il se préci-
^H pite, et le Rhin vert comme l'Océan vers lequel il marche,
^^h 11 est fi\cheux que ce charmant paysage soit peuplé de
^^Kcrétins et de goitreux. On rencontre â chaque pas des
^^■' femmes, quelquefois jolies sous leur petit chapeau natio-
nal écimé el bordé de rubans posés en canon de fusil, qui
sont affligées de cette infirmité dégoûtante. Le gotlre res-
semble à la poche membraneuse que le pélican porte sous
I le bec. li y eu a d'énormes. Est-ce l'ombre des montagnes,
I la crudité de l'eau de neige, qui cause cet horrible diffor-
linitèî C'est ce qu'on n"a jamais bien su. Les femmes, sur-
l'tout les vieilles, y sont plus sujettes que les hommes : rien
ii'est plus affligeant. Un crétin â crâne déprimé, à cou
(tuberculeux, s'arrêta en grognant et en ricanant près de
I notre voiture. Hideux tableau ! voir l'homme au-dessous
l de l'animal : car l'animal a son instinct.
On dina h Saint-Maurice, gros bourg fortifié sur le bord
[ du Rhône, et d'une apparence assez rébarbative. Aux mu-
I railles de riiû'.el étaient suspendues des lithographies rcpré-
I sentant les illustrations militaires de la Suisse : le général
YOTiGC m ITAUS. 47
Guillaume-Henri Dufour entouré de sonëtat*major, Hussy
d'Argovie, Eschmann, Frey-Herosé, Pfœnder de Lindenfre y,
Zimmerli et quelques autres. Il y avait aussi les portraits
d'Ocbsenbein, président de la diète en 1847, et de Jacques-
Robert Steiger. Nous notons ceci, car toutes les images
des auberges viennent de la rue des Maçons-Sorbonne, à
Paris, et repréi^enlent les quatre saisons ou les quatre
parties du monde.
A Saint-Maurice, on nous inséra dans un berlingot fan-
tastique où Ton ne pouvait se tenir ni droit, ni courbé, ni
couché, ni assis, tant la construction en était ingénieuse.
Le berlingot nous cahota jusqu'à Marigny, où Tonnous fit
monter en diligence,
La nuit tombait brumeuse et glaciale, et l'on commen-
çait à ne discerner que difficilement les formes confuses
et gigantesques des montagnes; nous traversâmes Sion
dans un demi-sommeil, et lorsque le jour parut, au bout
d'une vallée traversée de torrents et rendue humide par
des infiltrations marécageuses, Brigg se dressa avec ses
clochers et ses édifices couronnés de grosses boules de fer-
blanc, qui lui donnent un air de Kremlin au petit pied.
C'est là que commence la route du Simplon. On n'est plus
séparé que par une crête de montagnes de cette Italie dont
le nom est si puissant, selon Henri Heine, qu'il fait chanter
Tirily, même au philistin berlinois.
La route du Simplon que nous allons suivre est une
merveille du génie humain. Napoléon, se souvenant de la
peine que devait avoir eu Annibal à faire fondre autrefois
les Alpes avec du vinaigre, comme le racontent sérieuse-
ment les historiens, a voulu épargner ce travail aux con-
quérants qui désireraient rentrer en Italie, et a fait exé-
cuter en ti ois ans ce chemin miraculeux. 11 fallait que le
vmaigre antique fût d'une force terrible; car cent soixante
mille quintaux de poudre et dix mille hommes suffirent
tout au plus à faire à l'âpre flanc de la montagne cette
imperceptible raie qu'on appelle une route.
i8 VOTA» Bf ITAUS.
leteirains'élëTe'pariHKrpdiite assez douce, entre'dem» !:
bordures de montagnesF qu'on) croirait toucher arec le :
doigt, bien qu'elles soient passabllsment éloignée»; mais^ ;;
dans les régions alpestres; on est à chaque instant tirompé :
sur la distance; par la> perpendicularitè des' plans. Liesi
crêtes qu'on laisse en arriére de soi sont couvertes de ..
neiges; c'est une ramification des Alpes helvétiques. Sur ':
leurs flancs, qui semblent inaccessibles même au pied de
la chèvre-, se tiennent suspendus, on ne sait, comment,
des villages trahis par leurs clochers quelquefois seuls
visibles. Des chalets perdus dans la montagne, avec leurs
auvents de bois et leurs toit» chargés de pierres^, de peur
que le vent ne les enlève, révèlent tout à coup la présence
inattendue de l'homme; c'est là que, bloqués par les
frimas et les lavanges, les pâtres passent Thiver, loin de
toute relation humaine. Où vous pensez ne trouver que
des aigles et des chamois, vous rencontrez des faucheurs
et des faneuses : la culture monte à de vertigineuses hau-
teurs ; nous avons vu une femme qui bottelait du foin au
bord d*un précipices de quinze cents pieds, sur une prairie
en pente comme un toit et que tachetaient quelques vaches
dont on entendait tinter les clochettes.
Brigg n'est déjà plus au fond de la vallée qu'une de ces
boites de jouets d'Allemagne représentant un village
sculpté en bois. C'est la même proportion; les boules de
fer-blanc brillent comme des paillettes aux rayons du
matin. Le Rhêne ne semble plus qu'un fil jaune.
A la droite de la route s'étend à perte de vue un horizon
de montagnes élevant leurs tètes les unes au-dessus des
autres, et formant un panorama sublime. Le mont Blanc
fait jaillir au fond de ce chaos magnifique quelques-unes
de ses aiguilles neigeuses.
A la gauche, ce sont de grandes forêts de sapins d'une
vigueur et d'une beauté surprenantes : le sapin est le gazon
de la montagne. Il est à elle dans la proportion du brin
'd'herbe à la prairie. Cet escarpement abrupte qui vous
VOYÀGSf EH rfJ^lK: 19
m
p^rrtrtt teleùtè çf et lu de plaques demoasse, est couvert
en effet de sapins et de^mélèzes de soixante pied» die haut.
Ce9 brind d^herbe pouiYdient fE»re des^ mâts de navipe :
ce frisson à la peau> d!e 1^ montagne est une vallée qui
cacherait et qui cache souvent un village dans son pli. Ce
filet immobile et blanchâtre, que vous prendriez pour une
veine de neige, c'est un twrrent fougueuse qui se précipite
avec un fracas horrible qu'on n'entend pas.
Rien n'est plus beau et/ plus agréablement grandiose
que le commencement de la route du Simplon, en venant
de Genève ; l'immensité n'exclut pas le charme ; une cer-
taine grâce voluptueuse revêt ces colossales ondulations ;
les sapins sont d'un' vert si frais, si mystérieux, si tendre
dans son intensité ; ils ont un port st élégant, si dégagé,
si svelte ; ils vous tendent sL amicalement les bras sous
leurs manches de verdure ; ils savent si bien prendre des
airs de colonnes avec leur trône argenté ; ils se retiennent
si adroitement en crispant leurs doigts au bord des gouf-*
fres ou sur les parois à pic ; les sources babillent si gen^
timent de leurs voix argentlines â côté de vous sous les
piepres ou les plantes aquatiques ; les fointâins déploient
de si jolis ton» bleus, les précipices se font si engageantst
qu'on se sent dans un état d'exaltatiion extraordinaire et
qu'on se lancerait volontiers, lai tète la premiére^dans ces
jolis gouffres.
On longe pendant quelque temps un délicieux abîme,
au fond duquel la Saltine fait des cabrioles écumeuses et
s'échevelle de la façon la plus pittoresque. Les forêts de
sapins en voie d'exploitation offrent un aspect singulier.
Le tronc des arbres, coupés à qi]fêlques pieds de terre, a
l'apparence des colonnes plantées dans les cimetières
turcs, et l'on se demande avec étonnement comment tant
d'Osmanlis se trouvent ainsi enterrés dans une montagne
suisse. Quand Veiiploitatîon est récente,, l'entaille faite
par la hache présente des tons saumon clair qui se rap-
prochent beaucoup de la chair humaine \ ou dÀx^>l ^^%
30
TOTAGE EN ITUIE.
blessures faites au corps de ces nymples que les anciens
Ëupposaienl habiter l'intérieur des arbres. Le sapin prend
alors un air intéressant et douloureux; quelquefois la
terre lui a manqué scrus les pieds et il a glissé à mi-gouiïre,
retenu en clierain par les bras de quelques amis plus
Eolides.
De distance en distance, des maisons de refuge, mar-
quées d'un numéro et qui sont au nombre de huit, sinolre
mémoire ne nous trompe, attendent les voyageurs surpris
' par quelque orage, quelque fonte de neige ou| quelque
avalauL^ie. Dans ces lieux si solitaires, si perdus en appa-
rence, la pensée humaine vous accorapatrne partout et vous
protège. Lorsque vous vous croyez seul entre la nature et
Dieu, noyé dans le vaste sein de l'immensité, un cauLonuier
casse humblement des pierres et s'occupe â combler
l'ornière qui ferait verser voire voilure, vous rappelle au
senliraeut de la solidarité générale. Dans ce profond iso-
lement un de vos frères travaille pour vous ; un troupeau
de chèvres effrayées grimpe le long des muraiUes à pic
formées par le roc, sautelant d'aspérités en aspérités avec
agilité incroyable malgré les cris du chevrier ijui les
■ rappelle ; ime pièce de teirain cultivée apparaît tout k
coup dans un endroit invraisemblable ; un groupe de mai-
sons indique que la ou aime et l'on bai t, l'on jouit et l'on
Eoufîre, l'on vit et l'on meurt, comme dans la plaine et
dans la ville; des cabanes isolées trahissent des coeurs
qui ont la force de supporter sans accablement te spec-
tacle de l'immensité et de rester face à face avec Dieu, en
dehors de toute distraction humaine.
Arrivé J!i un endroit où la vallée se tranche en une pro-
fonde coupure, où se jettent tous les torrents et toutes les
Eourccs qui ruissellent de la montagne et traversent la
route par des conduits souterrains, on franchit un pont
dont les culées sont d'une hauteur prodigieuse, puis l'on
fait un coude et l'on commence ù gravir une autre crête.
C'est là que se trouve le relais, avec ses dcu:t corps de
TOTiGE EN ITALIE. 81 :
bâtiments reliés entre eux par une galerie couverte ea
forme de pont.
Le mont Alost, que Ton avait toujours vu au fond de la
perspective, cache sa tête neigeuse à Tborizon et Ton a
devant soi le Pflecht-Hom avec sa calotte de glaces d'où
filtrent des torrents, et un peu plus loin le Schœn-Horn,
encapuchonné de nuages : les sapins deviennent plus
rares, la végétation s'appauvrit sensiblement. Cependant
des plantes courageuses continuent à tenir compagnie à
l'homme et rappellent l'idée de la vie dans ces lieux où
tout paraîtrait mort. Le rhododendron étale sa verdure
vivace et sa belle fleur qu'on appelle ici la rose des Alpes :
la gentiane bleue, les saxifrages, le cornillet moussier à
fleurs roses, le myosotis aux petites étoiles de turquoise
escaladent bravement la montagneavec vous, profitant d un
filet d'eau, d'un peu de terre au creux d'un roc, d'une
fissure de schiste , du moindre accident favorable : l'homme,
lui, ne renonce jamais. Il bâtit jusque dans la glace, au
risque d'être emporté par les eaux et les neiges ; iJ semble
mettre son amour-propre à habiter les lieux inhabitables.
Nous étions parvenu à peu prés au point culminant de
la route, quelque chose comme cinq mille pieds au-dessus
du niveau de la mer. Il n'y avait plus entre nous et le ciel
que le glacier de Pflecht-Horn, d'où se précipitaient quatre
torrents presque perpendiculaires : quatre trombes d'é-
cume et de fange. L'on voyait distinctement le premier de
ces torrents jaillir de l'angle du glacier par une arcade d'un
vert cristallin; c'était étrange et beau, de voir accourir
du haut de ce pic cette eau savonneuse et poussiéreuse
qui passe par-dessus la route, recouverte en cet endroit
d'une galerie voûtée que les infiltrations ont tapissée de
stalactites et qui a maintenant l'air d'une grotte naturelle ; .
des ouvertures permettent de voir en-dessous de la cata-
racte, qui tombe à l'abime en mugissant. Les autres eaux
grondaient et fuyaient en fusées d'argent, en écumes nei-
geusesy avec un bruit et une turbulence m\m^%ktk'd!t\^^
VOÏASB EN ITAtra.
Epeelacle était d'une sauvagerie tont â fait ronnanriqiie. B
Pflccht-IIorn, à cette hauteur, ne présente plus que dea-
terres déciiarnées, des rochers, desglsees, des neiges, des
CDUx torrentueuses; la peaa de la pknète apparaît dans
toute sa nudité, qae quelque nuag:e compatissant vient
voiler de temps à autre de son manteau de ouate.
A partir de là le chemin commence à descendre. On
quitte le versant hehÉlique pour le versant italien. Chose
bizarre ! Dès que nous eûmes franchi la crête qui sépare
les dens régions, noua fûmes frappé par l'eslrême diffé-
rence de la température. Sur le versairt helvéliqne, il fai-
s^t un temps charmant, doux, tiède et lumineux ; sur le
versant italien soufTIaitune bise glaciale, et de grands
nuages pareils à des brouillards passaient sur nous en
nous enveloppant : le froid était atroce et surtout sensible
par le contraste. Le paletot et le manteau que nous ne
manquions jamais d'emporter lorsque nous allions dans le
Midi Suffisaient à peine pour noua empêcher de claquer
des dents.
l'ancien hospice du Simplon s'aperçoit sur un plateau
inférieur, h h droite du chemin, en venant de Suisse;
c'est un bâtiment jaunâtre, Burmonté d'un clocher assez
hant. Le nouvel hospice, beaucoup plus vaste, est à gau-
. che; on y reçoit les voyageurs en péril ou fatigués et on
I leur protÛgne gratuitement les soins que réclame leur
I état. Les personnes riches doiuieot quelque chose pour
■ise. Au moment où nous passions devant l'hospice, il
en sortait deus prêtres, l'un jeune et l'autre vieux, mais
d'une vieillesse vigoureuse, qui descendaient ensemble du
cûlè de ritalie ; ils portaient tous deux te chapeau à bordS
retroussés, les culottes courteg, les bas noirs, les souliers
à boucles; l'ancien costume de prêtre, avec l'aisance et
la sécurité des ecclésiastiques dans tes pays iTaiment
religieux.
Le caractère des montagnes, que l'on croirait devoir
\tfarenir p)us doux et plus riant en approchant de l'Italie,
VOYAGE EU ITAUB. S3
prend au contraire une âpreté et une sauvagerie extraor-
dinaires. On dirait que la nature s'est fait un jeu des pré-
visions; ou qu'elle a voulu préparer un repoussoir,
comme disent les peintres, pour les gracieuses perspec-
tives qui vont se dérouler. Ce renversement est très-
curieux : £'est la Suisse qui est italieime et l'Italie qui
est suisse, dans cette étonnante route du Simplon.
Du point où la descente se prolonge au village du Sim-
plon, ir y a deux lieues encore qui se font rapidement :
on traverse plusieurs fois im torrent très-tapageur et très-
convulsif, sur lequel passe une source conduite dans des
tuyaux en bois ^en mmiière «l-«q«ed«c ^rart ies prairies
qu'elle doit arroser.
Tout en cheminant, nous comparions ces montagnes
aux différentes Sierras espa^oles que nous avons par-
courues. Bien n'est plus différent : la Sierra Morena,
a^vec ses grandes assises de marbre rouge, ses chênes
verts et ses lièges ; la Sierra Nevada, avec ses torrents
.^amantes, où trempent des lauriers-roses, ses plis et ses
xeflets .«de satin gorge de pigeon, ses pics qui rougissent
ie fiojr comme des jeunes filles à qui on parle d'amour ;
les Aipujaras, avec leurs escarpements baignés par la
mer^ leurs viaiUes villes moresques et leur tours de vigie
perchées sur quelque plateau inaccessible, leurs pentes
<Mi le gazon brûlé ressemble à une peau de lion ; la Sierra
de -CLuadârrana^ t^ut hérissée de masses de granit
bleuâtre qu'on prendrait pour des dolmen et des peulven
•celtiques, ne ressemblent en rien aux Alpes, et la nature,
au moyen d'éléments en apparence semblables, sait pro-
duire des effets v^iés.
III
LE BIMPLOFt , dOMO D'OESOLJI, LUCIANO ZANE
Le village du Simplon se compose de quelques mai-
sons agg-lomérées au bord de la route, et qui trouvent
une source d'aisance dans le passage des voyageurs. L'on
s'y arrêta pour diner dans une auberge assez propre. La
salle à manger ëlait tendue d'un pa^ùer en grisaille r^
présentant la conquête des Indes par les Anglais, et qui
eiil pu servir d'illuslration à la guerre du Nizam de Méry,
à cause du mélange de lords et de brahmes, de ladîes et
de bayadères, de calèches et de palanquins, de chevaux et
d'éléphants, de péons à moitié nus et de laquais en livrée,
de cipayes et de horse-guards, qui fait de cette tenture
une encyclopédie indienne, bonne à consulter en alten-
danl la soupe : plusieurs artistes facétieux se sont permis
de mettre des moustaches â la grande bayadére, une pipe
à lady Williams Bentincli, un bonnet de coton au gou-
verneur et une queue phalanslèricnne au vénérable chef
des Pandits; mais ces ornements capricieux ne di'truisent
pas l'harmonie générale. Ce papier indo-anglais sert
aussi de registre et reçoit les noms des voyageurs. Quel-
ques mauvais plaisants en ont accouplé qui seraient forl
étomiés de se trouver ensemble.
Les pentes deviennent de plus en plus rapides ; la vallée
VOYAGE EN ITAUE. S5
OÙ la route circule s'étrangle en gorge ; les montagnes
latérales s*escarpent affreusement; les rochers sont
abrupts, perpendiculaires, quelquefois même ils sur-
plombent ; leurs parois, qui offrent à chaque instant la
trace de la mine, montrent qu'ils n'ont livré passage
qu'après une longue résistance, et qu'il a fallu brûler
bien de la poudre pour en avoir raison. Lés couleurs se
rembrunissent et la lumière ne descend plus qu'avec
peine au fond des étroites coupures; des taches d'un vert
sombre, presque noir, qui sont des forêts de sapins,
tîgrent les roches fauves et leur donnent un aspect fé-
roce. Les torrents se changent en cascades, et au fond
de la fissure gigantesque, qui semble le coup de hache
d'un Titan, gronde et tourbillonne la Dovéria, espèce de
rivière enragée qui roule, au lieu d'eau, des blocs de
granit, des pierres énormes, de la terre en fusion et une
fumée blanchâtre ; son lit, beaucoup plus large qu'elle,
et où elle se vautre et se tord convulsivement, a l'air de
la rue d'une cité cyclopéenne après un tremblement de
terre; c'est un chaos de roches, de quartiers de marbre,
de fragments de montagne qui affectent des formes d'en-
tablements, d'architraves, de tronçons de colonnes et de
pans de murs; dans d'autres endroits, les pierres blan-
chies forment d'immenses ossuaires ; on dirait des cime-
tières de mastodontes et d'animaux antédiluviens, mis à
découvert parle passage des eaux. Tout est ruine, ravage,
désolation, menace et péril : les arbres arrachés se tor-
dent comme des brins de paille, les rocs entraînés s'en-
tre-choquent avec un bruit terrible, et cependant nous
sonmies dans la saison favorable. En hiver, le passage
doit être quelque chose d'impossible et de formidable.
Nous engageons les décorateurs qui voudraient peindre
une gorge fantastique pour la fonte des balles du
Freyschûtz à venir faire quelques croquis dans la vallée
de Gondo.
Cette Dovéria, quelque furieuse et dévoraul^ ^'OX*^
ia VOYAGE EN ITALIE,
soîl, a rendu pourtant de grands services ; l'homme, sans
elle, n'aurait pu séparer ces masses colossales. Avec son
eau, qui ne conoEtit pas d'obstacles, elle a frayé le che-i
min à l'ingénieur. Son cours est un tracé grossier de la
route. Torrent et roule se côtoient assidûment. Tantôt
c'est le torrent qni empiète sur la route, lantût la route
qui empiète sur le torrent. Quelijuefois le rocher oppose
un rempart gigantesque qu'on ne peut franchir ni tour-
ner ; alors une galerie creusée dans le roc avec le ciseau
et la mine lève la difficulté. La galerie de Gondo, percée
de deux ouvertures qui en font le plus admirable souter-
rain du mélodrame, est une des plus longues après celle
d'Algaby, qui a deux cent imgl pieds. Elle porte à l'une
de BCB extrémités cette courte et noble inscription : ^re
Italo 1795, î^ap. imp.
A peu prés vers cet endroit, te Frasinone et deux tor-
rents qui viennent des glaciers du Rosboden se précipi-
tent dans l'abîme avec une fureur et un bruit épouvanta-
bles. La route suit une corniche en saillie snr le gouffre.
Les murailles de rochers se rapprochent encore davan-
tage, rugueux, noirs, hérissés, ruisselants, hors d'aplomb,
et ne laissant voir entre leurs cimes, hautes de deux mille
pieds, qu'une étroite bandelette de ciel qui luit bien
loin de voua comme une espérance. En bas est la nuit,
le froid, la mori ; jamais un rayon de soleil n'arrive jus-
que-là. Cest l'endroit le plus farouchement pittoresque du
A ti'avers cette nature en désordre, elle roule, tourne
presque toujours à angles droits el très-soudainement.
Quoique nous ayons descendu trois fois en Espagne cette
espèce de montagne russe, qu'on appelle la Descarga,
au triple galop, au milieu des vociférations du zagal, du
majorai et du delantero, dans un carillon de coups de
fouet, de grelots et d'injures, nous ne pouvions nous dé-
fendi'e d'une certaine émotion en dégringolant ainsi sur
trois roues, la quatrième retenue par le sabot, qui taloit-
naît terriblenient, et la tète da che^.aoua la main, renâ-
clant au-dessua du yide« le long de pentea très-roides et
dégarnies de parapet à presque toua les endroits dange-
reux, tt semble qpi'à toute minute oava verser; cependant
cela nanrive jamais^ et les pointes de. mélèzes ou de ro*
cbers <|ui se dressent du fond de l!ab2nia sont privées du
plaisir de vous empaler. Pendant la mauvaise saison, on
se sert de traîneaux^ et, disent les guides, si le traîneau
glisse dans le gouf&e, on a le temps de se jeter de côté :
avantage touchant !
Après avoir traversé des ponts hardis^ des souterrains
prodigieux, car il y en a un où tout le poids de la mon-
tagne porte sur une pile de maçonnerie, on parvient à une
r^ion un peu moins resserrée. La vallée s'évase , la Do- -
véria s'étale plus à son aise, les nuages et les brouillards
amoncelés se dissipent en flocons légers. La lumière filtre
moins avare du ciel ; cette teinte grise, verte, glaciale et.
dure qui caractérise les horreurs alpestres, se réchauffe
un peu ; quelques maisons s'enhardissent et montrent le
nez à travers des bouquets d'arbres sur des gradins moins
escarpés,^ et bientôt l'on atteint kella^ petit village où se
trouve la première douane piémontaise.
La douane est un bâtiment entouré d'un portique à ar-
cades soutenues par des colonnes de granit gris. Sur la
muraille nous remarqjuâmes un cadran solaire à l'état de
sinécure, car les ravons de Tastre ne doivent pas parvenir
souvent jusqu'à lui» Qporte l'inscription suivante : Tornuy
iomando U sol, Vomhra smarrita, ma non ritoma piû
Teta fuggita (L'ombre évanouie revient quand revient le
soleil, mais l'âge enfui ne revient plus). Le concetto ita-
lien joue déjà dans la pensée philosophique sur torna,
tomandor ntoma. Ohl combien, phis. simplement ter-
rible nous avertit jadis le cadran de l'église d'Urrugue,
en approchant de la frontière d'Espagne, avec ce mot
effrayant sur la fuite des heures : Vulnerant omnes, ul-
tinuL necat (Toutes blessent la. deini&relue^') V ^vi<(^\SLS^^^&
3* VOYAGE EU ITALIE,
et cadrans, nous enteodons votre langage ; et nous avon^
fait graver sur notre cachet : Vivere mémento (Souviens-
toi de vivre). En passant devant vous, nous hâtons le pas,
fussions-nous fatigué et le lieu nous plùt-il pour planter
noire tente ; car nous comprenons qu'il faut nous dépé-
- cher de visiter cette lerre qui doit bientôt noua absorber
dans son vaste sein.
Le paysage s'égaye et devient riant. Des charrettes et des
chars à bœufs vont et viennent, des paysans débusquent
par des sentiers latéraux; des paysannes assez jolies, por-
tant une large bande rouge au bas de leur jupe, nous
regardent avec leur grand œil méridional. De blanches
villas, des clochers se relèvent dans des flots de verdure ;
la vigne s'étale en guirlandes et en berceaux ; on sent, à
une certaine élégance, qu'on n'est plus en Suisse. La Do-
véria continue à rouler dans son lit pierreux, mais â dis-
tance respectueuse, comme un compagnon inculte et
farouche qui préfère vous quitter k l'entrée de ia ville ;
pourtant la chaussée çâ et là constellée d'énormes
galets, une arche du pont emportée, témoignent de
son mauvais caractère. Napoléon, qui bâtissait, pour
réternité, n'a pu faii-e le pont assez solide pour les
coups de tète du torrent : celte gracieuse vallée s'appelle
Dovearo,
Un détail assez singulier et peu italien, du moins dans
nos idées septentrionales, c'est le parapluie bourgeois,
le rifflard patriarcal, porlé par tous les gens que nous
rencontrions , hommes , femmes et enfants ; le men-
diant lui-raêrae a son parapluie. Nous comprimes bientôt
pourquoi.
Au dernier coude de la route s'élève une chapelle veil-
lant sur un cimetière ; puis l'on arrive au pont de Crevola,
qui termine avec une merveille tous les prodiges du Sim-
ploQ. Ce pont, qui a deux arches supportées par une pile
et des culées, est d'une hauteur immense, car la croix
f/'ane église située plus bas atteint à peine la balustrade,
VOYAuE EN ITALIE. 29
ferme la vallée de Damo d'Ossola, qu*on découvre de là
tout entière.
A côté du pont, une passerelle en bois jetée sur la
Dovéria sert aux relalîoas des maisons du bourg dissé-
minées sur les deux rives.
L'Italie se présentait à nous sous un aspect inattendu.
Au lieu du ciel d'azur, des tons orangés et chauds que
nous rêvions, sans penser après tout que l'Italie du
nord ne peut avoir le climat de Naples, nous trou-
vions un ciel nuageux, des montagnes vaporeuses, des
perspectives baignées de brumes bleuâtres, un site
d'Ecosse lavé par un aquarelliste anglais, un paysage
humide, verdoyant, velouté, digne d'être chanté par un
poète lakiste.
Pour n'être pas le tableau que nous avions imaginé,
celui que nous avions devant les yeux n'eu était pas
moins très-beau; ces montagnes qu'estompaient les
nuages qui s'effrangeaient en pluie, ces plaines vertes
semées de villas, cette route bordée de maisons feston-
nées de vignes étayées par des piliers de granit, ces jar-
dins fermés par des dalles de pierre mises debout,
formaient, malgré l'orage qui se résolvait en averse, un
ensemble gracieux et magnifique. Chaque détail de con-
struction révélait déjà un sentiment de la beauté et un
soin de la forme qui n'existent ni en France ni en Suisse.
Nous approchions de Domo d'Ossola, où nous ne tar-
dâmes pas à entrer sous une pluie battante, qui, pour les
raisons que nous avons dites tout à l'heure, ne prenait
personne au dépourvu. La place de Domo d'Ossola, taillée
en trapèze, est assez pittoresque, avec ses arcades aux
piliers trapus, ses balcons projetés en saillie, ses toits
débordant, ses galeries à colonnes et ses pavillons sur-
montés de girouettes.
L'auberge où la diligence s'arrêta était peinturlurée, à
la mode italienne, de fresques grossières, ou, çowtuvycwi
dire, de barbouillantes en détrempe , reprë^etvVBLwX. &<&?
50 V0YM;B en ITALIE.
paysages entremêlés de palmiers et de plantes exotiques.
Autour de la cour centrale régnait, comme dans le patio
espagnol, une galerie à colonnes grisâtres. 11 était sept
heures du soir, nous ne devions partir qu'à deux heures
du matin, et il pleuvait comme pour un nouveau déluge.
Nous avions dîné au village du Simplon, et la ressource
de passer le temps à table nous était interdite. Nous de->
mandâmes au garçon de l'hôtel si par hasard il n'y avait
pas quelque spectacle dans la ville. Le théâtre était fermé,
et l'imprésario des marionnettes venait précisément de
terminer ses représentations la veille ; mais il n'avait pas
encore quitté Dcmio d'Ossola. L'idée nous vint de nous
faire organiser, une soirée pour nous tout seul, et nous
voilà accompagné d'un guide qui nous croyait fou, sau-
tillant à traversées flaques d'eau, sous les hachures pres-
sées de la plure, à la recherche du niarionnettista. Tout
en marchant, nous cherchions à saisir quelques aspects
de la ville. A la clarté mourante du jour, l'on pouvait
démêler encore sur les murailles des peintures pieuses,
des statuettes de madones coloriées, éclairées par des
lampes.
L'une de ces fresques avait pour sujet la sainte Vierge
tirant les âmes du purgatoire, accompagnée de saint
Gervais et de saint Protais. Ces représentations sont fré-
quentes dans les rues et le long des routes en Italie; à
chaque pas ce sont de petits monuments avec des calvaires
en relief et peints au naturel, des Notre-Dame, des anges
gai'diens, ou des dévotions particulières au pays. Le
marionnettiste n'était pas chez lui ; il était allé souper à
l'Osteria, et, quoiqu'il y eût de la cruauté à déranger un
pauvre homme en train de boire un pot de vin violet en
face d'un morceau de polenta frite, nous eûmes jusqu'au
bout le courage de notre fantaisie, et Luciano Zane (c'est
ainsi que se nommait l'imprésario) consentit pour 20 fr.,
a moyenne de ses recettes, à nous donner une rcprésen-
lation spécialef charmé, quoique un peu surpris du ca-
YOYÀGa El» ITAUH. 31
•
price. Il nous demanda une heure pour raasembler son
orchestre, prévenir son compère^ habiller ses aeteurs,
mettre en place ses décorset illuminer sa salle.
Au bout d*une: heure^ sous la pluie qui ne discontinuait
pas,, nous, nous rendîmes au théâtre. Un quinquet placi
près d'une pancarte sur laquelle se lisait : si récita^ en
indiquait la porte. La marmaille de la ville, que nou&
avions dit de laisser entrer, garnissait déjà les bancs^ et
c'était plaisir de voiir pétiller ee» yeux noirs et rire ces>
jolies bouches roses aux lueurs de lampes doublées par
le miroir placé derrière elles comme réflecteur. Rien
n'était plus simple qjue cette ^lle de spectacle ; les quatre
murs blanchis à la chaux, quelques bancs, une tribune
de bois, et le théâtre élevé de trois ou quatre pieds sur
un tréteau. La toile, par un vague souvenir d'art qui ne
.s'éteint jamais en Italie, retraçait la £ameuse fresque de'
l'Aurore du Guide, qu'on admire au palais Rospigliosi, et
dont la gravure est populaire, mais dans un goût étrusque
et caraïbe le plus^ étrange du monde.
L'orchestre, composé de quatre musiciens typiques,
dont l'un battait fortement la mesure avec son pied, joua
une courte ouverture, et la toile se. leva à notre grande
satisfaction et à celle des petites fiUesv qui se haussaient
pour mieux voir..
L'on reprès^ita d'abord Girolamo^ calife pour vingt-
quatre heures, ou les Vivants qui font semblant d'être,
morts : c^ est Fhistoire de cet ivrogne des Mille et une
Nuits transporté dans le palais par Haroun-al-Raschild
et son fidèle Giaffir, mêlée à. une intrigue d'opéra-co-
mique que ne désavoueraient pas MM. Scribe et Saint-
Georges, et qui peut-être vient d eux. Girolamo, qui parle
le dialecte piémontais, tandis que les autres acteurs se
servent de l'italien pur, porte un habit à la française cou-
leur raisin de Corinthe, une perruque ébouriffée, agré-
mentée d'une (fueue grotesquement tirebouchonnée. Son
masque est grimaçant, sa bouche se*, tosd^ k^ ^^\vk \sÀ.
TOÏAGB EH ITALIE,
eorlcnt de la li^te ; il bredouille, gesticule et ae démën^
comme un posséda. Clrolamo est un type qui revient danF
plusieurs pièces, comme dans Girolamo, maître de mu-
sique, Girolamo, médecin malgré hii ; c'est une sorte de
Sganarelle, mais plus rusé, plus méchani, moins gana-
che. Par certains coins, il ressemblerait à Mayeux : il est
sensuel, séducteur, courtisan, et fourbe au besoin, tout
cela avec un certain cachet de bêtise et de l'usticitë que
le marionnettiste, qui anime ce nervis alienis mobile
lignum, fait très-bien sentir; aussi chaque entrée de Giro-
lamo est-elle saluée par de grands éclats de rire.
C'est un spectacle étrang-e et qui prend bientôt une
inquiétante réalité, qu'une représentation de marion-
nettes. Jamais caricaturiste ne tit une plus amère parodie
delà vie. Hogarth, Ouîshanck, Goya, Daumier, Gavarni
n'atteignent pas à cette puissance d'ironie involontaire.
Que d'acteurs célèbres rougiraient de dépit s'ils voyaient
leurs gestes maniérés et faus, leurs poses de jambes èlu>
' diées devant le miroir, répétées avec une stupi'lilè mnca-
nique plus cruelle que toutes les critiques du monde 1
■ .N'est-ce pas, en outre, tout le secret de la comédie hu-
Llnaine? quelques douzaines d'automates sans esprit et
Ifiana cœur, morceaux de bols bariolés d'oripeaux, à qui
Ideux ou trois mains cachées donnent un lantôme d'exis-
' tence, et que font parier comme elles le veulent des voix
qui ne sont pas dans leurs poitrines.
Luciano Zane et son compère faisaient dialoguer Giro-
lamo, Ilaroun-al-Raschild, Giaflir et les autres personna-
ges; une voix de femme au timbre de contralto prétait
organe à la princesse ef aus odalisques : cette voix
était celle de la femme de Luciano Zane, perchée sur un
banc, derrière la toile, à cûtè de son mari.
Les décorations n'étaient pas trop mal faites et ressem-
blaient, par l'exagération de la perspective, aux vues
d'optique pour les enfants. L'intérieur du palais du calife
tnonlrail des elTorts d'imagination pour atteindre au luxe
VOYAGE EN ITALIE. S5
oriental; des nègres portant des torchères formaient ct-^
riatides et soutenaient un plafond qui avait des velléités
d'Alhambra.
La grande pièce fut suivie d*un ballet mythologi^iue,
la Vengeance de Médée, où le chorégraphe n'avait pas eu
égard au précepte d'Horace, que Médée n'égorge pas ses
enfants en public ; car la magicienne immolait avec la
fureur la plus sauvage deux petites poupées à ressorts, et
formait un groupe qui ne rappelait nullement le tableau
d'Eugène Delacroix. Pour ne pas faire de chagrin à cer-
tains danseurs de notre connaissance, nous ne décrirons
point le pas seul et les pas de deux des premiers sujets,
qui égalaient Saint-Léon pour l'élévation et touchaient les
frises à chaque instant. Hais quelles jolies attitudes de
compas forcé et de télégraphe en démence !
Le ballet achevé, nous passâmes derrière le théâtre.
Luciano Zane nous fit voir son répertoire composé de
plusieurs manuscrits en italien avec la traduction inter-
linéaire en dialecte ; ses acteurs et leur garde-robe ran-
gés dans des tiroirs ; il y avait là, couchés côte à côte
dans le meilleur accord, le grand prêtre, le roi, la reine,
la princesse, le calife, Girolamo, le génie du bien, le
génie du mal, la Mort, David et Goliath, le Galant et sa
Dame, tous les personnages de ce petit monde automa-
tique ; les habits brillaient de paillettes, de passequilles,
de gazillons et de fanfreluches.
Cette vue nous fit penser au commencement des mé-
moires de Wilhem Meister, où il raconte sa passion enfan-
tine pour les marionnettes, et au soir où il apporte chez
la Marianne, comédienne dont il est amoureux, et qui
s'attendait peut-être à un autre présent, les figurines qui
ont tant amusé sa jeunesse et développé en lui le goût du
théâtre. 11 explique longuement le caractère et l'emploi
de chaque poupée à la jeune femme, qui regarde le lit de
temps en temps et finit par s'endormir sur son épaule :
sage avertissement dont nous devrions b\^w ^t^Ç\\ft\ •
Si YOUGR EN ITALIE.
Nous reTeniona très-enGhaniè de Luciano Zane,. qui
è^t lui-même ses pièces, peint ses décoratLous, modèle
et habille ses marionnettes, lorsqu'on nous apprit que*
le plus grand talent du genre, que Tillustre, Fincomps^
rable, le jamais assez loué, était un certain Famiola de
Varallo, un homme admirable dont les marionnettes re-
muent les yeux et la bouche, qui ne récite pas, qui impro-
vise et fait des allusions politiques d'une finesse et d'une
audace inouïes, un homme charmant, plein d'esprit,
adressant aux femmes, dont son théâtre est toujours plein,
mille bons mots et gaillardises qui les font rire aux lar-
mes ; il représente la prise de Peschiera avec des canons,
des mortiers et des soldats en uniforme exact ; il a des
danseuses parfaites, qui vous font mourir d'amour quand
elles dansent la saltarelle, en tordant leurs petits reins de
bois ; enfin, Famiola est le premier homme du monde :
il n'a qu'un dé£aut, c'est d'être à Palenza, sur le lac
Majeur, d'où peut-être il vient de partir. Nous rêvions
déjà d'interrompre notre voyage et de nous mettre au
pourchas de Famiola, sauf à le suivre au bout du monde
après l'avoir trouvé, lorsqu'on vint nous dire de monter
ea diligence. Au. lieu de suiwa Famiola, comme c'était
notre envie, nous partîmes pour Milan. C'était plus sage ;
mais, tout en roulant dans l'obscurité, nous rêvions tou-
jours aux belles marionnettes, qui faisaient des gestes
extravagants et cabriolaient à travers notre gommeiL
n
LC LàC MâJCUR^— «eSTObCALXilOE, MILAN
La plaie continuait, et les lueurs confuses de Taube se
noyaient dans des nuages si bas qu'ils touchaient presque
le sol et se confondaient a^ec les Tapeurs qui s'élevaient
de terre. On traversa deux foisy, sur des bacs, une petite
rivière torrentueuse, déjà gonflée par l'orage, et, quand
le jour parut, nous étions sur les bords du lac Hageur^ à
la hauteur de Baveno ; l'eau, agitée par je mauvais temps
de la nuit, ondulait assez fortement, et le hc ae donnait
des airs de houle «omme la mer. Cependant le ciel se fai-
sait clair devant nous; mais de grandes nuées noires et
grises, qui dégouttaient encore, restaient amoncelées sur
les montagnes de l'autre côté du lac. Ces montagnes, d'un
ton vigoureux qulls doivent à la végétation qui les recou-
vre, faisaient valoir les cimes vaporeuses du mont Rosa,
du Simplonet du Saînt-Gothard, ébauchées au fond de la
perspective ; leurs reflets rembrunissaient les eaux, le
paysage était sévère ; le lac Majeur que nous nous étions
figuré comme une coupe d'or remplie d'azur, avait une
mine tempétueuse et mâle. Nous trouvions la beauté où
nous attendions la grâce.
La route ourle le lac, et la vague vient lécher la chaus-
sée ; on longe une interminable soil^ d^ \ôx^\^ ^\ ^^
9t fOTAGX EN ITALIE.
vtr«i av«c de blancs péristyles, des toits en tuiles rondes
et d» lemsses guirlandées de vignes luxuriantes, soute-
aiM« par des étais de granit. Le granit remplit là Toffice
du bois de sapin chez nous. On en fait des clôtures, des
pieux et même des planches, ou plutôt des dalles, sur les-
quelles les lavandières savonnent le linge à genoux au
bord du lac, comme pour lui demander pardon de cet ou*
trage. Sur ces terrasses, à plusieurs gradins souvent et
qui remblayant des jardins soigneusement cultivés, s'épa^
nouissent toutes sortes de fleurs et d'arbustes. Nous y
avons remarqué à plusieurs reprises, et non sans étonne-
ment, car c'était la première fois que nous rencontrions
cette bixarrerie, des massifs d'hortensias gigantesques,
qui, au lieu d'avoir cette nuance rose ou mauve qui leur
est habituelle en France, offraient des teintes d'un azur
charmant : ces hortensias bleus nous ont beaucoup frappé,
car le bleu est la chimère des horticulteurs, qui cherchent
aans les trouver la tulipe bleue, la rose bleue, le dahlia
bleu, le nombre des fleurs de cette couleur étant extrême-
ment restreint. Nous écrivons ceci en tremblant de peur
de nous faire tancer par Alphonse Karr, qui n'est pas in-
dulgent pour la botanique des littérateurs. Biais les hor-
tensias du lac Majeur sont incontestablement bleus. On
nous a dit qu'on les obtenait ainsi en les faisant pousser
dans de la terre de bruyère. C'est la recette du jardinier
des îles Borromées, qui doit être bonne ; car tous ces hor-
tensias, couleur du ciel, sont magnifiques. On peut aussi
arriver au même résultat en saupoudrant la terre de
soude.
Les îles Borromées, au nombre de trois, l'isola Hadre,
l'isola Bella, l'ile des Pécheurs, sont situées dans la partie
septentrionale du lac, qui forme une espèce de corne
dont la pointe est tournée vers Domo d'Ossola. Ces îles
étaient primitivement des rochers dénudés et stériles. Le
prince Vitallien Borromée y fit apporter de la terre végé-
tale et construire des jardins dont la réputation est euro-
VOYAGE EN ITALIE. 57
pèenne. Nous disons construire, à dessein ; car la maçon*
nerie y joue un grand rôle, comme dans presque tous les
jardins italiens, qui sont plutôt des morceaux d'architec-
ture que des jardins. Il s*y plante plus de marbres que
d'arbustes, et Vignole y a plus à faire que Le Nôtre ou la
Quintinie. L'isola Madré se compose, ainsi que l'isola Bella,
d'une superposition de terrasses en recul que domine un
palais. L'isola Bella, qu'on voit très-distinctement de la
route, est ornée de tourelles, d'aiguilles, de statues, de
fontaines, de portiques, de colonnades, de vases, et de la
plus riche décoration architecturale. Il y a même des ar-
bres tels que cyprès, orangers, myrtes, citronniers, cédrats,
pins du Canada; mais évidemment, la végétation n*est
que l'accessoire : l'idée si simple de mettre dans un jar-
din de la verdure, des fleurs et du gazon n*est venue que
fort tard, connue toutes les idées naturelles. Plus loin,
i'ile des Pécheurs fait baigner dans l'eau le pied de ses
maisons à arcades, dont la rusticité fait un heureux con-
traste avec la pompe un peu prétentieuse de l'isola Madré
et de l'isola Bella.
Ces îles ont été le sujet de descriptions enthousiastes
qu'elles ne justifient pas, vues de la rive. Les sept ter-
rasses de l'isola Bella, terminées par une licorne ou un
pégase, ont un aspect théâtral qui ne cadre guère avec le
mot humilitas^ devise des Borromées, qu'on y trouve écrit
dans tous les coins. L'isola Madré et ses cinq remblais,
supportant un château carré, ennuient par trop de symé-
trie, et l'on s'étonne qu'elles aient été célébrées si chau-
dement. Nous y trouvons l'idéal et le prototype du jardin
français comme on Tentendait sous Louis XIV, et comme
l'aurait aimé Antoine, jardinier de Boileau. Les imagina-
tions romantiques, n'en déplaise à Rousseau, qui voulait
loger là sa Julie, feront bien de choisir un autre site pour
leurs héroïnes ; celui-ci convient davantage aux princesses
de madame de Lafayette.
C'est à Belgirata, un peu avant Arona, que rè^\d& %:»sir
'3b VOï*GE en fTAtIÈ.
loni, l'illirslre uuleui' des Promessî spasi. On le voit sou-
rent assis «levant sa porte, en face du lac, qui regarde
passer les voyageurs. Il a une figure bienveillante, véné-
rable et disf ingTJée, dont les plans dessinés par la maigreur
rappellent lafigure deM, de Lamartine. Tous les jours un de
ses amis, philosophe et métaphysicien profond, vient en-
tamer avec lui, quelque temps qu'il fasse, une de ces
grandes discussions qui ne peuvent avoir de solution ici-
bas, car on y parle des hauts raystèresde l'âme, de l'iufmi
et de rèternité.
Le lac et la route sont Li-ès-animès : le lac, par les ba-
teaux pêcheurs, les barques de trajet et les pyroscaphes
qui vont de Sesto-Calende à Bellinzona ; le chemin pardgs
chars à bœufs, des voitures et ^es piétons armés de l'iné-
vitable parapluie. Les paysannes, quelquefois jolies, sont
affligées de goitres comme dans le Valais, soit qu'elles en
viennenl, soit que les mêmes causes, le voisinage das
montagnes et l'eau de neige, produiseut les mêmes effets.
En approchant d'Arona, on découvre sur la ooUineà
droite la statue colossale de saint Chartes Borromée, qui
domine le lac ; c'est, depuis le colosse de Rhodes el celui
de Néron à la Maison dorée, la plus grande statue qu'on
ait faite. Le saint, posé dans une attitude noble et sim^ds,
tient un livre d'une main el de l'autre semble bénir la
contrée qu'il protège et qui s'étend à ses pieds. On peut
monter jusque dans la tête de ce colosse, qui est en fer
forgé et coulé, par un escalier pratiqué dans le massif de
maçonnerie dont il est intérieurement rempli. Cetle statue
gëanle, qui émerge peu â peu des bois dont la colline est
couverte, et finit par dominer l'horizon comme un veilleur
solitaire, produit un effet singulier.
Arona, où l'on s'arrête pour déjeuner, a un air com-
plètement espagnol. Les nuiisons ont des toits et des bal-
s en saillie, des grilles aux fenêtres basses, des enca-
drements peinis, des madones sur les murailles. L'église,
où se trouvent de beaux tableaux de Gaudenzio Vinci, et
qûê noui^ A'éAlfifes pas le ieiiofpiSF dd visiter, rappelle les
églises d'Espagne. Daiis ranberge^ nous retrouyâmea la
cour intérieure ornée de colonnes et de galeries comme
en Andalousie^ et mille rapports qui nous frappèrent.
Le lac se termina à Sesto-€alende. Le Téssin se jette
dans le laë Majeur à cet endroit. Sesto-Galende est sur
l'autre rive, et Ton traverse le fleuve sur un bac, car la
route de HMan passe par cette petite ville. Pendant qu'on
arrangeait la voiture dans la lourde barque, un pelit vieil-'
lard bizarre et grknaçant, la tête penchée et les doigts fai-
sant des démandiés extravagants, exécutait sur un violon
qui n'était pas de Crémone, malgré le voisinage, un ail
populaire d'une mélodie à la fois joyeuse et mélancolique.
Encouragé par une petite* pièce de monnaie, il ne cessa
de jouer tout le temps du passage, et nous fîmes notre
entrée à Sesto-Galende au son de la musique, ce qui est
fort galant.
Sesto^Calende noud plut assez. C'était jour de marché.
Circonstance favorable pour un voyageur : car un marché
fait venir du fond des campagnes une foule de paysans
caractéristiqties qu'il serait fort difficile devoir sans cela.
La plupart de» âsmmes avaient une coiffure originale et
d'un charmant effet : les cheveux, nattés et roulés avec
soitt sur la imqué, sont fixés par trente ou quarante épin*
gles d'argent, disposées en auréole et formant au-dessus*
de la tête oomnie une dentelum de peigne ; une plus
grosse épingle, ornée à ses deux bouts d'énormes olives
de métal et passée à travers le chignon, complète cette
parure, qui nous rappela lei^ femmes de Valence. Ces
épingles, nommées sponUmi^ co^t^t ass(ez cher, et ce-
pendant nous avons vu ainsi coiffées de pauvres femmes
et des jeunes filles à la jupe effrangée, aux pieds nus et
pOudi*eux ; ellen doivent, sans doute, sacrifier à ce luxe
dès objeti^ de première nécessité. Mais la première néces-
sité, pour une fettttue, n'est-elle pas d'être belle^ etde«
épingles d'ai^gcMt ne sont-elles pas çrètfecsXA^^ d^s^^wx-
VOYAGE SIf ITALIE.
? ftous èlioiis si charmé de ne pas leur voir sur lv\
e danVeus mouchoirs de rouennerie, comme elles en
tTBietU h droit de par la civilisalion qui court, que nous
_ " i aurions embrassées pour l'amour du costume ; les
jolies s'entend. Les hommes, quoique três-mal vêtus,
n'étaienl pas en blouse, délicatesse qui nous fit plaisir et
, compensa la profonde douleur que nous avait fait éprou-
Hger dans la province de Guipuscoa la rencontre inattendue
^■e ce hideux vêtement, lorsque nous allâmes, l'année
^Kernière, aux courses de Bilbao : quelques-uns même
^^ortaient le chapeau calanes, comme en Espagne, ef leurs
teints bronzés s'harmonisaient avec cette coiffure si su-
périeure aus tuyaux de poêle et aux tromMons à la Pi-
pelet, dont les populations croient devoir se
fiiversellement.
[ Les toits de tuile en auvent, les murs blanchis
, les serrureries compliquées des fenêtres, mettent
ËSto-Calende beaucoup plus près d'Irun ou de Fontâra*
e qu'on ne saurait le croire : los évenlaires encombrés
i pastèques, de tomates, de citrouilles, de poteries gros-
|ëres, ont un aspect déjà tout méridional :| sur les pa^
s des maisons le badigeon annuel a respecté des fre&-
s dont quelques-unes sont assez anciennes, et qui re-
résentent des sujets de piété. L'une de ces peintures,
"li s'offre aux yeux en descendant du bac du Tessin, est
e Madone portant l'enfant Jésus dans ses bras : une in-
(rîption que nous avons copiée en donne la date,
s fecii fieri Antonius Yarallus, Slll Martis 1564, Noi
marquâmes aussi sur l'abside de l'église un Christ
m, comme le Christ de Burgos.
\ La domination autrichienne commence k Sesto-Calende.
Pautre rive du lac est piémoataise. C'est à Scsto-Calende
îl'on trouve, pour la première fois, les pantalons bleus
■liants et la tunique blanche des Hongrois, uniforme
it vous verrez de nombreux exemplaires dans le royaume
;bardo-vénilion que vous allez parcourir. On visita noa
in-
ioc ^\
tUB^^H
de. ^n
VOYAGE EN ITALIE. 41
malles, mais très-sommairement et sans les tracasseries
auxquelles nous nous attendions, d'après les récits des
voyageurs. On nous demanda ensuite nos passe-ports,
qu'on nous rendit très-poliment après quelques moments
d'attente dans une salle décorée de cartes et de vues de
Venise, et dont la fenêtre donnait sur une cour peuplée
de poulets à moitié épilés, d'une physionomie féroce et
piteuse, la plus risibledu monde. Ces misérables volailles,
préparées pour la broche, se promenaient gravement avec
deux plumes au derrière. Cependant, malgré cette amé-
nité de formes, nous devons dire que notre signalement
était déjà arrivé de Paris et recopié sur tous les regis-
tres ; nous avions cependant voyagé avec rapidité, ne nous
étant arrêté qu'un seul jour à Genève.
Ne quittons pas Sesto-Galende sans faire le portrait
d'une jeune fille qui se tenait debout sur le seuil d'une
boutique. L'intérieur obscur lui faisait un fond vigou-
reux et chaud, sur lequel elle se détachait comme une
tête de Giorgione. Nous saluâmes en elle la beauté mé-
ridionale dans son type le plus pur. Ses yeux noirs bril-
laient comme des charbons sous son front couleur d'ambre,
au milieu de sa pâleur mate. Elle avait ce teint d'un seul
ton, cette faccia smorta qui n'a rien de maladif, et qui
montre que la passion concenti'e tout le sang au cœur.
Ses cheveux drus, épais, luisants, crépelés par petites
ondes, se soulevaient sur ses tempes, comme si le vent
les eût gonflés, et son col s'attachait à ses épaules par
une ligne simple et puissante. Elle nous laissa tranquil-
lement la regarder sans sauvagerie ni coquetterie, nous
devinant peintre ou poète, peut-être tous les deux, et
nous faisant l'aumône d'un de ses aspects.
Le postillon autrichien a un costume assez pittoresque, la
veste verte avec l'aiguillette jaune et noire, les bottes fortes,
le chapeau cerclé de cuivre, et au côté ce cor de chasse
dont il est souvent question dans les mélodies de Schu-
bert. CliQse digue de remarque, le poslillou^ q^\ ^^^x^
4t VOYAGE EN ITALIE..
tous les pays mène la civilisation en poste, puisque civili«'
sation et circulation sont pour ainsi dire synonymes, est
un des derniers fldëlea à la couleur locale. Il mène des
ilnglais en makintoâh> et en watei^rooC, et il garde sa
livrée bariolée et caractéristique ; c'est le passé qui con-
duit l'avenir en faisant claquer soti foUet.
De Sesto-Galende à Milan, la route est bordée de vignes
et de plantation» cTarbres de la végétation la plus vigou-
reuse et la plus lumnrîante. Les rameaux empêchent la vue
de s*étendpey et l'on avance entre deux murailles de ver-^
dure, baignées par des ruisseaux d'eau courante.
A Soma, il yamne trés^belle façade d'église, et dans
cette église quelques fresques d'un ton tendre et agréable,
quoique d*un goût qui- marque la décadence de l'art.
Pour nous qui sommes accoutumés aux rancidités de la
peinture à l'hâile, l'espèce de fleur de la fresque a un
charme tout nouveau. On rencontre fréquemment sur ce
chemin, soit par petits groupes, soit isolés, ou dans des
fourgons d'artillerie, des soldats autrichiens qui vont et
viennent ; ils ont l'air triste et doux, et semblent attaqués
de nostalgie. Malgré leur maintien réservé, ils produisent,
même sur l'étranger, un effet désagréable ; il est doulou-
reux de voir le bec de l'aigle d'Autriche au flanc de cette
belle contrée, et pourtant les vainqueurs n'affectent pas
l'allure triomphante et superbe ; on dirait même qu'ils
cherchent à se dissimuler et à tenir le moins de place
possible; mais le flegme allemand est incompatible avec
la vivacité italienne : c'est une question d'antipathie au-
tant que de patriotisme.
GaUarate et Rho vous amènent à Milan en deux relais.
Une magnifique allée d'arbres annonce qu'on approche de
la ville, qui se présente fort majestueuse de ce côté. Un
arc de triom^die à qui celui du Carrousel passerait entre
les jambes, et qui pourrait lutter de grandeur avec l'arc
de l'Étoile, donne à cette entrée un caractère monu*
mental que le reste ne dément pas. Sur le haut de
VOYAGE EN^ ITALIE. 4$
Tare, une figura allégorique, la Paix ou la Victoire, con-
duit un char de bronze attelé de six chevaux. A chaque
angle de Tentablement, des écuyers tendant des couronnes
font piaffer leurs montures d'airain; deux colossales
figures de fleuves accoudés sur leurs urnes s'adossent au
cartel gigantesque qui contient l'inscription votive, et
quatre groupes de deux colonnes corinthiennes marquent
les divisions dti monument, soutiennent la corniche ^et
séparent les arcades au nombre de trois ; celle du milieu
est d'une prodigieuse hauteur. Cette porte dépassée, on
tratei'se la place d'Armes, qui nous a paru presque aussi
grande que le Champ de Mars. Sur la gauche s'arrondit
un amphithéâtre immense, destiné à des manœuvres ou
à des représentations en plein air ; au fond s'élève le vieux
château, et plus loin se découpe sur le bleu du ciel,
comme im filigrane d'argent, la blanche silhouette du
dôme, qui n'a aucunement le contour d'une coupole ; mais
dôme, en Italie, est le terme générique, et n4mplique pas
ridée de coupole.
Dèsqu'on s'engage dans les rues, on sent, à l'élévation des
hâtiments, au mouvement de la population, à la propreté,
à la confortabilité générales, qu'on est dans une capitale vi-
vante, chose rare en Italie, où il y a tant de villes mortes;
des voitunes nombreuses courent rapidement sur les bandes
dallées, espèce de railways de pierre enchâssés dans le
pavé fait de cailloux. Les maisons ont l'air d'hôtels, les
hôtels ont l'air de palais, et les palais de temples ; tout est
grand, régulier, majestueux, un peu emphatique même,
on ne voit que colonnes, architraves et balcons de granit.
C'est quelque chose entre' Madrid et Versailles, avec une
netteté que Madrid n'a pas ; cette ressemblance espagnole
dont nous avons déjà parlé notfs frappe à chaque pas, et
nous ne ponvon» nous emfpôcher d'y revenir, car per-
sènne, que nous sachions, ne Ta encore remarquée ; aux
fenêtres pendent de grtinds stores rayés blanc et \^>mn&\ ,
léif boutiques ont- des rtdôatit de mfeme co\x\^ut ojsk w^m
44 VOYAGE £N ITALIE.
fou l penser aux tendidos . Les femmes de la classe moyenne,
ou qui ne sont pas en grande toilette, portent lemezzaro^
espèce de voile noir qui joue la mantille à s y tromper ;
riilusion serait presque complète, si les Autrichiens ne
venaient la détruire.
On nous avait indiqué pour y descendre, dans la Corsia
de Servi, Thôtel de la Ville, le meilleur de Milan, et qui
mérite sa réputation. Cette auberge est un palais dont
s'accommoderait plus d'un prince. Nous avons vu dans nos
voyages des têtes à couronne moins bien logées assuré-
ment. Sa façade est un morceau d'architecture fort re-
commandable, orné de pilastres, de consoles et de bustes
de grands hommes de l'Italie, peintres, poètes, historiens,
guerriers; l'escalier, digne d'une résidence royale, est re-
vêtu, du haut en bas, de marbres, de stucs et de pein-
tures d'une richesse inouïe et d'une exécution étonnante;
le plafond, surtout est remarquable : il représente diffé-
rents sujets mythologiques, avec des grisailles, des bas-
reliefs, des balustres, et des fleurs d'un éclat et d'une
touche à faire envie à Diaz. Toutes les chambres sont dé-
corées avec le même soin et le même goût : tantôt ce sont
quelques baguettes, deux ou trois masques et quelques
attributs dans le style de Pompeï; tantôt des ornements
rocaille, d'un flamboyant et d'un tarabiscoté exquis, ou
bien des camaïeux et des émaux de Limoges, imités à trom-
per l'œil, ou encore des tapisseries qui frisonnent comme
la soie et miroitent comme le velours, des caissons, des
rosaces, des arabesques d'un caprice inépuisable et d'un
relief étrange.
Les moindres corridors ont leurs magnificences et leur
curiosité : quant à la salle à manger, elle est d'un luxe
écrasant ; huit cariatides colossales de sexe alterné vous
regardent prendre votre repas et vous intimident de leurs
yeux fixes au regard blanc. Elles supportent un plafond à
compartiments d'une richesse folle. Ce ne sont que festons,
découpures, pendentifs, imitation de pierres précieuses et
VOYAGE EN ITAUE.
45
de dorure plus brillantes que ne le serait la réalité. Ces
peintures, dont on n*a aucune idée en France, ont été faites
par un certain décorateur nommé Àlfonso, mort depuis
deux ans à peu prés. C'est tout ce que nous ayons pu sa*
voir sur lui. Nous avons décrit cet hôtel avec détail. Il
pourra donner une idée du luxe de Milan. Nous y sommes
resté deux jours, admirablement logé, nourri et servi pour
un prix fort raisonnable.
Il est tellement dans l'usage des voyageurs de médire de
leurs hôtes et des hôtelleries où ils s'arrêtent, que nous
rendons ici à ce superbe établissement la justice qu*il mé-
rite. Nous aurons assez de descriptions d'un genre tout
différent pour faire contraste*
MILAN, L£ DOME, LE THÉÂTRE DIURNE
Le Dôme est la préoccupation naturelle de tout voyageur
qui arrive à Milan. Il domine la ville, il en est le centre,
Tattraction et la merveille. C'est là qu'on court tout de
suite, même la nuit quand il ne fait pas de lune, pour en
saisir au moins quelques profils.
La jnazza del Duomo, assez irrégulière dans sa forme,
est bordée de maisons dont il est d*usage de dire du mal;
pas de guide du voyageur qui ne demande qu'elles soient
rasées pour en faire une grande place symétrique dans le
goût Rivoli. Nous ne sommes pas de cet avis. Ces maisons,
avec leurs piliers massifs, leurs bannes couleur de safran
faisant face à des bâtisses sans ordre et d'inégales hauteurs,
forment un très-bon repoussoir pour la cathédrale. Les édi-
fices perdent souvent plus qu'ils ne gagnent à être désob-
strués. On a pu s'en convaincre par plusieurs monuments
gothiques auxquels les échoppes et les masures qui s'y
étaient agglutinées ne nuisaient pas comme on avait pu le
croire ; ce n'est pas, d'ailleurs, le cas du Dôme, qui est
parfaitement isolé : mais nous pensons que rien n'est plus
favorable à un palais, à une église et à tout édifice régu^
lier, que d'être entouré de constructions incohérentes qui
en font ressortir la noble ordonnance.
Quand pn regarde le Dôme de la place, le premier effet
est éblouissant : la blancheur du marbre, tranchant sur
le bleu du ciel, vous frappe tout d'abord; on dirait une
'mmense guipure d'afgent posée sur un fond de lapis la-
^uli. C'est la première impression, et c'est aussi le der-
nier souvenir. Lorsque nous pensons au Dôme de Milan,
c'est ainsi qu'il nous apparaît. Le Drtme est une des rares
églises gothiques de l'Italie, mais ce gothique ne ressem-
ble guère au nôtre. Ce n'est pas cette foi sombre, ce mys-
. tère inquiétant, cette profondeur ténébreuse, ces formes
ëmaciées, cet élancement de la terre vers le ciel, ce ca-
ractère d'austérité qui répudie la beauté comme trop sen-
suelle et ne prend de la matière que ce qu'il en faut pour
faire un pas au-devant de Dieu; c'est un gothique plein
d'élégance, de grâce et d'éclat, qu'on rêverait pour les
palais féeriques, et avec lequel on pourrait bâtir des alca-
zars et des mosquées aussi bien qu'un temple catholique.
La délicatesse dans l'énormité et la blancheur lui donnent
Fair d'un glacier avec ses mille aiguilles ou d'une gigan-
tesque concrétion de stalactites ; on a peine â croire que
ce soit un ouvrage fait de main d'homme.
Le dessin de la façade est des plus simples : c'est un
angle aigu comme le pignon d^une maison ordinaire, et
bordé d'une dentelle de marbre, portant sur un mur, sans
avant-corps, sans ordre d'architecture, percé de cinq portes
et de huit fenêtres et rayé de six groupes de colonnes fuse-
lées, ou plutôt de nervures se terminant en pointes évidées
surmontées de statues, et remplis, dans leurs interstices,
de consoles et de niches supportant et abritant des figures
d'anges, de saints et de patriarches. Par derrière jaillis-
sent en innombrables fusées, comme les tuyaux d'une
grotte basaltique, des forêts de clochetons, de pinacles,
de minarets, d'aiguilles en marbre blanc et la flèche cen-
trale, qui semble une congélation cristallisée en l'air, s'é-
lance dans l'azur à une hauteur effroyable, et met à deux
pas du ciel la Vierge qui se tient debout à sa pointe^ le
-1» VOYAGE EN II&UL
|iiedsur un croissant. Au milieu de cette Façade sont ïn-
crilscesmots : 3/iirùc noscenti, qui forment la dèdi(;iice de
la cathédrale. '
Commencée par Jean Gatèas Visconti, continuée par
Ludovic le More, la basilique de Milan a ëtè terminée par
Napoléon. C'est la plus grande église connue après Saint-
Pierre de [tome : l'intérieur en est d'une simplicité ma-
jestueuse et noble. Des rangées de colonnes couplées y
forment cinq nefs. Ces groupes de colonnes, malgré leur
masse réelle, ont de la légèreté à cause de la sveltesse des
fûls. Au-dessus du cliapileau des piliers, ils portent une
espèce de tribune fenestrée et découpée où sont logées des
statues de saints; puis les nervures continuent et vont se
rejoindre au sommet de la voûte, ornée de ti'èdes et d'en-
trelacs gothiques peints avec une si gffa^jp^U^i^tf^
qu'ils tromperaient tous les yeux si le crépi lombè par
place ne laissait pas voir la pierre nue.
Au centre de la croix, une ouverture entourée d'une lia-
lUBtrade permet au regard de plonger dans la chapelle
cryptique où repose saint Charles Borroniêe dans un cer-
cueil de cristal recouvert de lames d'argent. Saint Charles
Borromée est le saim le plus révéré du pays. Ses venus,
sa conduite pendant la peste de Milan, l'ont rendu popu-
laire, et son souvenir est toujours vivant.
A l'entrée du chœur, sur une travée qui supporte un
crucifix accompagné d'anges en adoration, on lit dans un
cadre de bois l'inscription suivante : ÂUendile ad pelram
unde excisi eslU. Ile chaque côté s'élèvent deux magnifi-
ques chaires de même métal, soutenues par de superbes
figures de bronze et plaquées de bas-i'cliefs d'argent dont
la matière fait la moindre valeur. Les orgues, placées non
loin des chaires, ont pour volets de grands tableaux de
Procaciiii, si notre mémoire n'est pas en défaut ; autour
du cliœur régne un Chemin de la Crois:, sculpté par André
Biffi et quelques autres staluaires milanais comme lui. Les
anges éplorés, qui marquent les stations, ont une grande
YOYAGS EN ITALIE. 40
variété d'attitudes, et sont charmants, quoique d*une grâce
un peu efTéminée.
L'impression générale est simple et religieuse; une lu-
mière douce invite au recueillement ; les grands piliers
montent jusqu'à la voûte avec un jet plein d'élan et de foi;
aucun détail apparent ne vient détruire la majesté de l'en-
semble. Point de surcharge, point d'empâtement de luxe:
les lignes se suivent d'un bout à l'autre, et le dessin de
l'édifice se comprend d'un seul coup d'oeil. L'élégance su-
perbe du dehors semble se voiler de mystère et se faire
plus humble ; le bruyant hymne de marbre abaisse un peu
la voix et modère ses éclats : l'extérieur, à force de légè-
reté et de blancheur, est peut-être païen ; l'intérieur est
chrétien â coup sûr.
La sacristie renferme un trésor qui ne peut pas nous
étonner, nous qui avons vu la garde-robe de Notre-Dame
de Tolède, dont une seule robe, entièrement couverte de
perles blanches et noires, vaut sept millions, mais qui
n'en contient pas moins des richesses inouïes. Nous cite*
rons d'abord, parce que l'art passe toujours avant l'or et
Targent, un beau Christ à la colonne^ de Gristoforo Gobi,
Milanais, et un tableau de Daniel Crespi représentant un
miracle de saint Charles Borromée, œuvre d'une violence
toute magistrale et d'une grande férocité de tournure ; puis
nous mentionnerons les bustes d'argent des évéques, de
saint Sébastien et de sainte Thècle, patronne de la paroisse,
tout constellés de rubis et de topazes; une croix d*or étoi-
lée de saphirs, de grenats, de topazes brûlées et de cristal
de roche ; un magnifique Évangile datant de 1018, donné
par l'archevêque Ribertus, tout en or et portant sur sa
couverture, ciselé en style byzantin, un Christ à jupon ac-
compagné de quatre figures symboliques, le lion, le bœuf,
l'aigle et l'ange ; un seau pour puiser l'eau bénite, en
ivoire travaillé de la façon la plus délicate et garni d'anses
de vermeil figurant des chimères; un ciboire de Benve-
nuto Cellini, prodige d'élégance et de finesse^ V^icî\\x^ ^w
40 vosuE e:: mm.
[»lunie4e'^iatCharl€s£orr(HQée>£t,des tableaux de soie
de LudovicoPellegriiii.
Dans le coin d'une nef, avant de monter au dôme, nous
jetâmes uu coup d'oail sur uu tombeau bistoriè de figures
allégoriques coulées en brome par le cavalier Aretiii, sur
les dessins de Micbel-Ange, d'un stjlc violant et superbe-
On arrive d'abord sur le toit de l'église en gravissant mi
escalier garai à tous ses angles d'inscriptions préveatives
DU comminatoires, qui ne prouvent pas beaucoup en Ta-
veur de la piété et de la propreté italiennes.
Ce toit, loui liéi'issé de clochetons et côtoyé d'arcs-bou-
tanls qui forment des corridors en perspective, est fait de
grandes dalles de marbre , comme le reste de l'édifice. 11
s'élÈve dojà bien au-dessus des plus hauts monumeats de
la ville. (Ju bae-relief de la plus fme exécution s'enclave
dans chaque arc-boutaat ; chaque clocheton est peuplé de
vingt-cinq statues. Nous oe croyons pas qu'aucun autre
endroit du monde renTerrae dans le même espace un si
.grand nombre de figures sculptées. On ferait à une ville
importante une population de marbre avec les statues dn
Dôme; on en compte sis mille sept cent seize. Nous avions
entendu parler d'une église de Uorèe, peinte à la manièxe
byzantine, par les moines du mont Âtlios, et qui ne con-
tenait pas moins de trois mille figures, grandes ou petites.
C'est peu de chose à côlè de la cathédrale de Hilan. A pro-
pos de personnages peints ou sculptés, nous avons eu sou-
rent cette chimère, si jamais nous étions investis d'un
pouvoir magique, d'animer toutes les figures créées par
l'art dans le granit, dans la pierre, sur le bois et sur la
toile, et d'en remplir un pays dont les sites seraient des
fonds de tableaux réalisés. les niullitudes sculptées du
Dôme nous remirent celte fantaisie en léle- Parmi ces sta-
tues, il y en a unedeCanova, unSamiSeAosften logé dans
une aiguille, et une Eve, de Cristoforo Gobi, d'une grâce
charmaiilc et sensuelle, qui étonne un peu dans un pareil
endroit. Du reste, elle est fort belle, et les oiseaux du ciel
VOYiferEîriîAtCB. M
né'pftfiriMsiitniitfâmeût scatulaliisèè de^(m Yétement para-
disiaque*.
De cettfe pfàte^ïifler Tbi! dèéottiw vxt panorama im-
mense : on voit en même temps lés Âlpied et lés Apennins,
lé^vastés pîainefT de la Lombardië, et Vbn peut avec une
lunette régler sa montre sur lëxadran de Téglf^e de Honza,
dont on distingue les assises blanches et noires. C'est à
Hoiizst qu'on* garde la fameuse couronne de fer que Napo-
léon {^o^a sthr sa tête lorsqu'il se fit sacrer roi d'Italie, en
dfeant ) a Diefi me la donne ; gare à qui la touche ! » Cette
couronne est en or et en pierres précieuses, comme toutes
les couronnes, et doit son nom à un petft cercle de fer qui
la ferme, et qu'on prétend forgé avec un clou de la vraie
croix, ce qui en fait un joyau et une relique. Il faut une
permission spéciale pour la voir^ depuis qu'elle a pris une
nouvellb vsdeur en touchant ce front auguste ; mais on en
montre une copie parfaitement exacte. Le guide nous ra-
contait tout cela au' pied d'un clocheton et dans un fran-
çais qui nom faisait préférer son italien. If nous disait à
chaque instant : « Ifonsieur le chevalier, » à cause d'un
petit bout de ruban rougenoué à notre boutonnière, espé-
rant sans doute nous attendrir à l'endroit du zwantzig par
cette qualification flatteuse. C'est la première fois qu'on
nous a décerné ce titre honorifique, à quatre cents mar-
ches au-dessus du pavé: Quel honneur!
L'ascension dans la flèche découpée et trouée à jour
n'a' rien depérilteui, quoiqu'elle puisse alarmer les gens
sujétsr au vertige; Db firôlcs escali'ers tournent dans les
tourêlted, et vous amènent à un balcon au delà duquel il
n'y a plus que lé pyramidion de la flèche et la statue qui
couronne l'édifiée.
Nous n'essayerons pas cfe décrire plus en détail cette
gigantesque basilique. Il faudrait un volume pour sa mo-
nographie. Simple artiste, nous devons nous contenter
d'un aspect général et d'une impression personnelle. Quand
on est redescendu dans la me' et qtfontâ\l\e\.QW Ôl<^ W
51 TOÏAGE ES ITAUE.
glise, on retrouve sur les façades latérales el l'abside la
même foule de statues, la même cohue de bas-reliefs :
c'est une débauche effrénée de sculptures, un entassement
incroyable de merveilles.
Alentour de la cathédrale prospèrent toutes sortes de
petites industries, des étalages de bouquinistes, d'opti-
ciens eu plein vent, et ménne un théâtre de marionnettes
dont nous nous promimes bien de ne pas manquer les
représentations. La vie humaine avec ses trivialités s'agite
et fourmille au pied du majestueux èdiflce, feu d'artifice
pétrifié qui éclate en blanches fusées dans le ciel ; tou-
jours le même contraste de la sublimité de l'idée el de la
grossièreté du fait. Le temple du Seigneur donne de l'om-
bre à la baraque de Polichinelle.
Noire méthode, en voyage, est d'errer au hasard à tra-
vers rues, comptant sur le bonheur des rencontres. Dans la
rue di's Omenoni, notre bonne étoile nous lit tomber sur
une façade qui aurait charmé notre ami Auguste Préauit :
l'entablement écrase de son poids six cariatides énormes
dans le style de Michel-Ange et de Puget, rendu pins
flamboyant encore par les exagérations de la décadence.
Imaginez les musculatures les plus ronflantes, les entre-
lacements de nerfs les plus herculéens, les torsos les plus
noueux, les pectoraux les plus ath'étiques, et vous n'at-
teindrez pas encore à la réalité ; quant aux têtes, elles
6ont incultes, hérissées, sauvages, roulant des yeux sinis-
tres sous des sourcils eu broussaille et semblant grom-
meler des mots de révolte dans leurs barbes désordonnées :
chacune de ces figures porte le nom d'un peuple barbare
vaincu :Suevus,Quadus,£duanus,Part!ius,Sarmata,Mar-
comanus. Nous engageons les statuaires romantiques qui
traverseront Milan à faire une visite au n" 1722 de la me
degli Omenoni.
A Milan, presque toutes les boutiques portent sur leur
enseigne cette recommandation : i Ancienne maison de...,
ancienne batellerie de...., ancien café de.... i Chez nous
T0TA6E EN ITALIE. &5
Ton mettrait : « Nouveau magasin, nouveau café. » Les
débits devin, au lieu d*ètre barbouillés de rouge, comme
en France, sont indiqués par des couronnes de pampre et
de raisins d'un joli effet ; les marchands de pastèques
arrangent aussi fort agréablement leur étalage. Les pas-
tèques entamées laissent voir leur pulpe rose sur laquelle
bruine un petit jet d'eau mince comme un cheveu, ou bien
la chair du fruit, dégagée de sa peau, est taillée en co-
lonne surmontée d'un morceau de glace pour chapiteau ;
rien n'est plus frais à l'œil que ce mélange d'écorces
vertes et de tranches vermeilles ; la pastèque ne ressem-
ble en rien à nos melons ; l'intérieur en est rempli par
une espèce de moelle neigeuse d'un ton rose, d'où jaillit
une eau sucrée et fraîche. Quoique assez agréable lors-
qu'il fait chaud, la pastèque se mange autant avec les
yeux qu'avec la bouche ; elle séduit le goût par la vue.
La tranche se vend quelques centimes et fait le régal du
petit peuple.
Tout en flânant, nous lisions les affiches des libraires,
et nous regardions les titres des ouvrages exposés. Nous
fijmes très-étonné d'y voir les œuvres politiques de Lamar-
tine, de Louis Blanc, ^ les Mémoires de Caussidière, les
52 petits livres de M. Emile de Girardin, et une foule de
traités sur des matières dont nous aurions cru la discus-
sion interdite ici. Nous ferons aussi la remarque que les
ouvrages sur le droit, l'économie politique, la statistique
et autres sujets analogues l'emportent en nombre sur la
littérature et la poésie proprement dites. Pourtant l'on
trouve partout les Alexandre Dumas, et, ce qui est plus
étrange, les romans socialistes d'Eugène Sue, les Mystères
de Paris et le Juif-Errant Pour ne laisser aucun doute
sur la tolérance de la police à cet égard, une grande pan-
carte annonçait â tous les angles de carrefour au théâtre
de jour du jardin public, une représentation extraordi-
naire : la Punition et la mort de Rodin par le choléra^ e'pi-
9ode du Juif-Errant. Un tableau dans le &l^\e à.^^ ^Qt\x^\\.^
54 YOtAGE EN ITAUE.
de-femmes sauvages et de serpents boas montrait le misé-
rable en proie aui convulsions de Tagonie, et faisant,
comme moyen d'attraction, des grimaces effroyables. Nous
ne pouviiHis manquer un pareil spectacle, d'autant qixe la
Scala était fermée, et que les Âéâtres secondaires ne
jouaient pas ce jou^-là^
n
LA CÈNE, BRESIA, VÉRONB
te théâtre diurne, qui Arit auBsi servir de cirque, car
leu chevaux et les attributs hippique* entrent paur beau*--
coup dans son ornementation, n'a pas de plafond: la
voûte du ciel en tient lieu. Il se ceanpose d*un parterre,
qut méftite son nom littéralement, et dô galeries^ coupée»
enferme de loges, maissans cloison et libres par derrière.
II était cinq heures et demie à peu près et la pièce eovch
ïrnnç^' sub jave, crudb; mais bientôt le crépuscule vint,
puis là nuit. Une chandelle s'alluma d'abord discrètement
pour éclairer Facteur en scène, tandis que le reste était
plonger dans Pbbscurité, à peu près comme ces danseuses
d'Alger qui, comptant peu sur l'éclairage de la salle où;
elles déploient leurs grâces^; ont près d'elles un nègre*
tenant une b(mgie qu'il hausse ou baisse 'à propos, iliu^
minant les yeux; la tailliô et les pieds, suivant les progrés
du pas. Enstiite une timide lueurvint se joindre à la pre-
mière ; enftn, un bout de rampe* se leva, quelques quin-
quets s'accrocHèiteirt; et le théâtre diurne se transforma -
en un théâtre nocturne' mal édairè; Il est bien entendu ^
quela^alletfavaitque les étoiles" pour becs de ga^.^
Les acteursTienouB^ont pas;paru' trop mauvais. Malheu*
reugemttûtmdeffloiselle de €àrdoville fetAl ^^Xxa, xûàx^^
58 Ï0Ï4GE EM ITALIE.
el noire, et faisait regretter la blonde et vivaccAlphonsiiic
des DÉlassements-Coiiiiques. Les deux jeunes fiUea, quoi-
que plus agréables, ne justifiaient pas assii la surveil-
lance de Dagobcrt ; mais le prince Djalma était accompli
de tout point ; nous ne croyons pas qu'il soit possible de
t réaliser plus exactement un type ; jamais tète d'im carac-
L tère plus indien ne roula sous un sourcil bleu et sous un
' turban blanc un œil si plein de flammes et d'éclairs ; le
nez arqué et mince, les joues unies, la bouciie rouge, le
teint couleur d'or : on eût dit Itama partant à ta conquête
de l'Ile de Ceylsn. It arpentait la scène dans son vêtement
blanc relevé d'agréments rouges qui semblaient des filets
de sang, avec des mouvements de jeune tigre à la fois
languissants et brusques. I.e Rodin, qui est le bouc émis-
saire de la pièce, et que la haine publique appelle peut-être
d'un autre nom, a, sauf le chapeau à bords immenses,
loule la physionomie du Basile de Beaumarchais, avec une
nuance de Tartufe en plus : l'habit est noir, la culolte
coiu'te, les bas et les souliers indiquent le prêtre autan!
que possible ; l'acteur, pour complaire au public, s'était
Ldonné toute la laideur qu'on peut obtenir avec du char-
jon, de l'ocre et du bistre ; il était vraiment hideux, avec
ioa front bas, ses yeux pochés, ses joues livides et sa
^arbe bleuâtre montant jusqu'aux pommettes ; le choléra
Wleu, à son sortir de la presqu'île empestée du Gange, ne
«evait pas avoir la raine plus cadavérique et plus effroya-
%\e. A chaque contorsion que la souffrance lui arrache,
[ lorsque la terrible raaladiele tenaille, c'étaient des applau-
dissements et des trépignemenla frénétiques.
Le foyer, où l'onpeut fumer, est enpiein air ; les acteurs,
qui n'ont pas de loge, s'habillent péle-mêle derrière la
scène, dans une espèce de baraque en planches, à peu
près comme à l'Hippodrome de Paris.
Le même soir, nous nous arrêtâmes près de la cathé-
drale, devant les Ruratlini, qui se distribuaient des coups
de bâton et tombaient sur le rebord do leur cadre, comme
TpTÂGE ER ITALIE. 57
les acteurs de bois du Guignol des Champs-Elysées. Le dia-
logue en patois milanais était inintelligible pour nous, et
la comédie se réduisait en pantomimp ; le personnage qui
nous a paru remplir le rôle du Polichinelle de France et du
Punch d'Angleterre est une espèce d'Arlequin qui s'affaisse
souvent sur lui-même et trompe ainsi les raclées de ses
adversaires.
Rentré à Thôlel, comme nous regardions une gravure
delà CènCy de Léonard de Vinci, que nous pensions tout à
fait effacée, d'après les doléances des voyageurs, on nous
dit qu'elle existait encore assez visible dans un couvent
transformé en caserne autrichienne, près de Sainte-Marie
des Grâces.
Le lendemain, notre première visite fut pour Sainte-
Marie des Grâces, charmante église du Bramante, toute en
briques que le crépi, tombé en beaucoup d'endroits, laisse
voir comme une chair vermeille ; ce qui donne à l'édifice,
quoique délabré, un aspect rose et blanc ; un air vivace
et jeune; les chapelles latérales sont ornées de fresques
représentant des supplices; sur la porte d'une de ces cha-
pelles sont encadrés deux médaillons de bronze de la
Vierge et du Christ, d'une expression onctueuse et d'un
travail très délicat ; les voûtes basses, les incrustations de
marbre, les miroirs et les cristaux à facettes qui les déco-
rent sont fout à fait dans le goût espagnol, et nous en
avons vu une toute semblable dans le couvent de San-
Domingo, à Grenade.
En sortant de l'Église par la sacristie, dont le plafond
bleu est semé d'étoiles d'or, on débouche dans le cloître de
l'ancien couvent. La guerre habite l'antique asile de la
paix; les soldats, ces moines violents, ont remplacé les
moines, ces soldats paisibles ; la caserne s'emboite toujours
aisément dans le monastère; les régiments et les communau-
tés, ces multitudes solitaires, se ressemblent par un point :
Fabsence de famille. Le pavé des longues arcades, troubla
autrefois par le bruit monotone des saud9\Q^) ib^^wxv^^ ^K>r
58 YOncnS m ITALIE;
jourd'hui soui» les crosses de fosib; le isa/bmriMtsA'tkfi
tait la cloche ; le jorement éclate où murmnrait la pnèiiif
la vie militaire , avec sa brutalité , s'étale i^'travcTO* lëar
cours : ici c'est une chemise qui sèche; là uirpantâldnécar^
télé qui gambade auvent ; partout des caissons ouverts, des
râteliers d'armesf, des gamelles et des victuailles, le désor-
dre discipliné du camp. Le long des murailles rayées pur
le temps, l'incurie ou la grossièreté impie de la soldates-
que, on discerne encore des peintures représentant les
miracles du fondateur de l'ordre, toujours occupé à dé-
jouer les tentations du diable, qui lui apparaît tantôt souB
la forme d'un chat, tantôt déguisé en singe, ou, ce qui est
plus fin, sous les traits d'une belle femme.
La Cène de Léonard de Vinci occupe le mur du fond du
réfectoire. L'autre paroi - est couverte par un calvaire
de Montorfanos, daté de 1495. Il y a du talent dans
cette peinture. Hais qui peut se soutenir devant Léonard
de Vinci ?
Certes, l'état de dégradation où se trouve ce chef-
d'œuvre du génie humain est à jamais regrettable; pouiv
tant il ne lui nuit pas autant qu'on pourrait croire. Léo-
nard de Vinci est par excellence le peintre du mystérieux,
de l'ineffable, du crépuscule ; sa peinture a l'air d'une
musique en mode mineur. Ses ombres sont des voiles qu'il
entr'ouvre ou qu'il épaissit pour'faire deviner une pensée
secrète. Ses tons s'amortissent comme les couleurs' des'
objets au clair de lune, ses contours s'enveloppent et se
noient comme derrière une gaze noire, et le temps, qui dte
aux autres peintres, ajoute à celui-ci en renforçant les
harmonieuses ténèbres où il aime à se plonger.
La première impression que fait cette fresque merveil-
leuse tient du rêve : toute trace d'art a disparu ; elle sem*-
ble flotter à la surface du mur, qui l'absorbe comme une
vapeur légère- C'est l'ombre d'une peinture, le spectrô
d'un chef-d'œuvre qui revient. L'effet est peut-être plus
sohnnel et plus religieux que si le tableau) même' étfiil^
VOYAGE EN ITAUE. M
mmt ; le cospajB disparu, mais l'âme survit tout eniiéoe.
Xe.Cbrist occupe le milieu de la table, ayant à sa droite
saint Jean l'apittre.bien'^aimé ; saint Jean dans l'attitude
ll'adorati(m, l'ceil attentif et doux» la bouche entr'ouverte,
Je visage ^silencieux, se penche respectueusement, mais
^ectueusement, comme le cœur appuyé sur le maître
divin. Léonard a fait aux apôtres des figures rudes, forte*'
ment accentuées ; car les apôtres étaient tous pécheurs,
manouvriers et gens du peuple. Ils indiquent, par l'éner-
gie de leurs traits, par la puissance 4e leurs muscles,
,'qu'ils sont l'Église naissante. Jean, avec sa figure fémi-
Bine, ses traits purs, sa carnation d'un ton fin et délicat,
semble plutôt appartenir à Fange qu'à l'homme ; il est
plus aérien que terrestre, plus poétique que dogmatique,
plus amoureux encore que croyant ; il symbolise le passage
de la nature humaine à la nature divine. Le Christ porte
empreinte sur son visage la douceur ineffable de la victime
volontaire, l'azur du Paradis luit dans ses yeux, et les pa-
roles de paix et de consolation tombent de ses lèvres
comme la manne céleste dans le désert. Le hleu tendre de
sa prunelle et la teinte mate de sa peau, dont un reflet
semble avoir coloré le pâle Charles I*' de Van Dyck, réiîè-
lent les souffrances de la croix intérieure portée avec une
résignation convaincue. Il accepte résolument son sort, et
ne se détourne point de l'éponge de fiel dans ce dernier
. et libre repas. On sent un héros tout moral et dont Tâme
fait la force, dans cette figure d'une incomparable suavité :
le port de la tète, la finesse de la peau, les attaches déli-
catement robustes, le jet pur des doigts, tout dénote une
nature aristocratique au miUeu des faces plébéiennes et
rustiques de ses compagnon'}. Jésus-Christ est le fils de
Dieu ; mais il est aussi de la race des rois de Juda. A une
religion toute spirituelle ne fallait-il pas un révélateur
doux, élégant et beau, dont les petits enfants pussent
s'approcher sans effroi? A la place de Jésus, assoyez So-
crate à cette scène suprême, le caractère changera a.\]&*e\\&Vv
60 VOYAGE W ITALIE.
l'un demandera qu'on sacrifie un coq à Esculape ; l'autre
s'offrira lui-même pour hostie, et la beauté de l'art grec
serait ici vaincue par la sérénité de l'art chrétien.
Nous aurions pu rester plus de jours à Milan, visiter les
seize colonnes antiques de Saint-Laurent, le grand hôpital,
le palais de Belgiojoso, plusieurs églises riches ou belles ;
mais nous avons pour principe de ne plus rien chercher
au delà d'une grande émotion, et la Cène de Léonard de
Vinci ne peut être dépassée par rien; d'ailleurs Venise
nous attirait invinciblement.
Un tronçon de chemin de fer nous mena jusqu'à Trevi-
glio ; la diligence continuant le wagon nous fit traverse^
de nuit Brescia, où l'on s'arrêta une heure. De Brescia
nous ne pouvons rien dire, sinon que les maisons, vague*
ment ébauchées dans l'ombre, nous ont paru extrêmement
hautes, et que l'eau d'une fontaine, sur une place où l'on
monte par quelques marches, nous a fait le plus grand
plaisir par sa fraîcheur. Nous en bûmes à tâtons plusieurs
gorgées, pendant qu'on relayait les chevaux.
Dans le porche de Tauberge vivement éclairé était collée
une affiche de spectacle. On annonçait deux ballets pour
la foire prochaine , Alcine et Giselle , par mademoiselle
Auguste Maywood, danseuse américaine, qui a fait quel-
ques bonds sur le plancher de l'Opéra il y a plusieurs
années. Les Brescians haussèrent dans notre estime à
dater de ce moment-là, et la supériorité de la pantomime,
intelligible dans toutes les langues, nous fut de plus en
plus démontrée.
De Brescia à Vérone nous n'avons pas grand'chose à
mentionner, excepté une échappée sur le lac de la Garde,
près de Peschiera; car nous avons marché comme les
dieux homériques, dans un nuage, mais dans un nuage
de poussière.
Vérone, dont on ne peut prononcer le nom sans penser
à Bomôo et Juliette, dont le génie de Shakspeare a fait
deux êtres réels que l'histoire voudrait accepter, se pré*
YOTAGE EN ITAUE. 61
sente à Tceil du voyageur d*une façon assez pittoresque*
On suit quelque temps l'Adige, qu'enjambe un grand pont
singulier de briques rouges, avec des arches démesurées,
des parapets dentelés en créneaux moresques, comme les
murailles de Sévilie, et des escaliers qui empêchent les
voitures d*y passer. Des tours rouges au faîte tailladé en
scie déchiquètent fort convenablement l'horizon, et une
belle porte antique, composée de deux ordres t[e colonnes
et d'arcades superposées, reçoit majestueusement les
pèlerins.
Les Capuletti et les Hontecchi pourraient encore se
quereller dans les rues de Vérone, et Tybalt y tuer Hercu-
tio ; la décoration n'est pas changée : la tragédie de Shak-
speare est merveilleusement exacte. A Vérone, comme dans
une ville espagnole, il n*y a pas une maison sans balcon, et
l'échelle de soie n'a qu'à choisir. Peu de villes ont mieux
conservé le cachet moyen âge : les arcades ogivales^ les
fenêtres en tréQes, les balcons découpés, les maisons à
piliers, les coins de rues sculptés, les grands hôtels aux
marteaux de bronze, aux grilles ouvragées, où rentable,
ment couronné de statues brille de détails d'architecture
que le crayon seul peut rendre, vous reportent aux temps
passés, et l'on est tout étonné de voir circuler dans les
rues des gens habillés à la moderne et des uhlans autri-
chiens.
Cet effet est surtout sensible à la place du Marché encom.
bré de pastèques, de citrons, de cédrats et de tomates. Les
maisons, coloriées de fresques par Paolo Albasini, avec
leur mirador saillant, leurs ornements sculptés, leurs
piliers robustes, ont la physionomie la plus romantique ;
des colonnes à chapiteau compliqué achèvent de faire de
cette place un merveilleux motif pour les aquarellistes et
les décorateurs. C'est l'endroit le plus animé de la ville.
On ne voit que femmes aux fenêtres et sur les portes,
et la foule fourmille entre les éventaires des marchands.
Entre la tombe apocryphe de Juliette, espèce de cuved^
»
^r 63 VOYAGE EN ITALIE.
^M marbre rouge*tre à demi enferrée dans un jardin, le»
^r tombeaux en freine rue des Scaligers, et l'amphithéâtre
H antique, ndus avona choisi, ne pouvanttout visiter, l'arène
■ romaine, mieus conservée encore que le cirque d'Arles-
H 11 ne manque à celle ^rgne qne l'enceinte extérieure,
Hj' dont cinq ou six arcades restées intactearendent la restau-
K ration du reste extrêmement facile : quelques semaines de
r réparation permettraient d'y recommencer les jeux san-
s;lants du cirque. Tout en montant et en descendant les
-r-"^ 1 1 gradins, aussi purs d'aréles que s'ils avaient élé tai llés
^" ' ^JJiiw, nous noHS disions : n Quelle admirable place de
taureaux on ferait ici, et comme Montés, Chiclanero, Cu-
charès, donneraient de belles estocades aux taureaux de
fiaviria et de Veragoas sur cette arèneiqui a bu le sang des
lions et des g'iadiateurs ! u On reconnait les Joges des bel-
luairesetdes animaux féroces, les entrées et les sorties des
acteurs, les vomitoires du peuple; la Gontine absorbante
pour l'écoulement des eaux après les naumachies se dis-
tingue parfaitement ; il ae manque que le public couché
dans la poussière de Josaphat. Comme si l'on avait voulu
donner une écbelle de la médiocrité moderne comparée à
ia grandeur antique, on a bâti un théâtre en planches
dans l'intérieur de l'arène, dont il couvre à peine quel-
ques gradins; vingt-deux mille personnes pouvaient s'as-
seoir à l'aise dans l'amphithéâtre romain.
En nous rendant à la station du chemin de fer qui relie
Vérone à Venise, nous remarquâmes un mouvement (de
troupes, des roulements de tambours, et beaucoup de gens
se dirigeant du même côté : on nous dit qu'on allait fusil,
1er sept brigands, et que la veille on en avait fusillé cinq.
Sile temps ne nous eût manqué, nous aurions été voir celte
exécution, qui dans notre pays nous eût fait fuir; cor en
voyage la curiosité va quelquefois jusqu'à la barbarie, et
les yeux qui cherchent le nouveau ne se dètoiu-nent pas
d'un supplice, si le bourreau est pittoresque et si le pa-
tient est d'une bonne couleur locale.
VOYAGE EN ITAUE. 63
Heureusement le sifflet du chemin de fer nous fit renon-
cer à cette pensée cruelle, et nous nous assîmes dans le
wagon, divisé d'un bout à Tautre par un corridor, et où
avaient déjà pris place deux vénérables capucins, les pre-
miers moines que nous voyions. Il était six heures. A huit
heures et demie nous devions arriver à Venise.
{
VII
VENISt
Nous éprouvons quelque honte pour le ciel italien,
qu'on se figure à Paris d*un bleu inaltérable, à dire qu'à
notre départ de Vérone de grands nuages noirs encom-
braient riiorizon; il est fâcheux de commencer un voyage
au pays du soleil par des descriptions d*orage, mais la vé-
rité nous oblige à confesser que la pluie tombait en larges
tranches d'abord sur les lointains, ensuite sur les plans les
plus rapprochés de la contrée à travers laquelle le chemin
de fer nous emportait.
Des montagnes couronnées de nuages, des collines
égayées de châteaux et de maisons de plaisance formaient
le fond du tableau. Les devants se composaient de cultures
Irès-vertes, très-variées et trés-pittoresques. La vigne, en
Italie, ne se plante pas comme en France; on la fait mon-
ter et grimper en treilles, en guirlandes après des bali-
veaux écimés qu'elle festonne de son feuillage. Rien n'est
plus gracieux que ces longues rangées d'arbres qui, reliés
par leurs bras de pampres, ont l'air de se donner la main
et de danser autour des champs une farandole immense;
on dirait un chœur de bacchantes végétales qui, dans un
transport muet, célèbrent l'antique fête de Lyaeus : ces vi-
g-nes folles, courant de branche en branche, donnent une
VOYAGE EN nALIE. 05
élégance inimaginable au paysage. De loin en loin, des
métairies ouvertes laissaient voir sous leur portique des
travailleurs prenant gaiement leur repas du soir, et don-
naient de la vie au tableau.
Notons ici quelques particularités da chemin de fer
italien. Sur les écriteaux qui marquent la distance par-
courue, sont indiquées aussi la pente ou Télévation du
terrain. Les signaux se font au moyen de paniers d'une
forme particulière, qu'on hisse le long de grands mâts à
des hauteurs convenues. La voie de fer est simple et n*a
pas de rail de retour. Aux stations, qui sont assez fré-
quentes, des marchands viennent vous offrir de menues
pâtisseries, de la limonade, du café qu'il faut avaler bouil-
lant; car vous n'avez pas plutôt approché la tasse de vos
lèvres, que le sifflet à vapeur fait entendre son cri stri-
dent, et que le convoi se remet en marche.
Le chemin de fer frôle Vicence, et bientôt arrive à Pa-
doue, dont nous ne pouvons dire que la phrase qui sert
d indication au décor d'Ângelo : « Â l'horizon, la silhouette
de Pâdoue au moyen âge. » Une tour et quelques clochers
se détachant en noir sur une bande de ciel à ton pâle,
voilà tout ce que nous avons pu en démêler; mais nous
nous dédommagerons plus tard.
Le temps ne se raccommodait pas; des rafales de vent, des
bouffées de pluie et de subites illuminations d'éclairs pour-
suivaient le wagon dans son vol; il faisait presque froid, et
ce bon vieux caban qui nous a rendu de si loyaux services
en Espagne, en Afrique, en Angleterre, en Hollande et sur
les bords du Rhin, nous prêta fort à propos l'abri de sa
vaste rotonde et de ses grandes manches soutachées. Quoi-
que la locomotive nous menât grand train, il nous sem-
blait, tant notre impatience était vive, voyager sur un de
ces chars traînés par des colimaçons, comme on en voit
dans les arabesques de Raphaël. Chaque homme, poète ou
non, se choisit une ou deux villes, patries idéales qu'il fait
habiter par ses rêves, dont il se figure lespalm^» \!&*§»\w&^^
6(1 Y0T16E 'EH ITALIE.
lesF maÎBcmst les aspects, d'après une architeeture mtô-
rieure, à peu prés comme Piranèse seplaîtà bâtir avebsa
peinte d'aquafortiste desK^onsùructionschimériques, mai&r
douées d'une réalité puissante et mystérieuse. Oiii jette les
fondations de cette i ville intuitif? Il serait difficile de le
dire. Les récits^ les. gravures,, la vue d/une «aorte de géo-
graphie^ quelquefois Teuphonieeu la singularité du nom,
un conte lui quand on* était tout jeune^ la moindre parti-
cularité : tout y contribue, tout y apporte sa pierre. Pour
notre part,, trois villes nous onttoujours préoccupé : Gre-
nade, Venise et le Caire^ Nous avons pu comparer la Gre-
nade réelle' à notre Grenade, et dresser notre lit de camp
dans^rAlhambra i mais la vie est si mal faite, le temps coule
si gauchement, que nous ne connaissions encore Venise
que parxette image tracée dans la chambre noire du cer>»
veau, image souvent si arrêtée que l'objet même l'efface à
peine. Nous nfétions plus qu'à une demi-heure de la Ve-
nise véritable, et nous qui n*avons jamais souhaité qu'un
seul grain de poussière accélérât sa chute dans le sablier,
tant nous sommes' sûr que- la mort arrivera, nous aurions
volontiers supprimé de notre vie ces trente minutes*
Quant au Caire, c'est un autre compte à régler, et d'ail-
leurs Gérard de Nerval l'a vu pour nous.
Malgré la pluie qui. nous fouettait la figure, nous nous
penchions hors de la fenêtre du wagon pour tâcher de
sadsir dans l'ombre quelque ébauche lointaine de Venise,
la vague silhouette d'un clocher, le scintillement d'une
lumière ; mais la nuit se faisait profonde, et l'horizon im-
pénétrable; enfiuj à une station» Ton avertit les gens qui
voulaient descendre à Mestre. C'était à ^festre que naguère
on s'embarquait pour Venise; maintenant, le chemin de
fer a rendu la gondole inutile : un pont immense enjambe
la lagune et soude: Venise à là terre ferme.
Jamais nous n'avons éprouvé d'impression plus étrange.
Le wagon venait de s'engager sur la longue chaussée. Le
ciel était comme une coupole de basalte rayée de veines
VOYAGE EX ITAiœ.. .67
(BSàYe&. Des deux cètés^,. la lagune» avec ce noir mouillé
plus sombre que robsouritè même, s'étendait dans Tin-
connu. De temps en temps des éclairs blafards secouaient
leurs torches sur l!eau» qui se révélsait: par un soudain
embrasement, et le oonvoi semblait ohevaucher à travers
le vide comme Fhippogriflà d*un cauehamary car on. ne
pouvait di^inguer ni le ciel, ni TeaUv ni le pont. Gertesi
ce n'était pas ainsi que nous avions ^révô notre entrée à
Venise; maiscelle^là dépassait en fantastique tout ce que'
l'imagination de Hartynn eût trouvé dejaiystérieux, de gi-
gantesque et de formidable pour une avenue de Babylone
ou de Ninive. L'orage et la nuit avatent pdrèparé à la ma~
nière noire la planche que le tonnerre dessinait en traits
de feu ; et la locomotive ressemblait à. ces chariots bibli-
ques dont les roues tourbillonnaient comme des flammes
et qui raviss^t quelque prophète, aoiseptième cieL
Cette course vertiginaise durai quelques minutes, puis
la locomotive ralentit somessoi^et s'arrêta. Un grand dé-
barcadère, sans aucune décoratioa architecturale, reçut
les voyageurs, à qui Ton demanda leurs pasae^ports, en
leur donnant une carie pour les envoyer r^rer plus tard;
l'on entassa les malles dans une gondble^mnibus instal-
lée en façon de galiotte, et l'on.se mit en marche. L'au-
berge de l'Europe, qu'om nous avait indiquée, se trouve
précisément à l'autre bout de la ville, circonstance que
nous ignorions alors etqui nous valut la plus étonnantepro-
menade qu'on puisse imaginer : cen^est pas le voyage dans
le bleu de Tieck, mais c'est un voyage dans ledioir, aussi
étrange, aussi mystérieux que ceux.qu^on fait pendant les
nuits de cauchemar, sur les ailes de chauve-souris de
Smarra.
Arriver de-nuitàtla ville que l'os. xàve depuis longues
années est'im accident de voyage trôS'^imple, mais qui
parait combiné pour pousser la curiosité au dernier degré
d'exaspération. Entrer dans, la démence de sa chimère les
jeux bandés est toutcequ'iLy a de ptusirritant aam.<y»à&.
68 Î0TA6E ER ITALIE.
Nous Favions déjà éprouvé pour Grenade, où la diligence
nous jeta à deux heures du matin, par des ténèbres d'une
opacité désespérante.
La barque suivit d'abord un canal très-large, au bord
duquel se dessinaient confusément des édifices obscurs
piqués de quelques fenêtres éclairées et de quelques falots
qui versaient des traînées de paillettes sur Teau noire et
vacillante ; ensuite elle s'engagea à travers d'étroites rues
d'eau très-compliquées dans leurs détours, ou du moins
qui nous paraissaient telles à cause de notre ignorance
du chemin.
L'orage, qui tirait à sa fin, illuminait encore le ciel de
quelques lueurs livides qui nous trahissaient des perspec-
tives profondes, des dentelures bizarres de palais incon-
nus. A chaque instant l'on passait sous des ponts dont les
deux bouts répondaient à une coupure lumineuse dans la
masse compacte et sombre des maisons. A quelque angle
une veilleuse tremblait devant une madone. Des cris sin-
guliers et gutturaux retentissaient au détour des canaux ;
un cercueil flottant, au bout duquel se penchait une om-
bre, filait rapidement à côté de nous; une fenêtre basse
rasée de près nous faisait entrevoir un intérieur étoile
d'une lampe ou d'un reflet, comme une eau-forte de Rem-
brandt. Des portes, dont le flot léchait le seuil, s'ouvraient
à des figures emblématiques qui disparaissaient; des esca-
liers venaient baigner leurs marches au canal et sem-
blaient monter dans l'ombre vers des babels mysté-
rieuses; les poteaux bariolés où l'on attache les gondoles
prenaient devant les sombres façades des altitudes de
spectres.
Au haut des arches, des formes vaguement humaines
nous regardaient passer comme les mornes figures d'un
rêve. Parfois toutes les lueurs s'éteignaient, et l'on avan-
çait sinistrement entre quatre espèces de ténèbres, les té-
nèbi'es huileuses, humides et profondes de l'eau, les ténè-
bres tempétueuses du ciel nocturne et les ténèbres opaques
VOYAGE EN ItAUB. eO
aes deux murailles, sur Tune desquelles la lanterne de la
barque jetait un reflet rougeâtre qui révélait des piédes-
taux, des fûts de colonne, des portiques et des grilles aussi-
tôt disparus.
Tous les objets touchés dans cette obscurité par quel-
que rayon égaré prenaient des apparences mystérieuses,
fantastiques, effrayantes, hors de proportion. L'eau, tou-
jours si formidable la nuit, ajoutait encore à Feffet par son
clapotement sourd, son fourmillement et sa vie inquiète.
Les rares réverbères s'y prolongeaient en traînées san-
glantes, et ses ondes épaisses, noires comme celles du
Cocyte, paraissaient étendre leur manteau complaisant
sur bien des crimes. Nous étions étonné de ne pas entendre
tomber quelque corps du haut d'un balcon ou d'une porte
entr'ouverte; jamais la réalité n'a moins ressemblé à elle-
même que ce soir-là.
Nous croyions circuler dans un roman de Maturin, de
Lewis ou d'Anne Radcliff, illustré par Goya, Piranése et
Rembrandt. Les vieilles histoires des Trois Inquisiteurs,
du conseil des Dix, du pont des Soupirs, des espions mas-
qués, des puits et des plombs, des exécutions au canal
Orfano, tout le mélodrame et la mise en scène romantique
de Tancienne Venise nous revenaient malgré nous en mé-
moire, assombris encore par des réminiscences du Con-
fessionnal des Pénitents noirs et d'Abellino ou le Grand
Bandit. Une terreur froide, humide et noire comme tout
ce qui nous entourait, s'était emparée de nous, et nous
songions involontairement à la tirade de Malipiero à la
Tisbé, quand il dépeint l'effroi que lui inspire Venise.
Cette impression, qui semblera peut-être exagérée, est de
la vérité la plus exacte, et nous pensons qu'il serait diffi-
cile de s'en défendre, même au philistin le plus positif ;
nous allons même plus loin, c'est le vrai sens de Venise
qui se dégage, la nuit, des transformations modernes ;
Venise, cette ville, qu'on dirait plantée par un décorateur
de théâtre et dont un auteur de drames ^^ts&\^ ^^ve w
70 VOUGBtEHITALHL
rangé les laœursr pour le pins grandintàrét des intrignei
et des dénoAmeofe.
L'ombre lui rend le mystère dont le jour laTdéponille»
remet le masque et le domino antiques aux vulgaires hai-
bitants, et danneanx plus simples mouvements de la vie
des allures d-intrigue ou de crime. Chaque porte qui
s'entre-baille a Tàir de laisser passer un amant ou un
bravo. Chaque gondole qui glisse silencinusâUffît paraît
emporter un couple amoureux ou un cadavre avec un
stylet brisé dans le cœur.
Enfin la barque s'arrêta au bas d'un escalier de marbre
dont la mer baignait les premières marches, devant une
façade qui flamboyait par toutes ses ouvertures. Nous
étions à l'ancien palais Ginstiniani, transformé aujour-
d'hui en hôtel, comme plusieurs autres palais de Yeniae.
Une demi-douzaine de gondoles étaient groupées à. la
porte comme des voitures qui attendent leur maître :
un grand escalier, asseï' monumental, nous condui-
sit aux étages supérieurs, composés chaeiui d'une salle
longue et profonde, de la largeur des £u^êtres, et
d'appartements latéraux ayant vue sur le canal et sur la
terre.
En attendant qu'on nous servit à souper, nous nous
étions accoudé au balcon, orné de colonnes de marbre
et d'ogives moresques. La pluie avait cessé. Le ciel pur et
lavé resplendissait d'étoiles, la voie lactée tachetait le
sombre azur de cent millions de gouttelettes blanches, et
de nombreux bolides rayaient Thorizon de leur fusée si
vite évanouie. Quelques points brillants, étoilesf de la
terre, scintillaient à l'autre rive, qu'elles faisaient devi^-
ner; une silhouette indistincte de dôme s'ébauchait à
notre droite, de l'autre côté de Teau, et, en: nous pen-
chant un peu, nous découvrions à notre gauche une scin-
tillante ligne de feux, que nous jugeâmes devoir être les
réverbères de la Piazzetta. Quelques petites étincelles,
semblables à celles qui courent sur le papier brûlé, sei^
VOYAGE Hf mnE. . 71
pentaîent snr le 'fond noîr. C'étaient tes* lanternes der
gonddes qui «(liaient et Tenaient.
n'était pas tard encore, et nous aurions pu sartir ;
mais nous nous étions promis de nous garder intact pour
le lendemain le coupxl'œil de la place Saint-Marc, et nous
avicms résolu d'attendre que la décoration fût éclairée.
Nous eûmes donc la force de ne pas iqoitter notre cham-
bre, où ne noustardâmes pas à nous endormir, malgré
les piqâres des moustiques, en repassant dans notre tète la
Venise de Canaletto, deBonnington, de Joyant et de Wyid.
Le matin, noire premier mouvement fut de courir au
balcon : nous étions à l'entrée du grand canal, en face de
la douane de mer, bel édifice à colonnes rustiques ornées
fie bossages et supportant une tour carrée, terminée par
deux hercules agenouillés dos à dos et soutenant de leurs
épaules robustes une boule du monde, sur laquelle
tourne une figure nue de la Fortune, chauve psnr derrière,
èchevelée par devant, et retenant avec ses mains les deux
bouts d'un voile qui fait girouette et cède -à la moindre
brise ; car cette figure est creuse comme la GiraMa de
Séville. Près de la Dogana, s'arrondissait h- blanche 'eou*
pole de Santa Maria délia Salute, avec ses volutes contour-
nées, son escalier pentagone et sa population de statues.
Une Eve dans le déshabillé le plus galant, nous souriait
iu haut d'une -corniche sous un rayon de soleil. Noustc-
connilmes sur^e-champ la Salute, d'après le beau tableau
de Canaletto, qui est au Musée : au fond, l'on apercevait
la pointe de la Giudecca et l'île de Saint-Georges-Majeur,
où l'église de Palladio montre, au-dessus d'une batterie
autrichienne, sa façade grecque, son ddme oriental «t son
clocher vénitioi du rose le phis vif.
Une école de natation était installée à l'embouchure du
canal, et diverses embarcations de différents tonnages»
depuis le bateau de pèche jusqu'au bateau à vapeur «t au
troisHOiàts, dessinaient leurs agrès dans la sérénité ble^<^
du natin. Les barques qui tipproviaiOTmfttA \^t^^ tcm-
VOYAGE El) nALIE.
valent à la voile <
i rame, suivant leur direction.
C'était un tableau ravissant, aussi clair que celui de la
veille était sombre.
Aller à pied dans Venise est chose difficile pour un
étranger. Noire premier soin fut donc de louer une gon-
dole. Un a beaucoup abusa de la gondole dans les opéra»-
comiques, les romances et les nouvelles. Ce n'est pas une
raison pour qu'elle soit mieux connue, ^ous en ferons ici
une description détaillée. La gondole est une production
naturelle de Venise, un être animé ayant sa vie spéciale
et locale, une espèce de poisson qui ne peut subsister
que dans l'eau d'un canal. La lagune et la gondole sont
inséparables et se complètent l'une par l'autre. Sans gon-
dole, Venise n'est pas possible. La ville est un madrépore
dont la gondole est le mollusque. Elle seule peut serpen-
ter à travers les réseaux inextricables et l'infinie capilla-
rité des rues aquatiques.
La gondole Étroite et longuci relevâe à ses deux bouts,
tirant très-peu d'eau, a la forme d'un palin. Sa proue est
armée d'une pièce de fer, plate et polie, qui rappelle va-
^ement un cid de cygne courbé, ou plutiït un manche de
violon avec ses chevilles. S^x dents, dont les interstices
sont quelquefois ornées de découpure, contribuent i cette
ressemblan.e. Cette pièce de fer sert de décoration, de
défense et de contre-poids, l'embarcation étant plus char-
gée à l'arrière ; sur le bordage de la gondole, prés de la
proue et de la poupe, sont plantés deux morceaux de boi»
contournés comme ceux des jougs de bœuf, où le barca-
rol appuie sa rame debout sur une petite plate-forme e[
le talon calé par un tasseau.
Tout ce qui parait de la gondole est enduit de goudron
ou peint en noir. Un tapis plus ou moins riche en garnit
le fond ; au milieu est posée la cabine, la feice qui s'en-
lève facilement lorsqu'on veut lui substituer un tendelet,
dégénérescence moderne dont tout bon Vénitien gémit. La
feIce est entièrement tendue en drap noir, et meublée de
VOYAGE EN ITAUE.; 75
deux moelleux coussins de maroquin de même couleur
avec dossiers renversés ; de plus, il y a deux strapontins
sur les côtés, de sorte qu'on peut y tenir quatre ; sur
chaque face latérale sont coupées deux fenêtres qu'on
laisse ordinairement ouvertes, mais qui se ferment de trois
manières, premièrement par une glace de Venise à biseau
ou à cadre de fleurs entaillées dans le cristal ; seconde-
ment, par une jalousie à lames mobiles pour voir sans
être vu ; troisièmement, par un panneau d'étoffe sur lequel,
pour plus de mystère, on peut encore faire tomber le
drap de la felce : ces différents systèmes glissent sur une
coulisse transversale. La porte, par laquelle on entre à
reculons, car il serait difficile de se retourner dans cet
étroit espace, a seulement une glace et un panneau. La
partie qui est en bois est sculptée avec plus ou moins
d'élégance, selon la richesse du propriétaire ou le goût
du barcarol. Au chambranle gauche de cette porte reluit
un ècusson de cuivre surmonté d'une couronne ; c'est là
que l'on fait graver son blason ou son chiffre ; au-des-
sous, un petit cadre garni d'un verre et s'ouvrant à l'inté-
rieur contient l'image pour laquelle le patron ou le gon-
dolier ont une dévotion spéciale : la Sainte-Vierge, saint
Marc, saint Théodore ou saint Georges.
C'est de ce côté-là aussi qu'on accroche la lanterne,
usage qui commence à se perdre un peu, car bien des
gondoles cheminent sans avoir cette étoile au front. A
cause du blason, du saint et de la lanterne, la gauche est
la place d'honneur ; c'est là que se mettent les femmes,
les personnes âgées ou considérables. Au fond, un pan-
neau qui se déplace permet de parler au gondolier posté
à la poupe, le seul qui dirige vraiment l'embarcation, son
aviron étant à la fois une rame et un gouvernail. Deux
cordes de soie avec deux poignées vous aident à vous re-
lever lorsque vous voulez sortir, car l'on est assis très-
bas; le drap de la felce est. enjolivé à l'extérieur de
houppes de soie assez semblables à celles de% V^Qi\v!c\!^V& \^
1
T4 tOf AAE EU VthLlE.
prêtres, et, kwsqu*(m teut se fermer eomplétensMit, if 9e
déploie sur l'arrière de te e^bine comme un drap m<MP-
tuaire trop long sur vat cercuieil. Pour terminer la des-
cription, disons que sur te bordage intérieur des espèce»
d*arabesques sont enlevées en blanc sur le champ noir du
bois. Tout celé n'a pas Tair fort gai, et cependant, sll ftial
en croire le Beppo de liurd Byron, it so passe dans ces
nôtres gondoles dea scènes aussi dr^tes que dans les cajp->
rosses d'enterrement. Madame Malibran, qui n'aimait pas
à entrer dans ces petits catafalques, essaya, mais sans suo
ces, d'en changer la couleur. Cette teinte, qui peut nous
sembler lugubre, ne le parait pas aux Vénitiens , accoutu-
més au noir par les édite somptuaires de l'ancienne répa«
blique, et chez qui les corbillards d'eau, les draps mor^
tuaûres et les croque-morts sont rouges.
Nous avions choisi une gondole è deux rameurs : edhii
de la poupe, euit et recuit par le soleil, avec sa petite
calotte vénitienne sur le haut de la tête, son épais collier
de barbe fauve, ses manches retroussées, sa ceinture et
son pantalon large, rappelait assez l'ancien caractère ; ce-
lui de la proue, beaucoup plus petit-maitre et modernisé,
portait une casquette d'où sortait une mèche frisée, une
veste d'indienne à raies, un pantalon de monsieur, et mé-
langeait au type du gondolier le type du domestique de
place. Comme il faisait beau, un tendelet à bandes bleues
et blanches remplaçait, à notre grand regret, la felce sous
laquelle nous eussions volontiers étouffé de chaleur par
l'excessif amour de la couleur locale.
Nous demandâmes qu'on nous conduisit tout de suite
à la place Saint-Marc, qui se trouvait bien où la ligne
de gaz nous l'avait fait supposer la veille. En prenant le
large, nous pûmes examiner la façade de notre auberge,,
qui était vraiment fort magnifique avec ses trois étages
de balcons , ses fenêtres mauresques et ses colonnettes
de marbre. Sans un malheureux écriteau planté au-
dessus du portique et contenant ces mots : « H6te}
de Flteo^ eiàa HarseiUe» » le palais GkistiDiam se-
rait eiic(M*0 tel fa*oa le voit sur le merveilleux plan
d'Albert Dur er^^ à rexeeption de deux fenêtres au troi«-
siéme étàge« pereèes à côté de la baie primitive» qu'on
discerne Itmijours dans la muraille ; et les anciens pro*
priétair^s, s'Us retenaient de l'autre monde dans la gon-
dole à Caron» barcarol de l'enfer, retrouveraient sans
hésiter leur demeure snr le grand canal, intacte, quoique
déshonorée. Venise a cela de particulier que, bien que
son drame soit fini, la décoration du passé y est restée en
place.
Les gotidoliers ram^t debeut en se penchant sur leur
aviron. 11 est étonnant qu'ils ne tombent pas à chaque
instant dans l'eau, car Umi le poids de leur corps porte
en avant. Ce m'est que la grande habitude qui leur donne
l'aplônaft séceiteaii^e pour se tenir ainsi toi^urs en sus-
pens. L'aifypreiitissage doit coûter plus d'un plongecm;
rien n'égale leur adresse à éviter les chocs, la précision
avec laquelle ib tournent un angle de rue^ abordent un
traghetto, un escalier; la gondole est si sensible à la
moindre impsteesAïmi qiA'on dirait un être vivant.
QUelifiies (Mu^s de rames nous eur^t bientôt amené en
face d'un dies plue merveilleux spectacles qu'il soit donné
à l'œil humain de contempler : la Piazzetta vue de la mer !
Nous tenant debout à la proue de la gondole arrêtée, nous
nsfgardAm^ qud^e temps, dans une muette extase, ce
lAleaftt sans tivià au monde, et le seul peui^tre que
Thnaginatien ne puisse dépasser.
A gauche, en prenant U point de rue du krge, on aper-
çoit d'abord les arbres du jardin royal, traçant une ligne
verte an-^ssue d'ime terrasse blanche, puis la Zecca
(hôtel de la Mcmnaie), bâtiment de la robuste architec-
tare, et Tàntienfie bibliothèque, œuvre de Sansovino,
avec sesélégàMtesaread^ et son couronnement de statues
a^fthvlogiqMesw
A droite, séparé pà^ na espace qui toniM \^LV\ât^^^^^1
76 VOYAGE EN ITALIE.
vestibule de la place Saint-Marc, le palais ducal offre sa
façade vermeille losangée de marbre blanc et rose, ses
piliers massifs supportant une galerie de colonnettes^
dont les neiTures contiennent des trèfles quadrilobés, à
six fenêtres en ogive, son balcon monumental enjolivé de
consoles, de niches, de clochetons, de statuettes, que
domine une Sainte-Vierge ; son acrotère découpant sur
le bleu du ciel ses feuilles d'acanlhe et ses pointes alter-
nées, et le listel en spirale qui cordonne ses angles, et se
termine par un pinacle évidé à jour.
Au fond de la Piazzetla, du côté de la Bibliothèque,
s'élève à une hauteur prodigieuse le Campanile, immense
tour de briques au toit aigu surmonté d'un ange d'or.
Du côté du palais ducal, Saint-Marc, vu de flanc, montre
un coin de son portail, qui fait face à la Piazza. La per-
spective est fermée par quelques arcades de vieilles Pro-
curaties, et la tour de THorloge, avec ses Jacquemarts de
bronze, son lion de Saint-Marc sur fond bleu étoile, et
son grand cadran d'azur, où les vingt-quatre heures sont
inscrites.
Au premier plan, en face du débarcadère des gondoles,
entre la Bibliothèque et le palais ducal, se dressent deux
énormes colonnes de granit africain d'un seul morceau,
jadis roses, mais lavées de tons plus froids par la pluie
et le temps.
Sur celle de gauche, en venant de la mer, se tient, dans
une attitude triomphante, le front coiffé d'un nimbe de
métal, l'épée au côté, sa lance au poing, la main appuyée
à sa targe, un saint Théodore d'une belle tournure, fou-
lant aux pieds un crocodile.
Sur celle de droite, le lion de Saint-Marc en bronze,
les ailes déployées, la griffe sur son évangile, le mufle
refrogné, tourne la queue au crocodile de saint Théodore,
de l'air le plus farouche et le plus maussade que puisse
prendre un animal héraldique. Les deux monstres ne
paraissent pas vouloir frayer ensemVite.
VOYAGE EN ITALIE. 77
On dit qu*il n*est pas de bon augure de débarquer
entre ces deux colonnes, où se faisaient autrefois les
exécutions, et nous priâmes le gondolier, quand il nous
mettrait à terre, de débarquer par Tescalier de la Zecca
ou du pont de la Paille, ne nous souciant nullement de
finir comme Marine Faliero, à qui mal en prit d'avoir
été jeté par la tempête au pied de ces piliers redou-
tables.
Au delà du palais, ducal on voit les prisons neuves,
auxquelles il se relie par le pont des Soupirs, espèce de
cénotaphe suspendu au-dessus du canal de la Paille; puis
une ligne courbe de palais, de maisons, d'églises, d'édi-
fices de toutes sortes, qui forme le quai des Esclavons
(la riva dei Schiavoni), et se termine par le massif de
verdure des jardins publics, dont la pointe s'avance dans
a mer.
Près de la Zecca débouche le grand canal et se présente
de front la douane de mer, qui fait, avec les jardins pu-
blics, les deux bouts de cet arc panoramique sur lequel
s'étend Venise, comme une Vénus marine qui sèche sur le
rivage les perles salées de l'él^^ment natal.
Nous avons indiqué, le plus exactement qu'il nous a
été possible, les principaux linéaments du tableau; mais
ce qu'il faudrait rendre, c'est l'effet, c'est la couleur,
c'est le mouvement, c'est le frisson de l'air et de l'eau,
c'est la vie. Comment exprimer ces tons roses du palais
ducal, qui semble vivre comme de la chair ; ces blan-
cheurs neigeuses des statues, dessinant leur galbe dans
l'azur de Véronèse et de Titien ; ces rougeurs du Campa-
nile, que caresse le soleil ; ces éclairs d'une dorure loin-
taine, ces mille aspects de la mer, tantôt claire comme
un miroir, tantôt fourmillante de paillettes comme la jupe
d'une danseuse? Qui peindra cette atmosphère vague,
lumineuse, pleine de rayons et de vapeurs, d'où le soleil
n'exclut pas le nuage; ce va-et-vieul dft çow^sAfôs», ^'^
barques, à'argosils^ ^e galiotes; ces \o\\^% tqw%^^ ^^^
1.
7» VCfTAGIi ES lUh^.
blanches ; ces iratirea appuyatfit fdmiMéHBnfèitf léufs gùi-
bres sur le quai, avec lérûrâ ftiiWô ftcteidents pittorfesqUeiSr
de pavillions, de filets et de lignes qtti sèekent ; les maté-'
lots qui chargent et déchargent le» barques, les cateses
qu'on porte, les tonneaux qu'on roule, les prome&eurâ^
bigarrés du môle, Dalmates, Grecfe, Letastins et axitrlss^
que Canaletto indiquerait d'une séul^ ^uK^he ; eomttlént
faire voir tout cela simultanément, comme dans 1« na-
ture, avec UM procédé suecessif? Car kpo^Ste', nwwïis heu-
reux que le peintre et le musicien, »e dispose que d'Utte
seule ligne; le pfemier a toute unie palette, te second tout
un orchestre.
Le débarcadère de la Pia^iKetta est orné de lanfernes
gothiques, historiées de figures de saisis, plantées sur
des poteaux qxri trempent dans la mer. L'une de ces lan-
ternes a été donnée par la duchesse deBerry. Les gondoles
font émeute à ce traghetto, le plus fréquenté de tous.
Pour approcher de la rive, il faut se servir dafer de hache
de la barque comme d'un coin, à l'aide duquel on divise
cette masse épaisse. Quand on aborde, une foule de fa-
quins vieux et jeunes, en guenilles, accourent tenant à
la main un bâton armé d'un clou qui accroche le bateau
comme une gaffe, et le maintient pendant que vous met^
tez pied à terre, opération qui présente datte les premiers
temps une certaine difficulté, vu la mobilité extrême de
la frêle embarcation. Vous pensez bien que cette sollici-
tude n'a pas pour but de vous empêcher de tomber à l'eati
ou de prendre un bam de pieds sur une marche infé-
rieure. Une main sale ou un bonnet crasseux, humble^
ment tendus, vous inviteront à y laisser tomber le sou ou
le centime autrichien, récompense de ce petit service.
Sur le socle des deux colonnes se tiennent assis des
gondoliers attendant la pratique, des mendiants, des en-*
fants hâves et demi-nus qui cherchent leur vie sur les
escaliers de Venise, toute une population picaresque,
amoureuse de far niente et dte so\e\\. Ca^ %««.\ft^ étaient
âUiFef(>i»Miiés de sculptijff es aujourd'hui presipie e&àtèts
par k frottoifieiit, et qui semblent avoir représenté des
figurines tenant des fruits et des feuillages. Combien a-t-il
fallu de fonds de eukttes pour user ce granit, est un
problème que nous laissons à résoudre aux mathéma-
ticiens sans ouvrage. Pour en finir avec les colonnes.,
disons que celle de saint Théodore penche un peu vers là
BiblioihèqAie^ et celie dit lion de saint Marc vers le palais
duc»L
Dès les premiers pras que Ton fait vers la Piazzetta, on
rencontre une guérite autrichienne zébrée de Jaune et de'
noir,, et quatre pièces de canon aux affûts peints en Jaune,
la gnemïe bouchée, le caisson par derrière, dans une'
espèce de parc d'artillerie adossé aux arcades en ogive
du palais des Doges. Toute idée politique à part, cette"
vue choque comme une dissonance dans ce concert de'
choses admirables ; c'est la brutalité qui s^épate lourde*
ment au milieu de la poésie.
La façade du palais ducal qui donne sur la Piasfzetta
est pareille à celle qui regarde la mer; elle a, comme
elle, une croisée monumentale d'où Manin, en rési-
gnant le gouvernement provisoii^ après la capitulation
de Veniscy en *84?9, harangua le peuple powr la dernière
fois.
Au bout de la Piazzetta se trouve la Piaziza, qui fait
équerre avec elle, et qui, comme son nom l'indique, est
beaucoup plus grande.
Les quatre pans de la Piazza sont occupés par la façade
de Fèglîee de Saint-Marc, située près dw palais ducal, par
la tour de THorloge, les Procuraties vieilles et neuves,
qui se font pendant, et un vilain palais moderne de goût
classique, élevé stupidement en 1800 pour faire une salle
du trûne, à la place de la délicieuse église de San-Germi-
niafio, dont le style élégant correspondait si bien à la
basilique. Le Campanile, orné à sa base d'^iv ^Vv^tTCv^ss!^.
petit édifice de Saneoyino, qiVon apçe\\e\8L\jô%eW<i.» ^^
80 VOYAGE EN ITALIE.
isolé et se dresse à Tangle des Procuraties neuves ; sur la
même ligne, à peu près, sont plantés les trois mâts qui
supportaient les étendards de la république.
En se reculant vers le fond de la place, on jouit d'un
. coup d'oeil vi aiment féerique et qui vous cause un éblouis-
sèment, quelque préparé qu'on y soit par les peintures et
les dcscrip'ions. Saint-Marc est devant vous avec ses cinq
coupoles, j'Cs porches étincelants de mosaïques à fond
d'or, ses clochetons à jour, son immense verrière devant
laquelle piaffent les quatre chevaux de Lysippe, sa galerie
de colonnettes, son lion ailé, ses pignons en ogive fleu-
ronnés de feuillage qui portent des statues, ses piliers de
porphyre et de marbres antiques, son aspect de temple,
de basilique et de mosquée : édifice étrange et mysté-
rieux, exquis et barbare, immense amoncellement de
richesses, église de pirates, faite de morceaux volés ou
conquis à toutes les civilisations.
Une vive lumière faisait étinceler le grand évangéliste
sur son ciel étoile d'or ; les mosaïques reluisaient par
paillettes ; les coupoles d'un gris argenté s'arrondissaient
comme les dômes de Sainte-Sophie à Constantinople, et
des bouffées de colombes s'envolaient par moment des
corniches et des balustrades pour venir s'abattre familiè-
rement sur la place. On eût dit un rêve oriental pétrifié
par la puissance de quelque enchanteur, une église mores-
que ou une mosquée chrétienne élevée par un calife
converti.
A cette promenade nous ne regardâmes particulièrement
aucun détail, et nous vous traduisons notre impression
incomplète, mais générale et colorée de cette nuance vive
que donne le premier coup d'oeil. Nous monterons main-
tenant, si vous le voulez., au Campanile. C'est notre habi*
tude quand nous arrivons dans une ville : nous préférons
cette carte en relief à tous les plans et à tous les guides
du monde. On se loge ainsi tout de suite dans la tête la
configuration de J 'endroit que l'on va habiter.
VOYAGE EN ITALIE. H
Gomme la Giralda de Séville, le Campanile n*a pas d es-
calier : l'ascension s'opère par une rampe que l'on pourrait
gravir à cheval, tant la pente est douce. L'intérieur du
Campanile est rempli par une cage de briques autour de
laquelle tourne la rampe, et qui est fenestrée de grandes
ouvertures allongées. A cliaquepilierune petite meurtrière
pratiquée sur une des faces de la tour laisse filtrer une
lumière suffisante. Après avoir monté assez longtemps,
on parvient à la plate-forme, où sont les cloclies. Des co-
lonnes de marbre vert et rouge supportent quatre arcades
sur chaque pan du Campanile et laissent la vue s'étendi e
aux quatre points de l'horizon; un escalier en spirale
permet de s'élever encore plus haut, jusqu'au pied de
l'ange doré : mais c'est une fatigue inutile, car le pano-
rama complet de Venise se déroule dès cette première
station.
Si, en s'appuyant au balcon, la figure tournée du côté
de la mer, on regarde au-dessous de soi, l'on voit d'abord
le toit peuplé de Vénus, de Neptune, de Mars, et autres
allégories, de la Bibliothèque de Sansovino, aujourd'hui
palîis royal, puis celui du palais ducal, tout lamé de
plomb; on plonge aussi dans la cour de la Zecca ; el la
Piazzetta, avec ses colonnes et ses gondoles, étale son pavé
à compartiments. Plus loin c'est la mer tachetée d'îles et
d'embarcations.
Saint-Georges Majeur avec son clocher rouge, ses deux
bastions blancs, son bassin, sa ceinture de barques atti-
rées par la franchise du port, apparaît au premier plan.
Un canal le sépare de la Giudecca, ce faubourg maritime
de Venise qui tourne vers la ville une ligne de maisons et
vers la mer une ceinture de jardins. La Giudecca a deux
églises, Santa-Maria et le Rédempteur, dont la coupole
blanche abrite un couvent de capucins.
Au delà de Saint-Georges l'on découvre la Sanita, petit
Ilôt ; San-Servolo, ouest l'hôpital des fous ; les Armémea^^
monastère et collège des langues 0¥\eul^\^^ \ \ivvv^ ^\&fiL
4
^
SI VOYAGE ËK IIAUK.
le Lido, plage aride et sablonneuse ^i MU ^vec la loa*
gue, étroite et basse langue de terre de Malamocco» va
rempart à Venise contre le flot de rAdriatiqne.
Derrière la Giudeeca, s'enfonçant plus moins à l'horizon^
8*étagent sur le bleu de la mer la Cfrazia^ San-Clemente,
lieu de pénitence et de détention pour les prêtres disci-
plinaires ; Poveglia, où les vaisseaux font quarantaine, et
plus loin encore que la ligne de Malamocco, presque in-
visible dans le scintillement des vaguess la petite île de
San-Pietro. Ces îles sont signalées à l'œil par un de ces
longs clochers rouges à la vénitienne d<mt le Campanile
semble être le prototype.
Sur cette mer se fait un grand mouvement de barques^
de gondoles et de bâtiments de toutes sortes : le bateau à
vapeur de Trieste, au moment où nous étions sur le clo-
cher, arrivait crachant la vapeur, agitant ses palettes et
faisant de grands remous dans Feau paisible dont on voyait
le fond par places ; des lignes de pieux marquent sur la
lagune les canaux praticables pour les navires ; car la
profondeur ordinaire n'est que de trois ou quatre pieds;
ces pieux vus de cette hauteur ont Fair d'hommes qui
pèchent dans Feau Jusqu'à mi-jambes.
Plus loin, l'œil se perd dans ces grands cercles d'azur
que l'on prendrait pour le ciel, si quelque voile dorée par
un rayon de soleil ne vous avertissait de votre erreur.
La transparence du ciel, la limpidité des eaux, l'éclat
de la lumière, la netteté des silhouettes, la force et la
fmesse du ton donnaient à cette vue immense une splen«-
deur éblouissante et vertigineuse*
En se tournant vers le fond de la Piaaza, la perspective
se présente ainsi : la continuation de la Giudeeca, la Do-
gana avec sa Fortune échevelée, dont la boule, qu'on est
entrain de redorer, luit d'un éclat tout neuf ; la Sainte
et son double ddme, l'entrée du grand canal qui, malgré
sa largeur, disparait bientôt entre les maisons; San-Mose
et son cloah^r, rejoint à Féglise par ua pont ; San-St^
TOTâG£ fSS UkUS. 83
phano, à la tour de bjriqnee, sunnontée d^une statue qui
fbule un croissant ; la grande église rougeâtre de Santa-
Maria Gloriosa dei Firari, élevant au-dessus des toits son
porche anguleux; 1^ coupole noire de Saînt-Siméon le
Petit, la seule à Teuise qui soit de cette couleur, parce
qu'au lieu d'être couverte de plomb elle est coifTée de
cuivre, ce qui produit au ixdlieu des casques d^argent des
autres églises l'effet de ces armures de chevaliers mysté-
rieux dansiez tournois du moyen âge; puis, àVextrémilé
du canal toujours invisible San-Geremia, dont le dôme et
la tour ont reçu quelques boulets pendant le siège. Derrière
San-Geremia verdissent les arbres du Jardin botanique, et
les Scahi montrent^ à côté de la station du chemin de fer,
leur façade en réparation encombrée de charpentes.
Entre ces égUsesi dépassant les bâtisses vulgaires de
toute la hauteur de Tidêe, faites moutonner un océan de
tpits tumultueux^ et de tuiles désordonnées, faites jaillir
des milliers de oheminées rondes, carrées, évasées en tur-
ban, crénelées en tourelles, épanouies en pots de fleurs, des
formes les plus bi2arres et les plus inattendues, découpez
quelque fronton, quelque angle de palais qui se dégage
de la cohue des maisons, et vous aurez le premier plan
frappé d'une lumière nette, chaude, dorée, qui fait admi-
rablement valoir le bleu vague de la mer que vous retrou-
vez au delà des toits, piquée seulement de deux îles, San-
Angelo délie Polvere et Saint-Georges in Alga.
A l'horizon extrême ondulent en lignes d'azur les monts
Euganéens, ramifications des Alpes du Frioul. Au pied des
montagnes, de larges bandes vertes indiquent de fertiles
cultures de la terre ferme, et Padoue dessine sa silhouette
estompée par réloignement; une plage cendrée que la
marée laisse à découvert, car il y a un flux et un reflux
dans l'Adriatique, quoiqu'il n'y en ait point dans la Médi-
terranée, sert de transition et comme de demi-teinte entre
la terre et l'eau. Le pont du chemin de fer, aisément visi-
ble de cette hauteur, traverse la lagune, relv^ N^\v\^^ ^îssi
i
K4 • VOYAGE £N ITALIE.
continent et d*une île fait une presqu'île. Fusine etMestre
sont de ce côté, la première à gauche du chemin de fer,
le second à droite.
La troisième face du Campanile regardant la tour de
THorloge encadre dans sa fenêtre Santa-Maria deirOrto,
dont le haut clocher rouge et le grand toit de tuiles se dis-
tinguent parfaitement ; les Saints-Apôtres, avec leur tou-
relle blanche, ornée d*un cadran et d'une croix sur une
boule, et les jésuites, faisant danser sur le bleu de la mer
les statues contournées et strapassées de leur fronton ;
plus, l'accompagnement obligé des cheminées et des toits.
Ce qu'il y a de singulier, c'est que nulle part on ne dé-
couvre l'apparence d un canal ; les coupures que devraient
faire ces rues d'eau dans les iles de maisons ne se soupçon-
nent même pas ; tout forme un bloc compacte, une tem-
pête figée de tuiles et de combles, où les églises surnagent
comme des vaisseaux à l'ancre.
Eu inclinant un peu vers la droite, Tœil rencontre le
clocheton de la coupole grise de Saint-Jean et de Saint-
Paul, vaste bâtiment de briques : la tour élégante de Santa-
Maria Formosa, dont la blancheur tranche sur les tons
roux de l'ensemble, et plus loin l'île de San-Secundo, for-
tin dans la mer. Au large, le cimetière encadré de murs
roses et flanqué de deux églises, San-Cristoforo et San-
Micbele, s'offre comme une petite tache verte mouchetée
de croix noires. Dans la même direction au milieu de la
lagune, Murano, où se fabriquaient ces verres de Venise
qui font encore l'ornement des dressoirs, attire le regard
prr le campanile rouge de son église des Anges, le toit de
Saint-Pierre et trois grands cyprès qui s'élèvent comme
trois flèches sombres d'un groupe de maisons et d'arbres.
Par delà le palais ducal, en se penchant à la quatrième
fenêtre du Campanile, on découvre Saînt-Françoisdes Vi-
gnes et son clocher, remarquable par ses panneaux rouges
bordés de blanc; San-Andrea et San-Zaccaria, dont le
dôme grisâtre surmonté de croix avec bou'es, conune les
VOYAGE EN ITALIE. 85
croix de Saint-Marc, et la haute façade composée de trois
frontons arrondis, émergent du milieu des maisons ; l'Ar-
senal, avec sa tour carrée, rose par en haut, blanche par
en bas, ses bassins où Teau miroite, ses grands hangars
de construction en forme d'arches d'aqueduc, ses pou-
lies, ses engins et son aspect général de magasin et de
corderie ; et plus loin le dôme et le clocher de San-Pietro,
di Castello, le fronton triangulaire et la flèche de Santa-
Elena.
Au large, sur la ligne de la pleine mer, se dessinent Bu-
rano, Mazorbo et Torcello, où habitèrent les premiers Vé-
nètes ; Téloignement ne permet d'en saisir que des plaques
verdoyantes de culture, quelques taches de maisons et
trois églises, dont l'une plus apparente que les autres.
Ensuite, c'est le ciel ou l'eau ; un feston d'écume qui
blanchit, une voile qui passe, un goéland battant de l'aile
dans la vapeur lumineuse et bleue ; une immensité claire,
la plus grande des immensités !
Dans Tépaisseur de cette fenêtre, nous avons lu écrite
en lettres d'une calligraphie caractéristique cette inscrip-
tion gravée au couteau : Adrian Ziegler, 1604. Est-ce un
aïeul du peintre moderne de ce nom qui a laissé au front
du Campanile cette trace de son passage à Venise?
Maintenant, nous pouvons redescendre dans la ville, la
parcourir en tous sens, en examiner chaque détail ; nous
en connaisons la configuration générale. L'Italie, tout le
inonde le sait, a la forme d'une botte à Técuyére ; Venise a
l'air d'une botte à chaudron. L'entonnoir est formé par
les quartiers de Dorsoduro, de Santa-Croce, la jambe par
Saint-Marc, Canneggio, Gastellano, la pointe du pied par
les jardins publics, le talon par l'île de Saint-Pierre, et le
sous-pied par le pont de Castello. Le grand canal qui
serpente dans le haut de la botte représenterait la piqûre
du revers.
%
VIII
SAINT-MAIie
Noiifi wmt^ etk décrivant la Piazza, donné l'aspect
général de Saiitt^acc, tel qu'on peut le aaisir au pre-
mier coup d'oeil; vim Saint-Muro e»L un monde sur
lequel on écrirait des volume^v et Ton. nous permettra d'y
revenir.
Comme la mosquée de Cordoue, avec laquelle elle a
iplus d'un point de ressemblance, la basilique de Saint-
Karc a plus d'étendue que de bauteur^ contrairement
aux habitudes des églises gothiques, (pâ s'élancent vers
le ciel à grand renfort d'ogives, d'aiguilles et de flèches.
La grande coupole centrale n'a que cent dix pieds d'élé^
vation. Saint-Marc a conservé le caractère du christia-
nisme primitif, lorsque, à peine sorti des catacombes, il
essayait, n'ayant pas encore d'art formulé, de se bâtir
une église avec les débris des temples antiques et les
données de l'art païen. Commencé en 979, sous le doge
Pierre Orseolo, la basilique de Saint-Marc s'est achevée
lentement, s'enrîchissant à chaque siècle de quelque nou-
veau trésor, de quelque nouvelle beauté, et, chose singu-
lière qui dérange toute idée de proportion, ce ramas de
colonnes, de chapiteaux, de bas-reliefs, d'émaux, de
mosaïques, ce mélange de styles grec, romain, byzantin,
vancs su tmnÊtj àf ^
Ce temple incohérent, oà le p«â'eii reifmtwmt l'auteA
<te NépInM Sîec ses dauphin», se^ ttiè&tt^ s«fd conques
marmés serrant de bénitier, où le mahemétém pourrait
se croire dans le «rtrah de sa mosqtiée en toyant les
l^endes tircxAer aux parois des wùies, conmie des
Smirafsf dtt Cor»», où le chrétien grfec ïi»nco»trerait sa
ftinagîa ccwronnée comme une impératriefe de Constan-
tinople, son Christ barbare au monogramme entrelacé,
les saints spéciaux de son calendrier dessinés à la manière
dfe Panseiinos et des moines-peintres de la montagne
sainte, où le catholique sent vivre et palpiter dans Tombre
des nefs ilhrmiflêes du fatnre reflet des mosaïques d'or la
foi absolue des premiers temps, la soumission ati dogme
et a« formes hiératiques, le christiamisme mystérieux et
profond des âges de croyance ; ce temple, disons-nous,
fait de pièces et de morceaux qui se contrarient, enchante
et caresse Foril mieux que ne saurait le faire l'architec-
tOTiB la plus correcte et la plus symétrique : Tunité résulte
de la multiplicité. Pleins cintres, ogïves, trèfles, colon-
niEPttes, fleurons, coupoles, plaques de marbre, fonds d'or
et vives crouleurs des mosaïques, tout cela s'ari^uige avec
un rare bonheur et forme le plus magnifique bouquet
mosomental.
ta façade tournée' vei^ la platie a ctwï portées donn«it
d»ns Téglise, et d^x conduisant sous les galeries exté-
rienres latérales; en tout, sept ouvertures, trois de chaque
celé du grand porche central. La porte principale est
manpiée par d«ix grmipes <fc quatïie colonnes de por-
piïyre et de vert afifti^fue atr premier étage, et dfe six au
seciwd, (fui supportent les retombées du plein cintre. Les
auttes porofews n'ont que deux colonnes aussi à deux
étages. Nous ne parlons' ici que de la façade même, car
Tèpoiftsenr 4es porelies est gamve d^autres colonnettes
es iinHri!M>ie dpetin, j&spey pentéliqœ é! mtte$i manières
88 TOYAGE EN HâLIB.
Nous allons examiner avec quelque détail les mosaïques
et les ornements de ce merveilleux portail. En commen-
çant par la première arcade du côté de la mer, nous
remarquerons, au-dessus d une porte carrée et fermée
d'une grille, un placage byzantin noir et or en forme de
reliquaire, avec deux anges accolés aux nervures de
Togive. Plus haut, dans le tympan du plein cintre, se
présente une grande mosaïque sur fond d'or, représentant
le corps de saint Marc enlevé des cryptes d'Alexandrie et
passé en fraude à la douane turque, entre deux flèches
de porc, animal immonde que les musulmans ont en
horreur, et dont le contact les forcerait h des ablutions
sans nombre. Les infidèles s'écartent avec des gestes de
dégoût, et laissent emporter bêtement le corps du saint
apôtre. Cette mosaïque a été exécutée sur les cartons de
Pietro Vecchia, vers 1650. Dans la retombée de l'archi-
volte, à droite, est encastré un bas-relief antique, Hercule
portant sur ses épaules la biche d'Érymanthe et foulant
aux pieds l'hydre de Lerne, et, dans la retombée de
gauclie (au point de vue du spectateur), par un de ces
contrastes si fréquents à Saint-Marc, on voit l'ange Ga-
briel debout, ailé, nimbé et botté, s'appuyant sur sa lance;
singulier pendant au fils d'Alcraéne et de Jupiter!
Dans la seconde arcade est coupée une porte non symé-
trique à l'autre. Cette porte est surmontée d'une fenêtre
à trois ogives, où s'inscrivent deux trèfles quadrilobës et
qu'entoure un cordonnet d'émaux. La mosaïque du tym-
pan, également sur fond d'or, comme toutes celles de
Saint-Marc, a pour sujet l'arrivée du corps de l'apôtre à
Venise, où il est reçu à sa descente du vaisseau par le
clergé et les principaux de la ville ; on voit le navire qui
l'a transporté et les mannes d'osier qui le renfermaient :
cette mosaïque est aussi de Pietro Vecchia.
Un saint Démétrius, assis, tirante demi l'épée du four-
reau, son nom gravé près de la tête, d'un aspect très-bas-
empire et très-farouche, continue la ligne des bas-relieb
TOTAGE EN ITALIE. S9
enchâssés dans la façade de la basilique comme dans un
mur du musée.
Nous voici arrivé à la porte centrale, au grand porche,
dont le contour entaille la balustrade de marbre qui règne
au-Klessus des autres arcades ; il est, comme cela devait
être, plus riche et plus orné ; outre la masse de colonnes
en marbre antique qui Tappuient et lui donnent de Tim-
portance, trois cordons, dont deux intérieurs et l'autre
extérieur, dessinent très-fortement son arc par leur saillie.
Ces trois boudins d'ornements sculptés, fouillés et décou-
pés avec une patience merveilleuse, se composent d'une
spirale touffue de feuillages, de rinceaux, de fleurs, de
fruits, d'oiseaux, d'anges, de saints, de figurines et de
chimères de toutes sortes ; dans le dernier, les arabesques
jaillissent des mains de deux statues assises à chaque
bout du cordon.
La porte, garnie de valves de bronze constellées de
mufles d'animaux fantastiques, a pour couronnement une
niche avec des volets dorés, treillissés et troués à jour
en manière de triptique ou de cabinet.
Un Jugement dernier de grande dimension occupe le
haut de l'arcade. La composition est d'Antonio Zanchi,
et la traduction en mosaïque de Pietro Spagna. L'œuvre
date de 1680 environ, et a été restaurée en 1838 sur
l'ancien dessin. Le Christ, qui rappelle un peu celui de
Hichel-Ânge dans la Sixtine, fait la séparation des bons
et des méchants. Il a près de lui sa divine mère et son
disciple bien-aimé saint Jean, qui paraissent intercéder
pour les pécheurs, et s'appuie sur sa croix que soutient
un ange avec une sollicitude respectueuse. D'autres anges
sonnent de la trompette à pleines joues, pour réveiller
dans leur tombe les dormeurs obstinés.
C'est au-dessus de ce porche, sur la galerie qui fait le
leur de l'église, que sont placés, ayant pour socles des pi-
liers antiques, les célèbres chevaux qui ont orné un la-
stant l'arc de triomphe du Carrousel. Le«> o^m\oxv^ ^wi\.
90 YOYifCa ES mus>
très-partagées à leur endroit r tes ors teulent que ce soit
une œuvre romaine du temps de Néron r transportée à;
Gofistantinopie sra cpiatrième siècle; d*antres, une oeun^e
grecque de File de Cfaio, amenée par roardrt de Théodoae,
au cinquième siècie, dans la même yille, où ette dèeorail
Thippodrome ; et d* autres enfin affirment que ces cheyan
sont de la main de Lysippe. Ce qu'il y a de certain, c'est
qu'ils sont antiques, et que, Tan 1205, Marino Zeno, qui
était podestat à Gonstantinople pour les Vénitiens, les fit
enlever de l'hippodrome et les donna à Venise. Ceâ che-
vaux, de grandeur naturelle, un peu rwnassés dans leur
encolure, la crinière droite et coupée comme celle des
chevaux du Parthénon, peuv^it être classés permi les plus
beaux restes de l'antiquité. Ils sont historiques et vrais,
qualité rare ; leur mouvement montre qu'ils étaient atte-
lés à quelque quadrige triomphal. Leur matière n'ei^ pas
moins précieuse que leur forme; ils sont, dit-on, en airain
de Corinthe, dont on voit la patine verdâtre à trarrers un
vernis de dorure écaillé par le temps.
Le quatrième porche offre dans sa partie inférieure la
môme distribution que le second. Le tympan de l'arcade
est occupé par une mosaïque représentant le doge, les sé-
nateurs, les patriciens de Venise venant honorer le corps
de saint Marc étendu sur une châsse et recouvert d'une
brillante draperie bleue ; à l'angle se cache un groupe de
Turcs confus de s'être laissé dérober un tel trésor. Cette
mosaïque, une des plus éclatantes de ton, a élé faite par
Leopoldo dcl Pozzo, sur le dessin de Sébastien Ruai, en
1728. Elle est fort belle. Le sénateur en robe de pourpre
a un air tout à fait titianesque. Dans la retombée de Tap*
chivolte qui avoisine le grand portail, on voit un saint
Georges en style gréco-byzantin, dans l'autre un ange ou
une sainte inconnue.
Le cinquième porche est un des plus curiem. Cinq pe«
tites fenêtres à treillage d'or, de découpure variée, en
remplissent la portion inférieure. Au-dessus, les quatrt
\mK<x m mm. ot
«ffttûmt évâiigéfi(|ae? en htùme ^oré, te boeufs le tion^
rdgler, fangie, ata«si faflfastiqoe* dfefbrinei ^^iiefde» chi-
mères japonaises, se jettent des feg^rds' louchcrs, tandis
qu'un cafvalier étrange, sur uner montni* qui peut être
Pégase ou le cheval pâle de TApocalypse, piaffe entre
deux rosaces d*or. Les chapiteaux des cofMines sont aussi
d'un goût plus sauvage, plus archaïque et pMs touffti fue
partout ailleurs.
Plus haut, une mos?aïqtfe, ouvrage d'un artiste inconnu
du douzième siècle, contient un tableau d'un grand inté-
riît, une vue de la basilique élevée pour recevoir les reli-
ques de saint Marc, telle qu'elle était il y a huit cents ans.
Les dômes, dont ïa perspective ne laisse apercevoir que
trois, les porches de la façade ont à peu près la môme
forme qu'aujourd'hui; les chevaux, récemment arrivés de
Constantinople, sont déjà à leur place ; l'arcade du milieu
est occupée par un grand Christ byzantin avec son mono-
gramme grec, et les autres soifit remplies de rosaees, de
fleurons et d'arabesques. Le corp^ du saint, porté sut les
épaules par des prélats et des évéques, entre de profil dans
Téglise qui lui est consacrée. Une foule de personnages,
des groupes de femmes vêtues, comme on se figure le«
impératrices grecques, de longues nobes cottstelîées d'é-
maux, se pressent pour voir la cérémonie.
La ligne de bas-reliefs disparates, dont nous avons dit
les sujets, se termine de ce côté par un Hercule chargé du
sanglier de Calydon et qui semble menacer un petit être
grotesque à moitié enfoncé dans un tonneau. Sous ce bas*
relief s'allongent deux lions rampants, et, un peu plus
bas, une fi:gure antique en ronde-bosse tient vttie amphore
renversée sur* son épaule. Ce thème, donné sans doute par
le àasard, a été heureusement repris dans le reste de Tédi-'
flce.
Cette rangée de porches qui forme le premier étage de
la façade est bordée d'une balustrade de marbre blanc;
le second contient cinq arcades, dont ceW^ ôxxitSCv«^>^'5»
fis TOTAGE EN ITALIE.
grande que les autres, s'arrondit derrière les cheyaux de
Lysippe, et, au lieu de mosaïque, est vitrée de verres ronds
et ornée de quatre piliers antiques.
Six clochetons, composés de quatre colonnes à jour for-
mant niche pour une statue d'évangéliste et d*un pinacle
entouré d'une couronne dorée et surmonté d'une girouette,
séparent ces arcades dont le tympan est en plein cintre^
et dont les nervures s'effilent en pointe d'ogive. Les quatre
sujets des mosaïques représentent l'Ascension, la Résur-
rection, Jésus faisant sortir des limbes Adam et Eve et les
patriarches, et la Descente de croix de Luigi Gaêtano,
d'après les cartons de Maffeo Verona, en 1617. Dans les
retombées des arcades sont placées des figures d'esclaves
nus, de grandeur naturelle, portant sur l'épaule des urnes
et des amphores penchées comme s'ils voulaient verser
de haut dans quelque bassin l'eau prise à la fontaine ; à
ces amphores creusées s'ajustent des gouttières, et les
esclaves sont des gargouilles. Ils ont une grande variété
de poses et une superbe tournure.
Dans la pointe ogivale de la grande fenêtre du milieu»
sur un fond bleu foncé semé d'étoiles, se détache le lion
de Saint-Marc, doré, nimbé, l'aile déployée, l'ongle sur
un évangile ouvert où sont inscrits ces mots : Pax tibi^
Marce, evangelhta meus. Il a l'air apocalyptique et formi-
dable, et regarde la mer comme un dragon vigilant; au-
dessus de cette représentation symbolique de Tévangéliste,
le saint Marc, cette fois sous sa forme humaine, se dresse
au bout du pignon et semble recevoir les hommages des
statues voisines. Ces cinq arcades sont festonnées sur leur
nervure en ogive de grandes volutes, de feuillages, dé ri-
ches fleurons découpés en acanthe qui ont pour fleur un
ange ou un saint personnage en adoration. Sur chaque pi-
gnon se lève une statue, saint Jean, saint Georges, saint
Théodore, saint Michel, coiffés d'un nimbe en forme de
chapeau.
A chaque extrémité de la balustrade, il y a deux mâts
VOYAGE EN 1TAUB. 95
peints en rouge pour attacher les étendards les dimanches et
les jours de fête ; au coin du garde-fou, du côté du Cam-
panile, est plantée une tête coupée, de porphyre sanguin.
La façade latérale, qui donne sur la Piazzetta et touche
au palais ducal, «Aônte qu*on l'examine. Si, malgré tout le
soin et toute l'exactitude possible, notre description vous
paraît un peu confuse, ne nous en veuillez pas trop : il est
difficile de peindre avec beaucoup d'ordre un édifice hy-
bride, composite et disparate comme Saint-Marc. A par-
tir de la porte de Bartholomeo, qui mène à Tescalier des
Géants, dans la cour du palais des Doges, la basilique
vous montre un flanc chamarré de plaques de marbre et
de bas-reliefs antiques, byzantins, moyen âge, oiseaux,
chimères, entrelacs, animaux de toutes sortes : lions,
bêtes féroces poursuivant des lièvres; enfants engloutis à
demi par des dragons qui ressemblent à la guivre de Mi-
lan, et tenant dans leur main un cartouche dont l'inscrip-
tion est presque effacée.
Une des curiosités de cet angle sont deux iSgures de por-
phyre, répétées deux fois d'une façon exactement pareille.
Elles représentent des guerriers ayant à peu prés le cos-
tume des croisés entrant à Constantinople, et sculptés
d'une manière tout à fait primitive et barbare, comme les
plus naïfs bas-reliefs gothiques. Ces hommes de porphyre,
la main sur la garde de leur épée, ont l'air de se concer-
ter pour une résolution violente : on a voulu y voir Harmo-
dius et Aristogiton se préparant à frapper le tyran Hippar-
que. C'est l'opinion vulgaire. Le savant chevalier Mustoxidi
y reconnaît les quatre frères Anemuria, qui avaient cons-
piré contre Alexis Comnène, empereur d'Orient. Ce pour-
raient bien être tout bonnement les quatre fils Aymon.
Nous penchons vers cet avis. Selon d'autres, ces quatre
bonshonunes de porphyre seraient deux couples de voleurs
sarrazins qui, ayant conçu le projet d'enlever le trésor de
Saint-Harc, s'empoisonnèrenl réciproquement pour avoir
plus grosse part.
C'est éè ce «Mé que 99tti pktités isiAèmmt decrx grds
piHers pris à Téglise de Samt-Saba, k Sainl4eafi d'A«i«»
tout cMiterts d'omefmentsWzarres et ^inscriptions encih-
ractères cuffçtfes asseï frnstcs et dont le mystère n'est pas
bien pénétré. Un peu plus loin, k TMigle de la basiliffue,
il y a un gros Woc de porphyre en forme de tronçon ûb
colonne, avec un socle et un chapMeMi de nMcAre bl«ic,
espèce de pilori sur lequel on exposait autrefois les hœ-
queroutiers. Cet usage est tombé en désuétude; mais il est
rare cependant qu'on s'y assoie, et les Vénitiens, si prompts
à s'établir sur le premier socle ou sur le premier eseaKer
venu, semblent Téviter.
Une porte de bronze conduisant k la cirapelle du bap«
tistère occupe le bas de la première arcade ; elle a paat
imposte une fenêtre à colonnettes, avec ogive et trèfles à
quatre feuiUes, deux boucliers d'émaux de couleurs vives,
dont l'un est chargé d'une croix, et une pwace trouée en
truelle de poisson, complètent la décoration de ce tym*-
pan. Une nvosafque de saint Vitus dans uncf niche, un
évangéliste tenant un livre et une plume, se dessinent
aux deux pointes inférieures de !''arcade. U» petit fronton
dans le goiH de la Renaisîiance et des pfeHjaes de marbre
blanc coupées par une croix verte remplissent le vide du
second porche. Un banc en brocatelte wwge de Vérone
offre, au bas de cette espèce de façade en épure, un siège
commode au paresseux ou au rêveur qtri, les pieds au
sokîl et la tète à l'ombre, d'après la mèthe^ de Zafari,
ne pense à rien ou pense à tout, en regardant à la base
du campanile la logette de Sansovmo ou la mer bleue et
l'île Saint-Georges, au bout de la Karzetta.
Sur les chapiteaux de vert antique qui supportent cette
arcade, s'accroupissent deux ntonstres de l'Apocalypse,
formes extravagante» entrevues par saint Je«n dans les
hallucinations de l'île de Pathmos : Tun, qui a un bec
crochu, comme un aigle, tient une petite génisse tes
jambes repliées sous elle; l'autre, qui participe du Mon
6l du gdCfon, enfonce «es ongles: dans la eorp» d'un: en-
iaat po&é eH traitées. Une de&«arre& semble crever ïml
ie la victime.
L'angle est formé j^ une colonne détachée et trapue,
tpd porte un faisceam de ck»q oolonnettes sur son large
(diapiteau. A la voûte de ce portail à jour et recouvert
d'un i^iacage de marbres variés^U y a ua aigle en mosaï-
que, tenant un livre entre les serres.
Le second étage nous montre sur les pignons des as-
cades deux statut de vertus cardinales d*une belle tour-
nure : la Force caressant un lion familier qui se dresse
comme un chien joyeux, et la Fermeté tmiant une épée
d'un air de Bradamante. Le sacristain baptise l'une du
nom de Venise, et l'autre de reine de Saba.
Des incrustations de malaclute, des émaux variés, deux
petits anges de mosaïque déployant le linge qui garde la
divine empreinte, une grande madone barbare présentant
son ûls à l'adoration des fidèles et flanquée de deux lam-
pes qui s'allument chaque soir ; un bas-relief de paons
déployant leur queue» venant peut-être d'un vieux temple
de Junon; un saint Christophe chargé de son fardeau,
des chapiteaux tressés en corbeille et du plus charmant
caprice : voilà les richesses que présente cet angle de la
basilique aux promeneurs de la Piazzetta.
L'autre face latérale donne sur une petite place, prolonge-
ment de la Piazza. A l'entrée de cette place sont accroupis
deux lions de marbre rouge, cousins germains de ceux de
l'Alhambra par la fantaisie ignorante de leurs formes et la
férocité grotesque de leurs mufles et de leurs crinières ;
ils ont acquis un poli prodigieux, car depuis un temps
immémorial les petits vauriens de la ville passent leurs
journées à grimper dessus et s'en servent comme de che-
vaux de voltige. Au fond s'élève le palais du patriarche
de Venise, de construction récente, assez maussade avoir,
s'il ne disparaissait dans l'ombre de Saint-Marc ; et, sur
le flanc, l'ancienne façade de l'église de Sqlïv-^^^^q,
90 VOYAGE EN ITALIE.
Ce côté est un peu moins chargé que l'autre : il est
plaqué de disques, de mosaïques et d'émaux, de cadrcsi
d'arabesques de tous les temps et de tous les pays,
oiseaux, paons, aigles à formes bizarres, comme les aie-
rions et les merlettes du blason. Le lion de Saint-Mare
joue aussi son rôle dans cette ménagerie symbolique :
le vide des porches est rempli, soit par de petites fenêtres
entourées de palmes et d'arabesques, soit par des incrus-
tations de fragments antiques ou byzantins; dans ces
médaillons sont sculptés des hommes et des animaux
luttant. En y regardant bien, on y trouverait peut-être le
taureau mithriaque frappé au col par le sacrificateur,
pour qu'aucune religion ne manque à ce temple naïve-
ment panthéiste. Mais, à coup sûr, voilà Gérés qui cherche
sa fille, un pin brûlant dans chaque main pour flambeau,
et montée sur un char attelé de deux dragons cabrés. On di-
rait une idole hindoue, tellement le style en est archaïque
et rappelle les sculptures persépolitaines. C'est un étrange
pendant pour un sacrifice d'Abraham en bas relief, qui
doit remonter aux premiers temps de l'art chrétien.
Un autre bas-relief composé de deux files de moutons,
six de chaque côté, regardant un trône et séparés par
deux branches de palmier, nous a fort préoccupé, car
nous aurions voulu savoir ce qu'il signifie, et nous avons
fait de vains efforts pour déchiffrer l'inscription en lettres
gothiques ou grecques abréviées qui en indique sans
doute le sujet. Ces moutons sont peut-être des vaches, et
alors le bas-relief aurait pour sujet le songe de Pharaon.
Un fragment antique, encastré dans le mur un peu plus
loin, montre une initiée aux mystères d'Eleusis posant
une couronne sur la palme mystique, ce qui n'empêche
pas saint Georges de se carrer dans l'archivolte sur son
trône de style grec, et les quatre évangélistes, saint Marc,
saint Jean, saint Luc et saint Matthieu, de continuer leur
marche sur les tympans, les pignons et les voûtes, seuls
ûu accompagnés de leurs ammaux s^mboW^es.
VOYAGE EN ITALIE. 07
Le porche qui ouvre dans le bras de la croix formée par
la basilique est entouré d'une épaisse nervure fouillée,
évidée, ciselée, charmante floraison de rinceaux, de feuil-
lages et d'anges ; une délicieuse Vierge sert de clef de
voûte ; au-dessus de la porte se contourne une ogive en
cœur, échancrée à la base comme celles de la mosquée
de Cordoue, fantaisie arabe corrigée à temps par une
jolie Nativité toute chrétienne et d'un sentiment très-
onctueux. Au delà, nous n'avons à mentionner qu'un
saint Christophe, des apôtres et des saints dans des ca-
dres de marbre blanc et rouge, en damier, et une jolie
Notre-Dame de face, les mains ouvertes comme pour en
laisser tomber les bénédictions, entre deux anges age-
nouillés qui l'adorent.
Nous avons, dans notre description, parlé d'une tête
de porphyre enchâssée dans la balustrade, au-de:isus du
tronçon de colonne sur lequel on faisait asseoir les ban-
queroutiers. Suivant un conte populaire, dont nous ne
garantissons nullement l'exactitude, le comte Carma-
gnola, après de grands services rendus à la république,
ayant voulu s'emparer du pouvoir, pour concilier la jus-
tice et la reconnaissance, le conseil des Dix le fit déca-
piter et lui éleva un monument qui consiste en ce socle
et cette tète de porphyre, étrange statue dont le corps
manque et dont la tête, sur cette balustrade, semble
exposée comme dans une cage un chef de malfaiteurs ;
mais le pilori est Saint-Harc, le lieu sacré, le Capitole et
le palladium de Venise. Quand il fallut mettre le héros
à la torture pour obtenir de lui les aveux nécessaires,
dans les idées du temps, à sa condamnation, on respecta
ses bras, qui avaient combattu vaillamment pour l'Ëtat,
et on lui mit le feu à la plante des pieds, mélange de
déférence et de cruauté qui s'accorde assez bien avec la
légende.
fX
êMMi-^muic
Tous les promeneurs du Môle et de la Piazzetfa odI
remarqué dent petites lumières qui brillent invariable-
ment au flâna de Saint-Marc, à h hauteur de labalustradè,
devant la madone dessinée en mosaïque sur cette face de
h cathédrale.
Sur ces lumières, il y a deux légendes différentes. Ifotts
fflons vous raconter sans critique Time et Fautre version^
dont Tauthenticité n'offre aucun doute aux sacristains ni
aux gondoliers.
Au temps de la république, un homme fut assassiné
sur la Piazzetta. Le meurtrier, troublé par quelque bruit,
laissa, en s'enfnyant, choir la gaine de son stylet. Un
boulanger qui passait par là pour rentrer chez lui vit
briller le fourreau orné d'argent et se baissa pour le
ramasser, n* apercevant pas le corps tombé dans l'ombre.
Des sbires qui survinrent et heurtèrent le cadavre du
pied, découvrant un homme à quelques pas de la victime,
rarrétèrent et, l'ayant fouillé, trouvèrent sur lui la gaîne,
qui s'adaptait parfaitement au poignard retiré de la bles-
sure. Le pauvre boulanger, malgré ses dénégations, fut
emprisonné, jugé, condamné, exécuté. Quelques années
ensuite, un célèbre bandit, chargé de crimes et prêt à
V(»4»ESIUIUL n
tmxA&tk la potence, pousse de quelques femûrds^prouva
que le Jâàallieureux mis à mort à sa glace était imiocent,
et que lui seul avait fait le coup.
Let ménoira du pauvre boulanger fut réhabilitée solea-
nfiHement ^ les juges qui Favaient condamné furent exé-
cutés, et leurs biens confisqués pour fonder une messe
annuelle et constituer une rente destinée à l'entretien de
ces deux lumières perpétuelles. Ce n'est pas tout : de peur
que ces petites étoiles tremblotantes ne soient pas un
mémento suffisant pour la conscience des juges, à la fin
de tout procès criminel, lorsque la condamnation est por-
tée et que le bourreau va s'emparer de sa proie, im huis-
sier, l'air impérieux et fatidique, s'avance jusqu'au pied
du tribunal et dit aux juges: a Souvenez-vous du bou-
langer. » Alors l'arrêt est cassé, et Ton reprend la procé-
dure de fond ^01 comble. La phrase de Thuissier constitue
au profil du coupable un ajipel en révision.
Voici l'autre version : im patricien.', ua magnifique
seigneur de. la république» eut un jour cette fantaisie lu-
gubre de descendre au caveau de ses ancêtres et de se
faire ouvrir leurs bières ; alors il vît une chose qui l'èpou-
vanta : leS'Ceqps au lieu de conserver la roide imnH)bilitè
dtt cadavre, étaient tordus dans des attitudes violentes et
désespérées. On eût dit que leur agoiûe avait recommencé
sou» ierre. Il acquit ainsi la certitude qu'ils avaient été
inluuttés vivants, sous une apparence demort léthargique,
et ordonna qu'on ne descendit son corps au caveau, lors-
que luî-mtoe paraîtrait arrivé à sa dernière heure, qu'a-
«pràs l'avoir gardé le plus longtemps possiMe, et il se ré*
veilla lorsqu'on allait le mettre dans la gondole rouge pour
la cmdttire à sa dernière demeure. Eareconnaissance d'a-
voir échappé à œ péril, il fit vœu de tenir toujours deux
lampes allumées devant cette madone^ à laquelle il avait
une dèvotkm particulière.
Pour que l'use de ces versions soit vraie^ il faut que
i'4tttfe soit fausse; mais nous ne ftomsae^ \{Qâ Q]iÀ£.^sÀ££
iOO VOYAGE EN ITAIK.
en matière de légende, et toutes les deux ont assez le
caractère vénitien. Ce qu'il y a de sûr, c'est que les deux
lumières s'allument tous les soirs avec les étoiles, et qu'en
venant du large on- les voit briller au fond de la Piazzetta
comme une pensée pieuse que ne peut distraire le bruit
de la ville.
Avant d'entrer dans l'église, regardons les cinq cou-
poles pareilles à des casques d'argent, et qui se terminent
par de petits dômes à côtes de melon, surmontés de croix
de Saint-André ayant à chaque pointe trois boules d'or.
A propos d'or, il fut un instant question, pendant les
splendeurs de la république, de dorer entièrement les
dômes et les clochetons. La chose était si bien décidée,
que Gentile Bellini, ayant à peindre une vue de Saint-Marc
dans un tableau représentant une procession sur la place,
dora de confiance ses clochetons pour se trouver exact à
l'avenir. Mais Léonardo Loredano, pressé d'argent pour
une guerre qui survint, prit les sequins, dont il se servit
pour défaire les ennemis de Venise, et la dorure de Saint-
Marc n'exista que sur le tableau.
La basilique de Saint-Marc, comme un temple antique, est
précédée d'un atrium qui ailleurs serait une église, et qui
mérite une attention particulière. Regardez d'abord, lors-
que vous avez franchi la porte, cette grande dalle de mar-
bre rouge qui se détache des dessins compliqués du pavage ;
elle marque l'endroit où l'empereur Frédéric Barberousse
s'agenouilla en disant : f^on tibi,sedPetro^ devantl'orgueil-
leux pape Alexandre lit, qui lui répondit superbement:
Et Petro et mihi. Que de pieds, depuis le 23 juillet 1177,
ont effacé dans la poussière la trace des genoux du grand
empereur qui dort aujourd'hui au fond de la caverne de
Kaiserslautern, en attendant que les corbeaux ne volent
plus sur la montagne !
Les trois portes de bronze incrustées et niellées
d'argent, couvertes de figurines et d'ornements qui
conduisent dans la nef, viennent , dit-on , de Sainte-
VOYAGE EN ITALIE. iOl
Sophie de Constantinople. L'une d'elles est signée Léon de
Holino.
Au bout du vestibule, à droite, on discerne, à travers
une grille, la chapelle de Zeno, avec son retable et son
tombeau de bronze. La statue de la Vierge, placée entre
saint Jean-Baptiste et saint Pierre, s'appelle la msdonna
délia Scarpa, la madone du Soulier, à cause de Tescarpin
d'or qui chausse son pied usé par les baisers des fidèles :
toute cette ornementation de métal a un aspect bizarre et
sévère.
La voûte de l'atrium, arrondie en coupoles, présente en
mosaïque l'histoire de Y Ancien Testament, On y voit d'a-
bord, car toute l'histoire religieuse commence par une
cosmosgonie, les Sept jours delà création, d'après le récit
de la Genèse, distribués en compartiments concentriques.
La barbarie archaïque du style a quelque chose de mysté-
rieux, de farouche et de primitif, qui convient à ses repré-
sentations sacrées. Le dessin, dans sa roideur, a l'absolu
du dogme, et semble plutôt l'hiéroglyphe d'un mystère
que la reproduction de la nature. C'est ce qui donne à ces
grossières images gothiques une autorité et une puissance
que n'ont pas des ouvrages plus parfaits. Ces globes bleus
étoiles, ces disques d'or et d'argent qui figurent le firma-
ment, le soleil et la lune, ces lanières échevelées qui
symbolisent la séparation de l'eau et de la terre, ce per-
sonnage singulier aux gestes impossibles, dont la dextre
fait éclore des animaux et des arbres de formes chiméri-
ques, et qui se penche comme un magnétiseur sur le pre-
mier homme endormi pour lui tirer la femme du flanc, ce
mélange de linéaments anguleux et de tons éclatants,
occupent le regard et l'esprit comme une arabesque inex-
tricable et comme un symbolisme profond. Les versets de
l'Écriture tracés en caractères antiques, compliqués d'a-
bréviations et de ligatures, ajoutent beaucoup à l'aspect
hiéroglyphique et génésiaque ; c'est bien un monde qui se
débrouille du chaos. L'Arbre de la scieivGfe àAxXyv^xv ^V to^
i03 T0TA6K KM UAUB.
mal, la Tentation, la Chute, le Benvoî du Paradis femsfie
complètent le cycle cosmogonique et primitif, cette pé-
riode quasi divine de rhumaaitè.
Plus loin, Caîn tue Abel après afoir ¥U son sacrifice
rejeté du Seigneur. Adam et Eve cultiveat la terre à la
sueur de leur front. La légende : c Croissez et multiplies, b
se traduit naïvement par un couple amoureux s'embra&-
sant dans un lit dont la courtine est relevée, et qui nous
semble d*une ébénisterie un peu avancée pour Tépoque*
Les quatre colonnes appliquées contre la muraille, au*
dessous de ces mosaïques, comme ornement, car elles ne
soutiennent rien, sont de marbre oriental blanc et noir
d'une grande rareté, et viennent de Jérusalem, où la tra-
dition veut qu'elles aient fait partie du temple de Salomon,
L'architecte Hiram, à coup sûr, ne les trouverait pas dé-
placées dans la cathédrale de Saint-Marc.
Dans la voûte suivante, Noé, d'après l'ordre de Dieu,
constiiiit en prévision du Déluge, une arche à laquelle se
rendent, couple par couple, tous les animaux de la créa-
tion, admirable sujet pour un naïf mosaïste du treizième
siècle. Llien n'est plus curieux que de voir se dérouler sur
fond d'or cette zoologie fantastique, qui tient du blason,
de l'arabesque et des enseignes de ménageries foraines ;
le Déluge est très-formidable et très-lugubre, dans un
goût tout différent de celui tant vanté du Poussin. Les
cheveux des vagues s'emmêlent étrangement avec les fils
de la pluie, qui ont Tair de dents de peignes ; le corbeau,
la colombe, la sortie et le sacrifice d'actions de grâces,
rien n'y manque. Là se ferme le cycle antédiluvien. Des
versets de la Bible, qui serpentent partout comme les
insci iptions de l'Alhambra et font partie de l'ornemen*
talion, expliquent chaque phase de ce monde disparu :
toujours l'idée est à côté de l'image. Le Veii)e plane par-
tout sur sa représentation plastique.
L'histoire, inteiTompue un instant par le porche d'eor
trée oiiié de quelques mosaïques,, la Vierge avec des av^
yoTAGB m jfkim. le»
changes et desr prophètes, se eontiime son» Paiitre voûte.
Noé plante ïat ligne et s'enivre ; la séparation des races a
lien. Japhet, Sexn et Cham noirci par la malédiction piH
tenieUe, domievt chacun naissanee à une famille du genre
humain. La tour de Babel élève jusqu'au ciel le naïf ana-
chronisme de son architecture byzantine, qui appelle
l'attention de Dieu inquiet de se voir approché de trop
près. La confusion des langues force les travailleurs à
discontinuer leur (nxvrage. La race humaine, qui jusque-
là était une et parlait le même idiome, va commencer ses
longues pérégrinations à travers le monde inconnu, pour
retrouver ses titres et se reconstituer.
Les coupoles suivantes, placées, la première dans le
vestibule, et les autres dans la galerie qui regarde la
place des Lions, renferment l'histoire du patriarche Abra-
ham avec tous ses détails, celle de Joseph et de Moïse, le
tout accompagné de prophètes, de prêtres, d'évangélistes,
Isaïe, Jérèmie, Êzéchiel, Élie, Samuel, Habacuc, saint
Alipius, saint Siméon et une foule d'autres qui se groupent
ou s'isolent dans les arcs, dans les pendentifs, dans les
clefs de voûte, partout où peut se loger une figure qui ne
tient ni à ses aises, ni à l'anatomie, et qui se casserait un
bras ou une jambe pour orner un angle biscornu.
Toutes ces légendes bibliques, pleines de détails naifs^
de curieux ajustements orientaux, ont un caractère su-
ferbe et sauvage sur le champ d'or dont l'éclat les rem-
bmnit et les découpe. Ces vieilles mosaïques, exécutées
probablement par des artistes grecs appelés de Constantin
nople, nous plaisent beaucoup plus que les mosaïques
plus modernes qui visent au tablem : par exemple, celle
qui ctmvre le mur de la galerie, du côté de San-Basso, au--
dessous de l'histoire d'Abraham, et qui représente le Juge-
mmt de Salomony exécutée sur les cartons de Salviati. La
mosaïque, comme la peinture sur verre, ne doit pas cher-
cher l'imitation de la nature : des formes typiques biea
arrêtées, des couleurs franches, d& giBiiâ!& \.Qftâ»\^^^sn:^
104 TOYAGS El! ITAUE.
des fonds d'or éloignant toute idée de tableau, voilà ce qui
lui convient. Une mosaïque est un vitrail opaque, comme
un vitrail est une mosaïque ti*ansparente. La palette du
mattre mosaïste se compose de pierres, celle du peintre
verrier de pierreries : ni l'un ni l'autre ne doivent cher-
cher la vérité.
Au bout de cette galerie, dans le tympan d'une porte,
nous avons beaucoup admiré une madone assise sur un
trône, entre saint Jean et saint Pierre, et présentant l'en-
fant Jésus aux fidèles. C'est une des plus belles mosaï-
ques de Saint-Marc. La tête, avec ses grands yeux fixes
qui vous pénètrent sans vous regarder, a quelque chose
d'impérial et d'impérieux dans sa douceur. On dirait
qu*HéIéne ou qu'Irène ont brodé à Byzance le coussin sur
lequel elle repose : la mère de Dieu, comme le dit son
monogramme grec, et la reine du ciel, ne pouvait être
représentée d'une façon plus majestueuse. Certaines bar-
baries de dessin qu'on pourrait croire hiératiques donnent
à cette admirable figure un aspect d'idole, d'icône, pour
nous servir du terme des chrétiens grecs, qui nous sem-
ble indispensable pour les sujets de sainteté.
Sous cette galerie il y a trois tombeaux, dont l'un, re-
marquable par son antiquité, représente Jésus-Christ et
les douze apôtres rangés en file au-dessus d'une ligne de
thuriféraires.
Pour en finir avec le Saint-Marc extérieur, entrons dans
la chapelle du baptistère, qui ne se rattache à la cathé-
drale que par une porte de communication.
L'autel est fait d'une pierre rapportée de Tyr, en H26,
par le doge Domenico Michiel : selon la tradition, c'était
sur cette pierre que montait Jésus-Christ lorsqu'il parlait
aux Tyriens. Nous ne discuterons pas cette opinion popu^
laire. Si elle est douteuse au point de vue historique,
n'est-ce pas poétiquement une belle idée d'avoir fait de
ce quartier de roche, d'où le réformateur, méconnu en-
core, annonçait la bonne nouvelle à la foule, un autel
VOYAGE EN ITALIE. 105
dans ce temple ruisselant d'or et rayonnant de chefs-
d'œuvre? N'est-ce pas, en effet, sur cette humble pierre,
divinisée par le pied du céleste prédicateur, que sont fon-
dées toutes les cathédrales du monde chrétien ?
Ce que les Espagnols appellent le retable, les Italiens
la pala^ et les Français le tableau d'autel, est formé d'un
Baptême de Jésus-Christ par saint Jean, entre deux anges
sculptés en bas-relief; saint Théodore et saint Georges, à
cheval, se fonl pendant de chaque côté, et au-dessus la mo-
saïque offre un grand crucifiement avec les saintes femmes
sur un fond d'or et d'architecture.
La coupole représente Jésus-Christ dans sa gloire, en-
touré d'une grande roue de têtes et d'ailes disposées en
cercles. Cela reluit, palpite, papillote, flamboie et tour-
billonne étrangement : archanges, trônes, dominations,
vertus, puissances, principautés, chérubins, séraphins,
entassent leurs têtes oblongues, entre-croisent leurs aile-
rons diaprés de manière à former comme une immense
rosace de tapis turc. Aux pieds de la Puissance se tord le
Démon enchaîné, et la Mort vaincue rampe devant le Christ
triomphant.
La coupole suivante , d'aspect très- singulier, nous
montre les douze apôtres baptisant chacun les Gentils
d'une contrée différente. Les catéchumènes, suivant l'u-
sage antique, sont plongés dans une cuve ou un bassin
jusqu'aux aisselles, et le manque de perspective leur
donne des attitudes contraintes et des mines piteuses qui
font ressembler ces baptêmes à des supplices. Les apô-
tres, aux yeux démesurés, aux traits durs et farouches,
ont l'air de bourreaux et de tortionnaires. Quatre doc-
teurs de l'Église, saint Jérôme, saint Grégoire, saint Au-
gustin et saint Âmbroise, occupent les pendentifs. Les
croix noires dont leurs dalmatiques sont semées ont
quelque chose de sinistre et de funèbre.
Ce caractère est commun à toute la chapelle. Les mo-
saïques, Jd'une haute antiquité, les plusmiW^^ àL^\^^\^fc>
lOa TOIà» EN IXALIE.
y sont d*ime barbarie fôroca«t nèvëlent un chriafianisma
implacable et sauvage.
Dans Tare de la voûte» il ] a un ^and médaillon re-^
présentant le Christ sous un eisgoct terrible ; ce n*est plua
le Chi'ist doux, et blond, le jeune Nazaréen aux yeux bleus
que vous savez, mais un Christ sévère et formidable»
avec une barbe qui s'échappe à flots gris comme celle de
Dieu le père, dont il a Tâge, puisque le père et le fils
spntcoéternels; des rides pleines d'éternités sillonnent
son fronts et sa bouche se contracte, prête à lancer l'ana*
thème : on dirait qu'il désespère du salut du monde qu'il
a sauvé, ou qu'il se repent de son sacrifice. Shiva, te dieu
de la destruction, n'aurait pas une face plus menaçante
et plus sombre dans la pagode souterraine d'Ellora. Au-
tour de ce Christ v^igeur sont groupés les pro{^ètes qui
ont annoncé sa venue.
Sur les muraiUes se déroule l'histoire de saint Jean-
Biq^te* On y voit l'ange annoHçant à Zacharte la nais-
sance du Précurseur, sa vie au désert sous une peau de
bête sauvagement hérissée, te bsf téme de Jésus-Christ
dans le Jourdain, mosaïque plutôt hindoue que byzantine,
plutôt caraïbe qu'hindoue^ tant ce corps maigre et ces
eaux figurées par des lanières bleues et blanches ont un
aspect baroque ; la danse d'Hérodiade devant Hérode, la
décollation et la présentation du chef ooupé sur un plat
d'argent, sujet favori de Juaa Yaldes Leal. Dans ces der-
niers tableaux, Hérodiade, vêtue de tengues dalmatiques^
bordées de menu vair, rappelle ces impératrices disso-
lues de Constantinople, ces grandes courtisanes du Bas;-
Empire, Théodora, par exemple, luxueuses, lascives et
cruelles. Une symétrie singulière signate la scène du fes-
tin : pendant qu'Hérodiade apporte la tète coupée, ua
écuyer tranchant arrive avec un faisan sur un plat,, à
l'autre côté de la table. Cette cuisine et ce meurtre mèléft
font un effet horrible dans sa naïveté.
Les fonts baptismaux se composent d'une vasque de
nmi%re et dTun cmnrercfe^ db lironze t&mtles bas^reliefe,
modelés en 1S45 par Besiderîo de Florence et Thiano de
Padoue, tons denx ëlives (le Sansovino, rappellent les
motfb de FUstoire fié SBint lean. £a statne dn saint,
anssi de bronze, est cBe Francesco Segala et couronne ad*
mkrablement rosnvre. An nrar est appliqué le tombean du
d^ge Andréa VandMo.
Entrons* maintenant dans fa lastli(jne. La porte est sw*
montée d'un saint Harc en habits pontificaux, d'après un
tarton du Trtien, par les- frères Zùccatî, sur lesquels
Ceoi^e Sand a fait sa charmante nouretle des Maîtres
mosaïstes. Cette mosaïque a un éclat qui fait comprendre
que des rivaux jaloux aient accusé les habiles artistes
d'employer fa peinture au Heu de s'en tenir aux res-
sources ordinaires, l'imposte intérieure est un Christ
entre sa mère et saint Jean-Baptiste, d'un beau style do
Bas-Empire, imposant et sévère, disons-le tout de suite,
pour n'avoir pas à détourner un instant les yeux de l'ad-
mirable spectacle qui va s'offrir à nous.
Rien ne peut se comparer à Saint-Marc de Venise, ni
Cologne, ni Strasbourg, ni Séville, ni même Cordoue avec
sa mosquée : c'est un efïéft surprenant et magique, la
première impression est celle d'une caverne d'or incrustée
de pierreries, splendide et sombre, à la fois étincelante
et mystérieuse. Est-on dans un édifice ou dans un im-
mense écrin ? Telle est la question que l'on s'adresse, car
toute idée d'architecture est ici mise en défaut.
les coupoles, les voûtes, les architraves, les murailles
sont recouvertes de petits tubes de cristal doré, fabriqués
à Hurano, d'un éclat inaltérable, où la lumière frissonne
comme sur les écailles d'un poisson, et qui servent de
champ à l'inépuisable fantaisie des mosaïstes. Où le fond
d'or s'arrête, à hauteur de colonne commence un revête-
ment des marbres les plus précieux et les plus variés. De
la voûte descend une grande lampe en forme de croix à
quatre branches, à pointes fleurdeUsfee^^ «vx^ç^wôml^ V>3»fc
TOÏAGE EN ITALIE,
r boule d'or découpée eu filigrane, d'uu effet iiierveillei
quand elle est allumée, effet que le diorama a rendu
pulaire chez nous. Six colonnes d'albâtre rubanné à i
piteaux de bronze doré, d'un carintliiea fantasque, portei
d'ëléganles arcades sur lesquelles circule une Lribune
qui fait le lour de presque toute l'Église. La coupoli
fornis, avec le Paraclot pour moyeu, des rayons pour
jantes et les douze apôtres pour circonférence, une
mense roue de mosaïque.
Dans les pendentifs, de longs anges sérieux dêcoupi
leurs ailes noires sur un point illuminé de fauves lueurs."
"^ e dûme central, qui se creuse à l'intersection des bras de
ia croix grecque dessinée par le plan de la basilique, offre
Ibiis sa vaste coupe Jésus-Cbrist assis sur un arc de
^bëre, au milieu d'un cercle ètoilÉ soutenu par deux
Souples de séraphins. Au-dessus de lui, la Mère divine,
ibout entre deux anges adore son fils dans sa gloire,
; les Apôtres, séparés chacun par un arbre naît qi
mbolise le jardin des Oliviers, forment à leur niaiti
fi cour céleste ; des vertus théologales et cardinales soi
'nichées dans les entre-colounemeDls des fenêtres du petit
dûme qui éclaire la voûte; les quatre évangèlisles,
dans des cabinets en forme de châteaux, écrivent leurs
précieux livres au bas des pendentifs, dont la pointe ex-
trême est occupée par des ligures emblématiques répan-
dant d'une urne inclinée sur leur épaule les quatre fleuves
du paradis : le Gehon, le Phison, le Tigre et l'Euphrate.
Plus loin, dans la coupole suivante, dont le centre est
mpti par un médaillon de la Mère de Dieu, les quatre
Dimaux familiers des évangèlisles, délivrés celte fois de
a tutelle de leurs maîtres, se livrent à la garde des saints
Uanuscrits, dans des altitudes chimériques et mena-
^nles, avec un luxe de dents, de griffes st de gros yeux
I en remontrer aux dragons des Hespérides.
Au fond du cul-de-four qui reluit vaguement derriéi
ie jrand autel, se dessine le Rédempteur eous une figi
our
im--^^J
leiO^^H
irs.*^^!
s de I
fre
de
ux
le,
VOYAGE EN ITALIE. 10»
gigantesque et disproportionnée, pour marquer, selon
Tuss^e byzantin, la distance du personnage divin à la
faible créature, Comme le Jupiter Olympien, ce Christ, s'il
se levait, emporterait la voûte de son temple.
L'atrium de la basilique, nous l'avons montré, est rem-
pli par l'Ancien Testament : l'intérieur contient le Nou-
veau Testament tout entier, avec l'Apocalypse pour épi-
logue. La cathédrale de Saint-Harc est une grande Bible
d'or historiée, enluminée, fleuronnée, un missel du
moyen âge sur une grande échelle. Depuis huit siècles,
une ville feuillette ce monument comme un livre d'ima-
ges sans pouvoir se lasser dans sa pieuse admiration.
Près de l'image se trouve le texte : partout montent, des-
cendent, circulent des inscriptions, des légendes en grec,
en latin, des vers léonins, des versets, des sentences, des
noms, des monogrammes, échantillons de la calligraphie
de tous les pays et de tous les temps; partout la lettre
noire trace ses jambages sur la page d'or, à travers le
bariolage de la mosaïque : c'est plutôt encore le temple
du Verbe que Téglise de Saint-Marc, un temple intellec-
tuel qui, sans se soucier d'aucun ordre d'architecture, se
bâtit avec des versets de la vieille et de la nouvelle foi,
et trouve son ornement dans l'exposé de sa doctrine.
Nous n'essayerons pas une description détaillée qui
exigerait un ouvrage spécial, mais nous voudrions au
moins pouvoir rendre l'impression d'éblouissement et de
vertige que cause ce monde d'anges, d'apôtres, d'évangé-
listes, de prophètes, de docteurs de figures de toute es-
pèce, qui peuple les |coupoles, les voûtes, les tympans, les
arcs-doubleaux, les piliers, les pendentifs, le moindre pan
de muraille. Ici l'arbre généalogique de la Vierge étend
ses rameaux touffus qui portent pour fruits des rois et
des saints personnages, et remplit un vaste panneau de ses
frondaisons étranges ; là rayonne un paradis avec sa gloire,
ses légions d'anges et ses bienheureux. Cette chapelle
contient l'histoire de la Vierge ; celte voûte déroule tovjA.
le 'drame deilaPlftssMHii, depitisr-lèbàiserdeJudÀs jmscpfi^
l'apparition aux' saintes femmes-, en passant par les ago-
nies du Jardin dés-OH^iers^Aîr Oàlraire^ Tbos ceux qui*
ont témoigné pour Jésus, soitpai^àprophfétie; soit 'par la
prédication, soitpar le martyre; s(Hit 'admis d^ns ce grand
Painthéon chrétien- Voilà saint Werre crucifié la tête* en
bas, saint Ràui décapité, sa»nt«TRt)masxieTant'lè-roi in-
dien Gondoforo; saint* And]^' sonfffant' son* martyre] aiH
ctin des serviteurs du CKrist n'est oublié, pas même saint'
Bacchus. Dtes saints grecs- que nous connaissons peu^
nous autres* Lâtinsy viennent^ grossirxettènraltitude sa-
crée: Saint PhocaSj^ saint DimitH; saint P/ocope, saint:
Btermagoras, sainte Euphémié, sainte Étasma, sainte Do-
rothée, sainte Thècle, toutes « lès beHës fBurs exotiques
du calendrier grec; qtr'to croiraif* peintes d'^âprès lès re-
cettes du manuel dè^ priittire^ dir morae'^d''Aghià-LaYra; .
viénnent^-épanouins^ ces arbres d'br Bt 'dé pierres pré-
cieuse.
' A certaines heures; quand" l'ombre s^èpaissit, et que.
le soleil ne lance plus qu'un jet idè lumière oblique sous
les voûtes et les coupoles, il* se produit d'étranges effets
pour rœil du poète et dii visionnaire. De fauves éclairs
jaillissent brusquement des ionds d'or. Les petits cubes
de cristal fourmillent par places comme la mer sous le
soleil. Les contours des fleures tremblent dans ce réseau
scintillant; les silhouettes si nettement découpées tout à
l'heure se troublent et se brouillent à l'œil. Les plis
roides des dalmatiques semblent s'assouplir et flotter:
une vie mystérieuse se glisse dans ces immobiles person-
nages byzantins; les yeux fixes remuent, les bras au geste
égyptien s'agitent, les pieds scellés se mettent en marche;
les chérubins font la roue sur leurs huit ailes; les anges
déploient leurs longues plumes d'azur et de pourpre
clouées au mur par l'implacable mosaïste; l'arbre généa-
logique secoue ses feuilles de marbre vert; le lion de
Saint-Marc s'étire^ bâille, lèche sa patte griffue ; l'aigle
"VOTAfiE EN ITALIE. ili
^ôf^ifleHMniJi^' et. lustre .fion plumage; le bœuf se re-
iourne sur sa litière et. rumine en faisant onduler son
&iion. Les-jnartyrs se relèvent de leurs grils ou se déta-
chent de leurs croix. Les prophètes causent avec les évan-
^ëlîstes. .Les docteurs font des (diservations aux jeunes
saintes, Hfai sMyrieat de leurs lèvres . de porphyre ; les
personnages des .mosaïques deviennent des processions
de fantômes qui montent et descendent le long des mu-
railles, circulent dans les tribunes, et passent devant vous
en secouant Tor chevelu de leurs gloires. C'est un éblouis-
semeat, un vertige, une hallucination! J^ sens véritablfe
de la cathédrale, sens profond, mystérieux, solennel,
semble alors se dégager. Ou dirait qu'elle est le temple
d'un christianisme antérieur< au Christ, une église faite
avant la religion. Les siècles se reculent dans des perspec-
tives infinies.' Cette Trinité .n'est-elle pas une trimurti?
Xette Vierge tienirelle sur ses genoux Horus ou Crichna ?
lestroe^Isis^ou-Pari^ti? Cette figure, en croix souffre-t-elle
;la Passion de <Jésu3 ou les.i^preuves de Wishnou? Som-
mes-nous dans r%yptei0u dans iTInde, dans. le temple
deKamak ou la pagod&deilaggemat? Ces figures à poses
contraintes diffèrent-ell6s.beauco^ des processions d'hié-
roglyphes coloriés; qui tournent autour des pylônes ou
s'enfaneentdans l6S;syrîi;i^s?
Quand on ramène les yeux de la voûte vers le sol, on
aperçsitià igaucdte ia .petite -.ehapeile élevée à un Christ
miraculeux, -.qui, ifirappé :par un iprofaoateur, vei^a du
*8ang.:SoQ'.dérâe, suppotté^parde» colonnes d'une rareté
-excessive, dont deux .en; porphyraibkac et noir, a pour
: couronnemenivMlbouleÂinmte-d'une agate la plus grosse
oqurssît au>iimiide.
- Au tliiidMse'dépldieïiet-clieniVyïaveciSa balustrade, ses
-^colonnes de 'jporphyre, sa rangèeide statues sculptées par
^ies frères i de 4f assegne, eèt^sa >^pBflnde cooix de métal «le
«Jacopo Benato;'«e84iiax'«barrasienimaiiires de ooulbosask^
'irtw>n.antèhquf«a<i<»twvoilsMiisaKi à&vv.aiàat^ q|Hûqm^
J12
TOÏACE EN niLIE.
is qui ont inscrit toute I histoire
1 tigurines hautes de quelques
colonnes de marhre gn
nois par de patientes lUi
de l'Ancien Testament i
pouces,
La pala de cet autel, qu'on appelle la pala d'Oro, a
pour èlui un tableau à compartiments en style du Bas-
Empire. La pala elle-même est un fouillis éblouissant
d'émaux, de camiies, de nielles, de perles, de grenats,
de saphirs, de découpures d'or et d'argent, un tableau de
pierreries représentant des scènes de la vie de saint Marc,
entouré d'anges, d'apâlres et de prophètes; cette pala a
été faite â Constantinople en 976, et restaurée en 1542
par Giambi Conasegna, qui, en signant son travail, de-
manda pieusement des prières pour lui.
L'arrière -au tel, l'autel cryptique, a de remarquable
ses colonnes d'albâtre, parmi lesquelles il y en a deux
d'une transparence extraordinaire. Près de cet autel se
trouve la merveilleuse porte de bronze où Sansovino a
encastré à cûté du sien les portraits du Titien, de Palma
et de l'Ârétin, ses grands amis. Cette porte conduit à
tine sacristie dont le plafond est fleuri d'une admirable
mosaïque en arabesque, exécutée par Marco Rizzo et
Francesco Zuccalo, sur le dessin du Titien. 11 est impos-
sible de rien voir de plus riche, de plus élégant et de plus
beau.
H nous faudrait plus d'espace que nous n'en avons à
notre disposition pour décrire en détail la chapelle de
Saint-Clément, de la Vierge des Mâles (dei Mascoli), où il
y a un retable magnifique de Nicolas Pisano, et les mer-
veilles d'art que l'on rencontre à chaque coin : tanlAt
c'est une madone avec son bambin en albUtre, et d'une
suavité exquise, tantât un bas-relief d'un travail channant,
où des paons se font un nimbe de leur queue, ou bien une
ogive turque brodée de dentelles arabes, un disque d'ara-
besques en émail, une paire de candélabres de bronze,
d'uus ciseloTù k décourager Benvenuto Cellini , quel-
YOTAGE EN ITALIE. ilS
que objet d'art ou de dévotion curieux ou yënérable.
Le pavage en mosaïque, qui ondule comme une mer,
par suite de l'ancienneté et du tassage des pilotis, offre
le plus merveilleux bariolage d'arabesques, de rinceaux,
de fleurons, de losanges, d'entrelacs, de damiers, de
grues, de griffons, de chimères lampassées, ailées, on«
glées, rampant, grimpant comme les monstres de l'art
héraldique. 11 y a là de quoi fournir de dessins pour des
siècles la manufacture des Gobelins et celle de Beauvais.
On est vraiment effrayé, confondu de la faculté créatrice
déployée par l'homme dans la fantaisie ornementale.
C'est tout un monde aussi varié, aussi touffu, aussi four*
millant que l'autre, et qui ne tire ses formes que de lui-
même.
Que de temps, de soins, de patience et de génie, quelle
dépense pendant huit siècles il a fallu pour cet immense
entassement de richesses et de chefs-d'œuvre ! combien
de sequins d'or se sont fondus dans le verre des mosaï-
ques! combien de temples antiques et de mosquées ont
cédé leurs colonnes pour supporter ces coupoles ! que de
carrières ont épuisé leurs veines pour ces dalles, ces pi-
liers et ces revêtements de brocatelle de Vérone, de portor,
de lumachelle, de bleutine, d'albâtre roux, de cyphise,
de granit veiné, de granit mosaîcain, de vert antique, de
porphyre rouge, de porphyre noir et blanc, de serpentine
et de jaspe ! Quelles armées d'artistes, se succédant de
générations en générations, ont dessiné, ciselé, sculpté
dans cette cathédrale ! Sans parler des inconnus, des
humbles ouvriers du moyen âge que recouvre la nuit des
temps, qui se sont ensevelis dans leurs œuvres, quelle
liste de noms l'on pourrait dresser, dignes d'être inscrits
sur le livre d*or de l'art !
Parmi les peintres qui ont fourni les cartons des mosaï-
ques, car il n'y a pas un seul tableau dans Saint-Marc, on
compte Titien, Tintoret, Palma, le Padouan, Salviati,
Aliense, Pilotti, Sébastien Rizzi,TiziatidVo\^^\m\^^\SL^-'
114 TOYAfiEi&N iTAJLIS.
très moaaîgtes, .en X&ie ^dffii|iiels^'il ^but .placer h
Pélrus, auteur du'ChrkttGolofisaLjqui^oeeupe'lejfoiid de
J%lise, les frères Zttccati, Boisa, Afîaeenzo Biaachittj,
Lui^i Gaetaoao, Mi(^«12ambaiK>f «GiAeomoiFasserini ;{paniii
des seujpteurs, .tous,;geii6*4(l'jii)»talent)prodigieux etqu*!^
^'étouoe de napas^veti^plosKcmiaiis^Pierre Lombard^ Cam-
.panato, Zuaime ÂU^erghetti, J^aelo»Savi, les tfrèresdtUe
Jlass^ne, Jaeoqpo -.Beaato, SaMovîno, iPiep-Zuana délie
Cainpa«e,JiOFenzofireghno, :et^miUeiauftr6s, dont uniaeyl
:6U(lrait à.la.gkire <yuRe»:ifioqBe.
âakit-Marc, .qii«i(({i«e aoustne so^fxmsipastkuds tmaètèe
inen feBveat,tatôgJQUf adansicpielque angle uapetitgroupe
uicjfidèle&qui(ée4ute.uneimesse, lOU des^déTots isolés- qui
prient devant un saint spécial, une madone chérie oupci-
«(Yilégiée. «Les ^vieilles. femmes abondent eomme partout;
•mais il y en a aussi d^ieunesdont la ferveur n'es^ pas moin-
.dre, qui baisent le pted^das statues, , promènent leuns
onaiiis sur. les images ea« traçant unexrm, et.recueillent
~;avec leurs lèvres les atomes de^sainteté ramassés par leuns
doigts, respectables puérilités, enfantillage de la foi vive,
.dont on peut sourire, mais quiatteadriesent. Il y a de ces
images des marbres les plus durs,- de ceux qui font re-
brousser le ciseau du sculpteur, usées et fondues comme
de la cire sous Tardeur et kb persistance de ceS' baisers !
Nous avons vu un baptême; à Saint-Marc, qui ressemble
A tous les baptêmes, sauf ee détail : l'enfant est emporté
dans une petite châsse vitrée-dont un carreau seul est ou-
vert, comme si l'eau lustrale venait d'en faire un saint.
Devant l'église ^'élèvent les trois étendards supportés
par des piédestaux de bronze d'Alessandro I.eopardo, re-
présentant des divinités marines, des Chimères d'un tra-
vail exquis et d'un poli admirable. Ces trois étendards
symbolisaient autrefois les royaumes de Chypre, Candie
:et Morée, ces trois possessions maritimes de Venise. Main-
tenant, le dimanche, la bannière noire et jaune de l'Aur-
triolie. Hotte seule à la brise qui vient de Grèce et d!Orieat!
«
JLCPiUAIS. DUCAL
• Le>pâlais xfercal,' dans hîforme où nous le voyons aa-
ï jfowrd-hui, date de Marino Fali«ro, et succède à un plus
-ancien eomraencé en 'i809, sous Angelo Participazio, et
continué par les différents doges. C'est MarinoFaîiero qui
fit bâtir, en 1355, telles qu'elles sont, les deux façades
qui regardent le Môle et la Piazzetta ; cette construction ne
►porta bonheur ni à Tordonnateur ni *à ^architecte : Tun
iftit décapité et l'autre pendu. Seulement, il est fâcheux
Tpour»le parallélisme de fatalité de la légende que l'archi-
tecte du palais ne «oit pas Philippe Calendario, comme on
l^a «ru jusqu'ici, mais, bien Pietro Bassagio, ainsi quele
prouve un document découvert par Tabbé^Cadorin. Pour-
tant Ifhislorwtte aune chance de se rattraper. Calendario
travaillaaux sculptures-des chapiteaux de la première ga-
'lerie, iqui sont des chefs-d'œuvre d'arabesque et d'orne-
mentation : ce fil suffît "à rattacher sa pendaison à Pin-
fluenee sinistre du palais ducal.
On entre dans cet étrange édifice, — à la fois palais, sénat,
tribunal et prison sous le gouvernement de la république,
— par une charmante porte à l'angle de Saint-Marc, entre
les piliers de Saint-Jean d'Acre et l'énorme colonne trapue
•«upporlantJioutte poids de l'immeii&e m\xm\\ft^^xfvs:t\s^^
il6 TOYÂGE EN ITALIE.
blanc et rose qui donne tant d'originalité à Taspect du
vieux palais des doges. Cette porte, appelée délia Carta^
d*un goût charmant d'architecture, ornée de colonnettes,
de trèfles et de statues, sans compter Tinévitable lion ailé
et le saint Marc de rigueur, conduit par un passage voûté
dans la grande cour intérieure : cette disposition assez
singulière d'une entrée placée en dehors, pour ainsi dire,
de rédifice où elle conduit, a l'avantage de ne déranger
en rien l'unité des façades, que ne trouble aucune saillie,
excepté celle des fenêtres monumentales.
Avant de passer sous son arcade, donnons un coupd'œil
à l'extérieur du palais pour en remarquer quelques détails
intéressants. Au-dessus de la grosse et robuste colonne
dont nous venons de parler, il y a un bas-relief d'aspect
farouche représentant le Jugement de Salomon, avec le
costume moyen âge et une certaine barbarie d'exécution
qui rend le sujet difficile à reconnaître. C'est à ce bas-
relief que vient aboutir la longue colonnette torse qui cor-
donne chaque angle de Tédifice. A l'autre coin, du côté
de la mer, on voit Adam et Eve décemment habillés d'une
feuille de figuier, et à l'angle qu'échancre le pont de la
Paille, le patriarche Noé, dont Sem et Japhet recouvrent
la nudité, tandis queCham, le fils peu respectueux, ricane
à l'écart sur le retour du mur. Le bras du vieillard, traité
avec une fine sécheresse gothique, laisse voir tous les
muscles et toutes les veines.
A la façade de la Piazzetta, au second rang de galerie,
deux colonnes de marbre rouge indiquent la place d'où
on lisait les sentences de mort, coutume qui existe encore
aujourd'hui. On vante aussi beaucoup le treizième chapi-
teau de la galerie inférieure, en partant de Saint-Marc,
qui contient, en huit compartiments, autant d'époques de
la vie humaine très-finement rendues. Au reste, tous les
chapiteaux sont d'un goût exquis et d'une variété inépui-
sable. Pas un ne se répète. Ils contiennent des chimères,
des enfants, des anges, des animaux fantastiques, quel*
■ .. ^!^&i
Abb fliffife ik ia fibie «n de IliBlaire, entremêlés
idaïaDfflBnnL à des juasiflies, à des froitset des ûems
qai ionft jnerveîUeiisemeal renariir la panm^ iCinvett-
fÎMi de iHB ardiitectes moderoeE : plusiems portent des
■iMifjjjiiiimK il demi efiacèes en caractères ^Ibiqoes. qni
Ciigetju ent, jioizrétpe lus c amaiiiia ent, un palét^raplie
hjîbile; «m conqiledix-«qpl arcidesflirleHdket do-fanit
SOT Li Kuietbu
Li porte deDa Onrla TDiiB oandiift à Tescaiier des Géants,
qui n^a lien ûs pgantesgne par Inî-méme, mais qni tire
son nom de denx colofises de Kcptnne et de Mars d une
doozaine de pieds de pnqMirtîan, de Sansovino, posés sur
les sodés en haut de la ranq»e. Cet escalier, conduisant
dn pavé de la cour à la seconde galerie gui règne à l'io.
térieor comme à I^extérienr dn palais, a été élevé sous le
dogat d*Ago6tino Baiiiarigo, par Antonio Bizzo. H est en
maurbre blanc^ et décoré par Dominique d Bernardin de
Hantoue, d'arabesqnœ et de trophées d'nn relief très-iaible
et d'une perfect ion à désespérer tons les ornemanistes,
ciseleurs et niellenrs du monde. Ce n^est pins de rarchi»
tecture, c*est de Fo riefrefi e comme Benvenuto Gellini tl
Vechte pourraient seuls la faire. Chaque mmreau de cette
balustrade découpée à joor est un monde d'invention ; les
armes et les casques de chaque bas-relief, tous dissem-
blables, sont de la fantaine la pins rare et du style le plus
pur ; l'épaisseur même des marches est niellée d'orne-
ments exquis, et pourtant qui est-ce qui connaît Domini*
que et Bernardin de Ifantoue? La mémoire humaine, d^à
fatiguée d'une centaine de noms illustres, se refuse à en
retenir davantage et laisse à l'oubli des noms qui méri-
taient la gloire.
Au bas de cet escalier sont posées, à la place où Ton
met habituellement les pommes de rampe, deux corbcillcB
de fruits usés par la main de ceux qui montent. Un de ces
esprits fins qui veulent trouver malice partout \}t&l<^vvi
que ces corbeilles de fruits aignîiiaienl V ^VàV à^^ tcw%\>xxNX^
eû (lefaieiil èlre ceim qui se rendaient au sénat pour traï-
!«■ dea-âffaireB de la.répuLlique. Dominique et Beruar-
dki, s'ils revenaient au muode, seraient sans doute bien
aarpris du sens profond que. prête l'esthétique au marbre
qu'ils ont tailla sanstuitrc Eouci.que celui de la beauté,
en humbles el grands aitiales qu'ils étaient- Les statues
de NepUuieetdeMsFs.mitlgré leur grande taille elle reii-
flemenl exagéré de leurs muscles, sont un peu molles,
oonsidèrÉes absohiment ; mais UÀes à l'architecture, elles
tîeanrait leur place d'une façon hautaine et majestueuse.
La.pliittbe porte le nom de l'artiste, que nous jugeous su-
parieur dans ses sialuellos d'apôtres et sa porte de la sa-
•ristie à Saint-Marc.
Arriré au haut de cet escalier, si l'on se retourne, l'on
a devant soi la façade interne de la porte de Bartolomeo
loule lleuronnéo de volutes, toute plaquée de coloimuttcs
et de statues, avec des restes de peinture bleue ètoîlée d'or
dans les tympans des arceaux. Parmi les slalues, une sur-
tout est Irés-remarquable : c'est une Eve, par Antonio
Bizzio de Vérone, sculptée en 1471. Une certaine timidité
gothiffue régne encore' dans ses formes charmantes, et sa
pesé ingénue rappelle avec une adorable gaucherie l'atti-
tude de la Vénus de Médicîs, cette Eve païenne qui retient
de la main une feuille de figuier absente. Les artistes an-
térieurs à la Renaissance, qui avaient peu d'occasions de
traiter le nu, y mettent ime sorte d'embarras pudique et
de naïveté enfantine qui nous plait extn'menient. L'autre
face qui regarde les citernes a été bâtie en 1007 en style
Renaissance, avec des colonnes et des niches renfermant
des statues antiques venant de Grèce, qui représentent des
guerriers, des orateurset des divinités. Une horloge et une
«tatue du duc Urbin, sculptée par Gio fiandini de Florence,
en 1625, complètent cette façade sévère et classique.
En laissant tomber vos yeux vers le milieu de la cour,
vous apercevez cemme de magnifiques autels de bronze.
CeiBoatxies jMucliesde-cileraeside Kicolo de Conti.eUle
Toncriannur iit
FFancesco AIKérgliettli U'ùnedate de 1559, l*tefre de
15591 Toutes deux sont' des chefe-d'cniTre. Elles rqwé-
sentent, outfe raccompagnement obligé de griffons, de
Bîrènes, de chimères, dîCRroits sujets* aquafJqoes tirés de^
rÉcriture. On ne sanrait imaginer la ridiesse d'invention^
le goût exquis^ la perfection dé cisetnre, le fini da trarâi
de ces margelles de puits querdttussent' le poli et la^
patine du temps. Ltntériènr meta» de là boodie, garni
de lames de bronze, est tamagé d'un damas d'arabesques.
Ces deux citernes passent ^penr contenir la meilleure eair
de Venise. Aussi sont-elles très-fréquentfees, et les corder
qui tirent les seaux oni^lles produit dans le r^wrd
d*airain dés entailles éMieax. on trois pouces de pro-
fondeur.
Dans aucun endroit 'dé Venise timb ne tr o u vere z un^
lîéu pkis propice pourétod^ Inintéressante classe des
porteuses d'eau, dontià^ beauté est célèbre un peu gra-
tuitement, à notre avis; car, pour quelques jolies, nous
en ayons vu beaucoup- dé làidès et de vieilles. Leur cos-
tume est assez caractéristique : elles sont coiffées d'un"
chapeau d'homme* en feutfe noir et vêtues d\m grand^
jiipon de drap noir qui leur monte sous les aisselles,
comme une taille de l'Empire; leurs pieds sont nus, ainsi
que leurs jambes, quelquefois cependant entourées d^une*
espèce de knémis, ou bas coupé, à la mode des paysans
dé la Huerta de Valence. Une chemise de grosse toile,
plissée à la poitrine et à manches courtes, complète le*
costume. Elles portent leur denrée sur Tépaule dans deux-
seaux de cuivre rouge qui se font équilibre. La plupart
de ces fenmies sont Tyroliennes.
Au moment où nous étions arrêtés au haut de l'esca-^
lier, il y avait, penchée sur la margelle d'airain de la
citerne de Nicole de Conli, une de ces jeunes Tyroliennes
qui tirait à elle avec assez d'effort, car elle était petite
et délicate, une de ces marmites pleines d'eau. Sa nuque
inclinée laissait voir, sous son chapeau masculin, une
liO VOYAGE EM ITAUE
torsade de jolis cheyeux blonds et un commencement
d'épaules assez blanches, où le hâle n'avait pas encore
fait fondre entièrement la neige de la montagne. Un pein- .
tre en eût fait le sujet d'un agréable tableau de genre :
nous préférons de beaucoup, à cette méthode de marcher
courbée entre deux seaux, l'habitude espagnole et afri-
caine de porter de l'eau sur la tête dans une amphore en
équilibre. Les femmes prennent ainsi une noblesse de port
étonnante. A la manière dont elles sont hanchées et piè-
tées, on dirait des statues antiques. Mais en voilà assez sur
les porteuses d'eau.
Prés de l'escalier des Géants, l'on voit une inscription
encadrée d'ornements et de figurines par Alessandro
Vittoria, qui rappelle te passage d'Henri III à Venise, et
plus loin, dans la galerie, à rentrée de l'escalier d'or,
deux statues d'Antonio Aspetti, Hercule et Atlas pliant
sous le firmament étoile dont le robuste héros va prendre
le poids sur son col de bœuf. Cet escalier, tr ès^mapii-
fique, orné de stucs de Vittoria et de peintures de Giam-
batista, est de Sansovino et conduit à la bibliothèque, qui
occupe maintenant plusieurs salles du palais des Doges ;
essayer de les décrire les unes après les autres serait un
travail de patience et d'érudition qui demanderait un
volume et conviendrait plutôt à un guide spécial qu'à un
recueil d'impressions de voyage.
L'ancienne salle du grand Conseil est une des plus
vastes que l'on puisse voir. La cour des Lions, de l'Al-
hambra, y tiendrait à l'aise. Quand on y entre, l'on reste
frappé d'étonnement. Par un effet assez fréquent en archi-
tecture, cette salle paraît beaucoup plus grande que le
bâtiment qui la renferme. Une boiserie sombre et sévère,
où les armoires à livres ont remplacé les stalles des an-
ciens sénateurs, sert de plinthe à d'immenses peintures
qui se déroulent tout autour de la muraille, interrompues
seulement par les fenêtres, sous une ligne de portraits de
doges et un plafond colossal tout doré, d'une richesse et
YOYAGE EN ITAIUL iM
d*une exubérance d'ornementation incroyables, à g^rands
compartiments, carrés, octogones, ovales, avec des ra-
mages, des volutes et des rocailles d'un goût peu appro-
prié au style du palais, mais si grandiose et si magnifique
qu*on en est tout ébloui. Malheureusement, pour cause
de réparations indispensables. Ton a retiré maintenant
les toiles de Paul Véronèse, de Tintoret, de Palma le jeune
et autres grands maîtres, qui remplissaient ces cadres
superbes. Nous avons beaucoup regretté de ne pouvoir
admirer cette Venise personnifiée par Paul Véronèse, si
radieuse et si fière, et qui semble Tincamation même du
génie de ce grand maître.
Un des cétés de la salle, celui de la porte d'entrée, est
occupé tout entier par un gigantesque paradis de Tin-
toret, qui contient tout un monde de figures. L'esquisse
d*un sujet analogue, que Ton voit au musée du Louvre,
à Paris, peut donner l'idée de cette composition, dont le
genre plaisait au génie fougueux et tumultueux de ce
mâle artiste, qui remplit si bien le programme de son
nom, Jacopo Robusti. C'est en effet une robuste peinture,
et il est dommage que le temps l'ait si fort assombrie.
Les ténèbres enfumées qui la couvrent conviennent pres-
que autant à un enfer qu'à une gloire. Derrière cette
toile, circonstance que nous n'avons pas été à même de
vérifier, il existe, dit-on, un ancien paradis, peint sur le
mur, en camaïeu vert, par Guariento de Padoue, en l'an
1565. Il serait curieux de pouvoir comparer ce paradis
vert à ce paradis noir. Il n'y a que Venise pour avoir de
la peinture sur deux rangs de profondeur.
Cette salle est une espèce de musée de Versailles de
l'histoire vénitienne, avec cette différence que, si les ex-
ploits sont moindres, la peinture est bien meilleure.
Voici les sujets de ses tableaux, la plupart de dimensions
énormes : le pape Alexandre 111 reçu par le doge Ziani ;
le pape donnant la corne au doge (c'est ainsi que s'appelle
le bonnet dogal, d'où sort, en effet, un bec recourbé\ ;
1» TOnOB M imiE.
les nmbasssâsura se> pirÂsentaDl k rcnipi^'cur FrMûris
, . Barberousse^ - à. Pavie, de Tintorel{:,le p<-ipe donnant la.
bàlon de maréchal au d»ge qui sîcmbaxitie, de F. Baa-
san; le doge béni parrlcr papo-, du Ëiajiiiiigo; Olhon, ftUi
de Frédéric, faitprisomûer-pwlc&VênitiMU, deTîntoret;.
Otiiw traitant de la pai:i aveei le pape; Frédéric et le
pape, de F. Zuccalo; arrivée du pape, de l'cmpareur ei
du doge à ÂJicâne, papGirolamoGambarate; U papa
offrant des présents au doge- danaSaint-Piefre delteme,,
de Giulio del Moro ; le retour du doge Andréa Gontarini,
vainqueur des GènoM enlSTS, de Paul Vèronèse danssa
vieillesse, mais toujours digne du maiire; Baudouin élu
raDpereuràConslantinBple,danar.ègliEe{leSaiuIe-^pble,
de A. Vicentiao; fiaudoDÎQ oonronnè- empereur par Ift
doge Enrico Dandolo,- de l'Aliense; Constaiitinople prise
pour la première fois par leS'Vénitiena, ayant à leur tèle
le vieux Dandol», de Pafma le jeune, et pour la seconda
ftiis par lo» Vénitiens' alliés aux croisés, enlâ04, d'Aur
dreaVicentiBO;AlKis,fdsde l'empereur: Isaac, invoquant
ta proleotion des VénilienE en faveur do son père; l'assaut
de Zara, de Vioenlino ; la prise de Zara, de Tiuloret ; la
Hgue du doge Dandolo avec les croieèa dans l'église Saiut-
Marc, de Jean Leclorc ; sans compter leaifigures aUè^
Tiques da l'Âiiense et de Marco Vecellio, logées dans jea
embrasures, les angles et les impostes, qui ne peuveiU
recevoir dftgrandes compositions bisteriques.
On ne saurait imaginer un coup d'œil. plus, nierveilteux
que cette salle immense entiér^nent recouverte de ces
pompeuses peintures où excelle le génie véniliea^ .le plua
habile dans l'agencement de grandes machines. De toutes
parts, le velours miroite, la soie ruisselle, te lafTetas pa-
pillote, le brocart d'or lîlale sesorfrols greiLus, les pier-
reries font bosse, les dalmaliqnes lugiieuses s'enroulent^
les cuirasses et les morioua aux ciselures fantasques se
damasquinent d'ombre et de lumière et lancent des éclairs
comme des miroirs ; le ciel ouate de ce bleu parliouliar
wuGsiB mus. fis
è^Yenîse^rmterttîee des Tékmoes Mndies, et sir les
marebes <jes ^escaliers de «a nl ire s'étascnt ces gr oupe s
lutneiix de sénateurs, dlmmnes d'cnnes, de patriciens
4$t depag*es, personmA ordinaire des taMeaiix Ténitiens.
Rans 'les* batailles, c'est mi efaa«s ineitricable de ga-
^igres'muL cMteam à trois étages, de trinquets de sabie,
fLebunieR, tte triples éventails de rames, de tonrs, de
maébines'de guerre et d'édieUesTemenèes entraînant
lenrs grappes dlionnnes; im mélange étonnant de ermi-
tes, de gardes-ehionrme, de forçats, de matelots et dliom-
mes d*armes, s'assomnulit avec des masses, des cootelas
et des engins barbavs, les nns mis jusqu'à la c^eifiture,
les/tiutres irétus de liamois singuliers, ou de costumes
orientaux d*un goût capricieux et baroque, comme ceux
des Turcs de Rembrandt ; tout cela fourmille et se débat
sur des fonds de fîunée et d*incendie ou sur des ra^es
faisant jaillir entre les galères qui se choquent leurs lon-
gues 'lanières^ mettes que termine un flocon d ecome. Il
est fâcheux pour beaucoup de œs peintures que le temps
soit venu igouter sa fumée à celle du combat; m&is si
l'œiPy peiti, ^l'imagination y garne. Ips années donnent
jhia qn'ftllfls p'Afamt^gnY tableaux OU elles travaillent.
Bien des chefs-d*œuTre dorrent une partie de leur mérite
à la patine doùtles siècles les dorent.
Au-dessus de t^s grandes machines historiques circule
une rangée deportraits de doges par Tintoret, Bassan et
d^autres' peintres; ils ont, en^^néral, la mine enfumée
etrébari)atiTe, quoiqu'ils n'aient point de' barbe, contrai-
rement à*ridée qu'on s'en fait. Dans un coin, l'œil s'ar-
fètesurun cadre vide et noir, qui fait un trou sombre
eommetme tond>e dans la galerie chronologique. C*est ta
jj^lace que 'devait occuper' le portrait de'-Marino Faliero, et
que représente xette inscription : ^Locus 'Marmi Phàletri^
âeaq^iùdi pro eriminibus. Toiltes les effigies de Harino
Faliero furent également détruites, *de sorte que son çot-
trait ^tpour ainsi dire 'introuvaWe/Oiv ^x^Vk^Ôl ^^^^\!l-
iU VOYAGE EN ITAIIE.
daiit qu'il Gii existe un chez un amateur h Vérone. La
république aurait voulu supprimer le souvenir de ce
tieillard orgueilleux, qui la mît à deux doigts de sa perle,
pour une plaisanterie de jeune homme sufTisamment
punie par quelques mois de prison. Pour en finir avec
Harino Faliero, disons qu'il ne fut pas décapité au haut
de l'escalier des Géants, comme on le représente dans
quelques estampes, par la raison que cet escalier ne fut
ïflli que cent cinquante ans plus tard, mais bien à l'angle
opposé, à l'autre bout de la galerie, sur le palier d'une
rampe démolie depuis.
En sortant sur le balcon de la grande croisée, on aper-
çoit, outre la perspective de Saint-Georges Majeur et de la
Giudecca, dans le portant de la fenêtre â gauche, une jolie
statuette de saint Georges, de Canova, lorsqu'il étudiait
encore chcï le sculpteur Toretli, et que nous préférons à
ses ouvrages classiques; elle fait pendant à un saint
Théodore, saint Michel ou tout autre saint guerrier d'une
tournure charmante et superbe, qu'elle ne vaut pas, mais
dont elle soutient le voisinage.
Nous allons nommer, sans les prétendre décrire en dé-
tail, les salles les plus célébresdu palais : la chambre dei
Scarlatti; la cheminée est couverte de reliefs en marbre
du plus fin travail. On y voit aussi placé en imposte un
jrès-curieux bas-relief de marbre représentant le doge
Loredan è, genoux devant la Vierge et t'Enfanl, en com-
pagnie de plusieurs saints, admirable ouvrage d'un artiste
inconnu. La salle de l'Écu : c'est là qu'on blasomiait les
armoiries du doge vivant ; elle est tapissée de cartes géo-
graphiques de l'abbé Grisellini, qui retracent les décou-
vertes de Marc-Paul, ai longtemps traitées de fabuleuses,
et d'autres illustres voyageurs vénitiens, tels que Zeni et
Cabota. On y conserve une mappemonde gravée sur bois,
trouvée sur une galère turque, d'une configuralion baro-
que, selon les idées orientales, et toute chamarrée de
lettres arabes découpées avec une finesse merveilleuse, et
YOTAGE EM ITALIB. 115
un grand plan de Yenise à yoI d'oiseau, dont la matrice
se trouvé au musée Correr, par Albert Durer, qui a sé-
journé longtemps dans la ville des Doges. Ce grand artiste,
à la fois si fantastique et si exact, qui introduisit la chi-
mère dans les mathématiques, a retracé la ville d*or, la
cUtà d*oro, comme la nomme Pétrarque, telle qu'elle était
à cette époque avec une minutie scrupuleuse et un caprice
étrange. 11 a placé dans la mer, entre la Piazzetta et Saint- .
Georges, un Neptune symbolique coiffé de madrépores,
ceint de joncs marins, tout hérissé, tout squammeux,
frappant l'eau de nageoires onglées et secouant une barbe
déchiquetée comme les lambrequins d'un blason alle-
mand. Quatre vents, les joues ballonnées, indiquent les
quatre points cardinaux. Des embarcations bizarres, ga-
lères, galéasses, bombardes, argosils, orgues, flûtes, ca-
raques, nefs de toutes sortes, emblèmes du commerce du
monde, sillonnent une mer guillochée en petites vagues, où
sautent des dauphins aux fosses béantes . Dans ce plan, le
Campanile n'est pas encore coiffé de son clocher aigu :
c'est une simple tour. La Zecca et la Bibliothèque n'ont
pas la forme qu'elles ont aujourd'hui ; la Douane de mer
est à sa place, bâtie autrement, mais l'église délia Salute
n'existe pas. Â la place où s'éleva plus tard le Rialto, il y
un pont de bois garni de planches, dont le milieu est
occupé par un tablier qui se lève avec des chaînes. En
général , l'aspect de la ville est le même , car depuis
trois siècles on n'a pas mis une pierre sur l'autre dans les
villes d'Italie.
Continuons la nomenclature et citons encore la salle
des philosophes : on y remarque une très-belle cheminée
de Pierre Lombard ; la salle des Stucs, ainsi nommée à
cause de son ornementation : elle renferme des peintures
de Salviati, de Pordenone et du Bassan ; la Vierge, une Des*
cente de croix et la Nativité de Jésus-Christ ; la salle du
banquet : c'est là que le doge donnait certaiiv^ t^^^^ ^vb-
tiqucUii. des dîners diplomatiques, comm^ otv àL\v^\V^>\-
196 yùïus£ m ïtàm,
jourd'faui; Mi^y voit vUn fporirait.d'Henri III, de Tintoret,
très-TigourMHLt^t teès^au, ^et.fta.£ace delà porte^J'i^o-
ralionf des 'Mages, ebaude.peintui^de Bonifazio, cegcand
mattre dont^aous nepossédons jpresgue.rien à Pa£i8;.la
salle .deS'.Ooatre^jQKtes : jell^jestprécédéed^un salon carcè
dont le plafoad„peint.par.Tintoret, représente la Justiœ
qui donnel'épée.etlalïalancemi doge Priuli.
Les quatre^ portes sont décorées de statues d'une grande
tournure.par Giulio del HorQ,.Fraiu^esco Caselli, Girolamo
Campagna, Âlessandro Vittoria ; les peintures qui Fenri-
ehissent .sont* des xhefs^'œuvre : on y admire le doge
IttarinoGrimani lagenouilléf devant la sainte Vierge, avec
saintMârcst d'autres saints^de.Gontarini ; le doge Antoine
Grimani-en pareille attitude devant la figure de la Foi, de
Titien, blonde et ^uperhe.peinture où le style d'apparat
ne nuit en rien Àla. simplicité. Ënface, Carletto Gagliaria
peint. le doge Gicogna recevant les ambassadeurs de Perse,
belle occasion.de brocarts ramages, de turbans, d'ai-
grettes et d'égrènement de perles pour un artiste de l'école
et de la famille de Paul Véronèse. Une immense composi-
tion d'André Michel, dit le Yincentino, représente l'arrivée
d'Henri lil auLido de Venise, où il est reçu par le doge
Mocenigo, le patriarche trévisan et les magistrats, sous
L'arc de triomphe élevé à celte occasion, sur les dessins
de Palladio. Cette grande machine a l'aspect opulent et
fastueux, comme toutes les peintures du bon temps de
cette école vénitienne, née pour peindre le luxe.
Un tableau du même Carlo Cagliari, représentant le doge
donnant audience à des ambassadeurs d'État, complète la
symétrie. Les caissons du plafond ont été distribués par
Palladio ; les stucs sont de Vittoria et de Bombarda, d'après
les dessins' de Sansovino; une FenwedeTintoret, conduite
par Jupiter :sur l'Adriatique, au milieu d'un cortège de
divinités, occupe le compartiment central.
Passons descelle salle* dansPAnti-Collegio, c'est la salle
d'attente des JUubassadeur&;iL'architeclure est de Scamozzi.
i9ea'«imfyè»11«9liiY0P0e8puisM»oe8 cpii TeBaienùpréfienter
tefm-ièltfes de'vréanee âla'^éréBissime Rèpubiiqueriie
ëcrvQiiait «guère «être pressés d^tre introduits: les ehefe-
d'f0arvfie«^ill»8sès 'eafimie'à'pluish:' dans cette antichambre
splendîHet (Rit de "quoi -faire' prendre patience. Les quatre
Mïleaux "placés près de* la potte sont de Tintoret, et de ses
mèiUeurs/Nous* ne connaissons de lui, qui soit de cette
force, "qmVMam^ét'Èv&ttVAbel etCaïn, de l'Académie
t]esIBeanx4Arts ; en- voici tes sujets : Mercure etles^Grâees^
les^Farges deVulcain, PaUo^, accompagnée de la joie et
de TàbondaRee, qui chasse ifars; Ariane tonsolée par
^aeckus.^k part quelques raccourcis un peu forcés, quel-
ques .'attitudes violentes dont la difficulté plaisait à ce
maître, on' ne' peut que louer lamâle énergiede la touche,
'la- chaleur du coloris, la vérité des chairs, la puissance
dévie et cette grâce virile et charmante qui distingue les
talents Torts lorsqu'ils ont à rendre des sujets suaves.
'Mais la merveille de ce sanctuaire de Tart est VEnlève-
ment d^Europe^ parTaiirVéronèse. La belle jeune fille est
assise, 'comme sur un trône d'argent, sur le dos du tau-
reau divin, doilt le poitrail de neigeva s'enfoncer dans la
mer bleue qui* tâche d'atteindre de ses lames amoureuses
'la plante des pieds qu'Europe relève parune enfantine peur
de se mouiller, — détail ingénieux des métamorphoses
que le peintre n'a eu garde d'oublier. Les» compagnes d'Eu-
•rope, neisachant pas qu'un dieu se cache souslanoble forme
de ce bel animal si doux et si familier, s'empressent sur
la rive et lui jettent des guirlandes de fleurs, sans se douter
qu'Europe, ainsi enlevée, va nommer un continent et de-
venir la maîtresse de Zeus aux noirs sourcils et à la che-
velure ambroisiennne. Quelles belles épaules blanches !
quelles nuques blondes aux nattes enroulées ! quels bras
ronds et charmants ! quel sourire d'éternelle jeunesse
dans cette toile merveilleuse, où Paiil Véronèse semble
avoir dit son dernier mot! Ciel, nuages, arbres, fleurs,
'^rrains, mers, carnation, draperie»^ toul^^t^WVe^T^^^
I'28 yOTAGE EN ITALIE,
dans la lumière d'un Elysée inconnu. Tout est ardent et
Ei'ais comme la jeunesse, séduisant comme la volupté,
calme et pur comme la force ; rien de maniéré dans celte
grâce, rien de malsain dans cette rayonnante allégresse :
devant cette toile, et c'est un bien grand éloge pour Wat-
teau, nous avons pensj au Départ pour Cytlière. Seulement,
ù la clarlë des quinquets de l'Opéra, il faut substituer la
jour aplendide de l'Orient; aux mièvres poupées de la
Régence, en robes de taffetas chiffonné, des corps super-
bes, où la beauté grecque s'assouplit sous la volupté véni-
tienne, et que caressent des .draperies souples et vivantes.
Si l'on nous donnait k choisir un morceau unique dans
toute l'œuvre de Véronèse , c'est celui-là que nous préfé-
rerions : c'est la plus belle perle de ce riche écrin.
Au plafond, le grand artiste a fait asseoir sa chère
Venise sur un trône d'or, avec celte ampleur étoffée
et cette grâce abondante dont il a le secret. Pour
cette AssompliOQ , où Vfnise remplace la Vierge, il sait
toujours trouver de l'azur et des rayons nouveaux,
One magnifique cheminée d'AspeIti, une corniche en
stuc de Yiltoria et de Bombarda, des camaïeux bleus de
Sébastien Itizzi, des colonnes de vert antique et de cipolia
encadrant laporte, achèvent celte merveilleuse décoration
01^ brille un luxe le plus beau de tous, le luxe du génie !
La Balle de réception ou CoUegio se présente ensuite.
Nous retrouvons là Tiotoret et Paul Véronèse, l'un roux et
violent, l'autre azuré et calme; le premier fait pour les
grands pans do muraille, le second pour les plafonds
immenses. Tinloret a peinl dans celte salle le doge Andréa
GriDi priant la Madone et le Bambin, le mariage de sainte
Catherine avec divers saints, et le doge ûona; la sainte
Vierge sons un baldaquin, plus l'accompagnement oblige
d'anges, de saints et de doges, et le Rédempteur adord
parle doge Luigi Mocenigo. Sur l'autre paroi, l'aul Véro-
nèse a représenté le Christ Irûnant, ayanl à ses cClés
Venise personnifiée, la Foi cl des anges qui tendent dea
VOYAGE £19 ITAUB. 129
palmes à Sébastien Yenier, depuis doge, lequel remporta
la célèbre victoire sur les Turcs à Gursolari, le jour de
sainte Justine, placée elle-même dans le tableau ; le fa-
meux provéditeur Agostino Barbarigo, tué dans ce com-
bat, et les deux figures latérales de saint Sébastien et de
sainte Justine en grisailles, l'une faisant allusion au nom
du vainqueur, l'autre à la date de la victoire.
Le plafond, qui est magnifique, renferme dans ses cais-
sons la déification complète de Venise, par Paul Véronèse,
à quL ce sujet sourit particulièrement. Le premier com-
partiment nous montre Venise puissante sur terre et sur
mer ; le second, Venise soutenant la religion ; le troisième,
Venise amie de la paix et ne craignant pas la guerre : le
tout symbolysé avec force allégories de grande mine et de
fière tournure, sur des fonds de nuages légers, laissant
voir çà et là un ciel couleur turquoise. Gomme si ce n'était
pas assez de celte apothéose, Venise figure encore au-
dessus de la fenêtre, couronne en tête et sceptre en main,
peinte par Carletto Cagliari. Nous ne parlerons pas des
camaïeux, des grisailles, des colonnes de vert antique,
des arceaux de jaspe fleuri et des sculptures de G. Cam-
pagna : nous n'en finirions pas, et ce sont là somptuosités
ordinaires dans le palais des Doges.
Nous sentons malgré nous s'allonger cette nomencla-
ture; mais à chaque pas un chef-d'œuvre nous tire par la
basque de notre habit quand nous passons, et nous de-
mande une phrase. Le moyen d'y résister ! nous allons, ne
pouvant tout dire, laisser ti'availler votre imagination. Il
y a encore dans le palais ducal plus de salles admirables
que nous n'en avons nommé. La salle du Conseil des Dix,
la salle du Conseil suprême, la salle des Inquisiteurs d'Ë-
tat, et bien d'autres encore. Sur leurs plafonds et leurs
parois faites coudoyer l'Apothéose de Venise par l'Assomp-
tion de la Vierge; les doges à genoux devant l'une ou l'au-
tre de ces madones par des héros mythologiques et des
dieux de la fable; le lion de saint Harc^^t \^\^^ \<^\vv-
fM TOMSElWlflCIE.
piter/l'enipereur Frédéric tBarbsrousse par un NeptuaeE,
le pape Alexandre m par une 'Allégorie court-vêtuermélez
sux histoire» de ta Biblev^auiDsaintes Vierges sausdcE^faai*
daquins, des' prises de 2ana'émailléœ de plus d*^is«rieB
qu*un chant de TArioste, des surprises de Candie et des
oapilotadedde Tures ; seulplez les chambranles des portes,
chargez les comît^hes de stuee^t de moulurer; drassez
des statues dans t«as^ les coins ;<dorez^ tout ce qui n'est pas
couvert par>la brosse d*unartiilte supérieur; dites-rous :
(('^Tods ceux qui ont travaillé ici, même les obscurs,
avaient vingt fois plus de talent que nos célébrités du
jour, et les plus grands maîtres' y ont usé leur vie ; » alors
vous aurez une faible idée de tontes ces magnificences qui
défient la description. Gomme architectes, Palladio, Soa-
mozzi, Sansovino, Antonio da Ponte, Pierre Lombard;
comme peintres, Titien, Paul' Véronèse, Tintoret, Carlo
Cagliari, Bonifazio, Vivarini, J. Palma, Aliense, Contarini,
le Moro, le«Vicentino, toute la bande des Bassans, Zu»-
cari, 'Marco Vecellio, le Bazacco, Zelotti, Gambareto, Boz-
zato, Salviati, 'Malombra, Montemezzano, et Tiepolo, ce
charmant peintre, grand maître de la décadence, sous la
brosse duquel expira la belle école vénitienne, épuisée de
chefs-d'œuvre; comme sculpteurs et ornemanistes, Vitto-
ria, Aspetli, Fr. Segala, Girolamo Gampagna, Bombarda,
Pietro di Salo, ont enfoui dans ces salles un génie, une in-
vention, une habileté incomparables. Des peintres dontle
nom n'est pas prononcé une fois* par siècle s*y maintien-
nent dans les plus terribles voisinages. On dirait quele
génie était dans Tatr à cette époque climatérique du genre
humain, et que rien n'était ]^lus aisé que de faire des ehefis-
d'oHivre. Les sculpteurs 'surtout, dmit on ne parle jamais,
déploient un talent extraordinaire^et ne -le cèdent en rien
aux plus grandesiilhistrations tie la peinture.
Près de la porte d*ane de ces salles. Ton voit 'encoro,
mais dépouillée de tout'^m prestige de terreur et réduite
ày-étàt ÂpAlM>tt0«Rixii(ttreaNNm6'oiivrage, l'aiteiennegweak
VOYâGB en ITMLOL 131
dèr lion dans laquelle lesi délateurs venatenl jeter; leurs
dénondationfr. Il ne reste plusquele trou dans le-mur, la
pieule: a été arrachée. Un corridor sombre vous, conduit
Ae la salle des Inquisiteurs d'État aux^Plombset aurPuitsi
t€Kte d'une infinité de^dôdamationsseiitimentales.^ Certes
iiin'y^a pas- de belles pri8ûn&i;.mais la vérité e8t;queles
Bboinbs étaienide grandes chambreB.^reeouvertes.-en plomba
matitoe dont se compose là. toiture de laplupait de&édit
itoes^de yeBis0,.et:qui;n'a rien de^ particulièrement crueli
et^que les-Buits-jie plongeaient nuUementf.s0usla< lagunes
Nous avons visité deux ou trois de ces cachots ; nous noHS
ottendionB à des-fantasmagones-architecturales dansc le
^t de Piranése;.à.de&arûeaux9.à des piliers trapus^ à des
escaliers tournants, à des grilles compdiquées». à.desr anr
nraux énormes scellés dans r des blocs monstrueux; à des
Sfiopiraux laissant ôltner un jour verdâtrer^ sur lai dalle
iMioidBv eè- nous •anrio&SiVQultt^ôte: condmt.paift un geè-
Uer en* bonnet depeauîde ranard arnàdftsaqueuei.etifair
smt bmiredes trousseauxde olefsià sa.ceinture. Un ^ide
vénérable, à figure de portier duMaraiS).noiis précédait)
me chandelle à la main, par d!étroits couloirs- obscurs»
IlûB- oechots, tapissés de boist à- l'intérieur^ . avaient une
parte basse et une petite ouverture pratiquée en face delà
lampe accrochée au plafond dui couloir^. Un lit de camp
en bois occupait Tun des angles»
C'était étouffé et noir, mais sans, appareil mélodramar
tique; Un philanthrope arrangeant un cachot cellulaire
n'aurait pas fait pis; sur les murs, on déchiffre quelquesr-
nnes dé ces inscriptions que l'ennui des prisonniers grave
avec un clou aux parois de leur tombe ; ce sont des signa-
tures, des millésimes, de courtes sentences de la Bible,
des réflexions philosophiques assorties à l'endroit, un ti-
mide soupir vers la liberté, quelquefois la cause de Tem-
prisonnement, comme l'inscription dans laquelle un cap-
tif dit qu'il a été incarcéré pour sacrilège, ayant donné à
manger à un mort. On. nous a fait voir, à l'entrée d'up
!3! TOTACE 13 ITALIE. *
corridor, un siège de pierre sur loqut'l on faisait asseoir
ceux que l'on exèculuit secrèlement dans la prison. Une
coiile fine, jelée au col et tournée en manière de garrotte,
les étranglait à la mode turque. Ces exécutions clandes-
tines n'avaient lieu que pour les prisonniers d'État coft-
vaineus de crimes politiques. La chose faite, on emballait
le cadavre dans une gondole, par une porte qui donne sur
le canal de la Paille, et on allait le couler au large, un
boulet ou une pierre aux pieds, dans le canal Orfanello,
qui est très-profond, et où il est défendu aux pécheurs de
jeter leuis filets.
Les vulgaires assassins s'exécutaient entre les deux co-
lonnes, à l'entrée de la Plazzetta. Le pont des Soupirs, qui,
TU du pont de la Paille, a l'air d'un cénotaphe suspendu
sur l'eau, n'a rien de remarquable à l'inlérieur : c'est un
corridor double, séparé par un mur, qui mène à couvert
du palais ducal à la prison, édifice sévère et solide d'An-
tonio da Ponte, situé de l'autre côté du canal, et qui re-
garde la façade latérale du palais, qu'on présume avoir
èlé élevée sur les dessins d'Antonio Iliccio. Le nom de
pont des Soupirs, donné S ce tombeau qui relie deux pri-
sons, vient probablement des plaintes des malheureux voya-
geant de leur cachot au tribunal et du tribunal à leur
cachot, brisés par la torture ou désespérés par ime con-
damnation. Le soir, ce canal, resserré entre les hautes
murailles des deux sombres édillces, éclairé par quelque
rare lumière, a l'air fort sinistre et fort mystérieux, et
les gondoles qui s'y glissent, emportant quelque beau
couple amoureux qui va respirer le frais sur la lagtme,
ont la mine d'avoir une charge pour le canal Orfano.
Nous avons visité aussi les anciens 'appartements du
doge; il n'y reste rien de la primilive magnificence, si ce
n'est un plafond fort orné, divisé en caissons hexagones
dorés et peints. Dans ces caissons, â l'abri des feuillages
et des rosaces, était pratiqué un trou invisible par otJ les
inquisiteurs d'État et les membres du Conseil des Dix pou-
TOTAGE EN ITALIE. 133
valent épier à toute heure du jour et de la nuit ce que fai-
sait le doge chez lui. La muraille, non contente d*écouter
par une oreille, comme la prison de Denis le Tyran, re-
gardait par un œil toujours ouvert, et le doge vainqueur
à Zara ou à Candie entendait, comme Ângelo, « des pas
dans son mur, » et sentait circuler autour de lui une sur-
veillance mystérieuse et jalouse. Nous avons vu aussi les
statues antiques transportées de la bibliothèque de San-
sovino dans le palais ducal. 11 y a un groupe charmant de
Léda et du Cygne; elle résiste encore, piais si faiblement,
avec une vertu si lasse et un refus si provocateur, que
déjà Toiseau divin l'a entourée de son aile comme d*un
rideau nuptial. Il faut s'arrêter aussi devant un bas-relief
d'enfants, en marbre de Paros, du meilleur temps de la
sculpture grecque ; un Jupiter iEgiochus, trouvé à Éphèse;
une Gléopâtre, et surtout deux grands masques de Faune
et de Faunesse, d'une expression singulière.
us mBÊmoi&mMA
Maintenant nous allons; si 'vous n'êtes- pas las de cette
visite au palais dès Doge», remonter dans notre gondole
et faire une promenade sur le grand canal. Le grand canal
est à Venise ce qu'est à Londres le Strand, à Paris la rue
Saint-Honoré, à Madrid la calle d'Âlcala, Tartère princi-
pale de la circulation de la ville. Sa forme est celle d'une
S retournée, dont la bosse échancre la ville du côté de
Saint-Marc, et dont la pointe supérieure aboutit à Tîle de
Santa-Ciiiara, et la pointe inférieure à la Douane de mer,
près du canal de la Giudecca. Cette S est coupée vers le
milieu par le pont de Rialto.
Le grand canal de Venise esl la plus merveilleuse chose
du monde. Nulle autre ville ne peut présenter un spectacle
si beau, si bizarre et si féerique : on trouve peut-être
ailleurs d'aussi remarquables morceaux d'architecture,
mais jamais placés dans des conditions si pittoresques.
Là, chaque palais a un miroir pour admirer sa beauté,
comme une femme coquette. La réalité superbe se double
d'un reflet charmant. L'eau caresse avec amour le pied de
ces belles façades que baise au front une lumière blonde,
et les berce dans un double ciel. Les petits bâtiments et les
grosses barques qui peuvent remonter jusque-là semblent
YOYAâB m imi&i 135
smsfréô «exprès comme jpepoussoirs ou premiers plans,
pour la conmiodité des décorateurs et des aquarellistes.
En longeant la Douane, qui, atec le palaic Giustiniani,
aujourd'hui hôtel de r£urope, forme rentrée du grat^d
oanal, jetez un regard à ces têtes de cheval décharnées
comme des massacres, sculptées dans la corniche carrée
et trapue qui soutient la boule de. la Fortune : cet orne-
ment singulier signifie-t-il que, le cheval étant inutile à
Venise, on s'en défait à la Douane, ou. plu lot n'est-ce
qu'un pur caprice d'ornementation? Celte explication
nous semble la meilleure, car nous ne voudrions pas
tomber dans les finesses symboliques que nous avons
reprochées aux autres. Nous avons déjà décrit la Salute,
que nous apercevons de notre fenêtre, et qui n'a pas be-
soin qu*on s'y arrête après le tableau de Canaletto, le
chef-d'œuvre du peintre peutrétre.Mais ici nous éprou-
vons un embarras. Le.grand canal est le véritable livre
d'or où toute la noblesse tvénitienne a signé son nom sur
une foçade monumentale.
Chaque pan de muraille raconte une histoire; toute
maison est un;palais; tout palais un chef-d'œuvre et une
légende : à chaque coup de rame le .gondolier vous cite
un nom qui était aussi connu 'du temps des croisaddë
qu'aujourd'hui ;. et cela à droite:et.à.gauche, sur une lon-
gueur de plus d'une demi-lieue. Nous avons écrit une
liste de ces palais, non pas de tous, mais des plus remar-
•jquables, et nous n'osons la:transcrire. à cause de sa lon-
gueur. Elle a cinq ou six pages .iPierre Lombard, Sca-
imozzi, Yittoria, Longhenâ,.'Andrea.Trémignan, Giorgio
Massari, Sansovino, Sebâstiano.Uazzoni, Sammichelli, le
fjgrand ardiitecte.de 'Vérone ; SelinatDknneiiicaRossi, Visen-
ttini, ont donné les dessins cet dirigé .la -construction de
>ees demeuros prindèra^, «ans \eompter les merveilleux
artistes inconnus du .mofèa -âge.cpii .ont élevé. les plus
pittoresques et'les plus romantiques, celles qui donnent
'.A Venise -fon xadiet.et -ton jmginalîté.
Sur les deux rives se surcèdciit sans interruption des
façades loules cliarmanles et diversement belles. Après
une ardiilecture de la Renaissance, avec ses colonnes et
ses ordres superposôs, vient un palais du moyen âge dans
un style gothique arabe, dont le palais ducal est le pro-
totype, avec ses balcons évidés à jour, ses ogives, ses
trèfles et son acrotère dentelé. Plus loin est une façade
plaquée de marbres de couleurs, ornée de médaillons et
de consoles ; puis un grand mur rose, où se découpe nae
large fenêtre à colonnelles ; tout s'y trouve : le byzantin,
le sarrasin, le lombard, le gothique, le roman, le grec,
et même le rococo ; la colonne et la colonnetle, l'ogive et
le cintre , le cliapiteau capricieux , plein d'oiseaux
et de (leurs, venu d'Acre on de Jaffa ; le chapiteau grec
trouvé dans les ruines athéniennes, la mosaïque et le
bas-relief, la sévérité classique et la fantaisie élégante
de la Renaissance. C'est une immense galerie à ciel ou-
vert, où Ton peut étudier, du fond do sa gondole, l'art de
sept ou huit siècles. Que de génie, de talent et d'argent
ont été dépensés dans cet espace qu'on parcourt en moins
d'une heure ! Quels prodigieux artistes, mais aussi quels
seigneurs intelligents et magnifiques ! Quel dommage que
les patriciens qui savaient faire exécuter de si belles
choses n'existent plus que dans les toiles de Titien, de
Tintoret et du Mono !
Avant d'arriver seulement au Rialto, vous avez à gauche,
en remontant le canal, le palais Dario, style gothique; le
palais Venier, qui se présente par un angle avec ses or-
nements, ses marbres précieux et ses médaillons, style
lombard; les Beaux -Arts, façade classique accolée â
l'ancienne Scuola de la Cliaritè et surmontée d'une Venise
chevauchant un lion ; le palais Contarini, architecture de
Scamuzzi ; le palais Rezzonico, aux trois ordres superpo-
sés; le triple palais Giustiniani, dans le goût moyen âge,
où habile M. Natale Schiavoni, descendant du célèbre
peiilre Schiavoni, qui a une galerie de tableaux et une
VOYAGE EN ITALIE. 131
belle fille, reproduction vivante d'une toile peinte par son
aïeul ; le palais Foscari, réconnaissable à sa porte basse,
à ses deux étages de colonnettes supportant des ogives et
des trèfles, où logeaient autrefois les souverains qui visi
taient Venise, et maintenant abandonné ; le palais Baibi,
au balcon duquel les princes s'accoudaient pour regarder
les régates qui se faisaient sur le grand canal avec tant
d'éclat et de pompe, aux beaux temps de la république ;
le palais Pisani, dans le style allemand du commence-
ment du quinzième siècle ; et le palais Tiepolo, tout pim*
pant et moderne relativement, avec ses deux élégants
pyramidions ; à droite, tout près de l'auberge de l'Europe,
il y a entre deux grands bâtiments un pallazzino délicieux
qui se compose d'une fenêtre et d'un balcon ; mais quelle
fenêtre et quel balcon ! Une guipure de pierre, des en-
roulements, des guillochages et des jours qu'on ne croi-
rait possibles qu'à l'emporte-pièce, sur une de ces feuilles
de papier qui recouvrent les dragées de baptême ou qu'on
jette sur le globe des lampes ; nous avons bien regretté
de n'avoir pas 25,000 francs sur nous poiu* l'acheter, car
on n'en demandait pas davantage.
Plus loin, en remontant, l'on trouve les palais : Corner
délia Cà Grande, qui date de 1532, un des meilleurs du
Sansovino ; Grassi, aujourd'hui l'auberge de l'Empereur,
dont l'escalier de marbre est garni de beaux orangers en
pots; Corner- Spinelli , Grimani, robuste et puissante
architecture de Sammicheli, dont le soubassement de^
marbre est entouré d'une double grecque d'un bel effet,
et qui sert aujourd'hui d'hôtel des Postes; Farsetti, au
péristyle à colonnes, à la longue galerie de colonnettes
occupant toute sa façade, où s'est logée la municipalité.
Nous pourrions dire, comme don Ruy-Gomez da Silva à
Charles -Quint, dans la pièce d'flemani, lorsqu'il lui
montre les portraits de ses aïeux : « J'en passe, et des
meilleurs. » Nous demanderons cependant grâce pour le
palais Lorédan et l'antique demeure d*ÏAt\co\^^vAOi^ A^
maieons^quLLfiB •Tabiit9*etfdoiUrlesieheininées.enAt^^
en iotfEellaB{ef^:tta*«iftfiâsul£L»âttui«i,iJK)mpea^ tcès àffr^[M)8
lestgnandes Ugnô&il*architeâture.
'i}uâlqttefiois^unit£a^etto«.ou fttHe ^piazzetta, {Câmme ;ld
eainpo Saa^Vita^9;paiNjexeiiqplQvgui^fait£BU^Gà.l^^
eoupe .à .pcçtpas ^cette longue tisuile ..de monuments. Ce
campo,îboedé^de.gnai6aas 'Gc^esd'un^rûuge vif et. gai,
fait le plus iieureux eontsaste iwec les .guirlandes de
pampre .d'une .tceille«de«cabacet; cette tranche vermeillQ,
dans cette ^e de.façades plus -au moins .rembrunies par
le.teu^, repose .et ^ehasme .l'œil; on y trouve toujours
guel^pieipeinirei établi, sa^palette au pouce et sa boite sur
lesc^genoux. Les.gondoliers.etle&helle&fîUes.que le voisi-
nage de ces drôles attire toujours .posent naturellement,
et d'admirateurs deviennentmodèles.
Le.Bialto,'qui.est le.plus beau pont.de Venise, a l'air
très-rgrandiose et trè&rmonumcntal;. il enjambe le canal
piar une seule arche d'une coui be élégante et hardie ; il a
été construit- en 1691,. sous le dogatde.Pa8quâle Gigogne,
par Antonio da Ponte, etrenjplace l'-ancienpont-levis en
bois dont nous avons parlé à jprçpos du plan d'Albert
Durer. Deux rangées de boutiques, séparées au milieu
par un portique en. arcade et ^laissant voir une trouée du
jciel, chargent les.côtés du. pont qu'on peut traverser sur
trois voies : celle du centre et les deux trottoirs extérieurs
.garnis de balustrades de marbre. Autour du pont de
Rialto, un des points les. plus pittoresques du grand ca-
nal, s'entassent les» plus vieilles maisons de Venise, avec
leurs toits en plate-forme, plantés de piquets pour atta-
cher des bannes, leurs longues jsheminées, leurs balcons
ventrus, leurs escaliers aux marches disjointes et leurs
larges plaques de crépi rouge, dont les écailles tombées
laissent à nu les murailles de. briques et les fondations
verdies par le contact de l'eau. Il y a toujours, près du
Rialto, un tunmlte debarques,jalde..gondoles, et des ilôts
lK]klA6EaNiIi;/aâB. iSB
ÉtagoaA\6^ûlm3ob«rriûoiaB*€n9Xiiè^ »«ôebaat .leurs voilée
fauves quelquefois traversées d'une giande «rok.
rSbylocsk, .ce juif: si affaioé xie :d&air .de^jclirétiea, iivait
«a J)Outique;ûU;poHt'deJlialto,<^ arjee ^grand iionaeiu*
d^avoir fourni lUnè < déûonation fàjShakf^eaee.
En deçà et au delà du Rialto,:fieigr«Ki#pueat«ur les deux
iiT£Siy«inoienFaHdaeo deiiTedefichi/doutites murs colo*
nâ& dettiMiUes inoeFtaiji6s.kiss£ait(detiaerdes>fre6Ques.de
Jitien et delTintoret, pareillâsiitdes sooiges qui vont
&'ôviinouir ilaipoissonnerie, le macché. aux. herbes et les
vieilles et les nouvelles fabriques de Scarpagnino et de
fittisoviHO, prèsdetomber en>iuiB£$,)OÙ sont installées
différentes, magistratures .
t Ces fabriques/ rougeâtne$, dégr^ées., placées de tons
admirables par la ivétusté et llabandon, doivent faire le
désespoir de l'édilUé et la |oie des > peintres. Sous leurs
arcades fourmille d*ailleurs une population active «t
bruyante, qui tmonte* et descend, va^t vient, vend et
achète, rit et piaille : là le thon frais se débite en. rouges
tranches, et s'emportent par paniers moules, huîtres.,
crabes, crevettes.
Sous rareliedu< pont, :«ù vibre {partout un écho des
plus sonores, dorment i.è Tabri dursoleil les gondoliens
attendant la pratique.
En remontant toujours,. Ton rencontre à gauche le pa-
lais Corner della-Regioa, ainsi nommé à cause de la reine
£omaro, que les Parisiens connaissent par l'opéra d'Ha-
lévy , la Reine de Chypre j où madame Stoltz avait un si beau
rôle. Nous ne nous rappelons plus si la décoration de
MH. Séchan, Diéterle et .Desptèchin était ressemblante;
elle aurait pu Fétre sans rien perdre, car l'architecture
deDomenico Rossi-est d'uae. grande. ^égance.. Le somp-
iueux palais- de la:reineCornaro:est maintenant im mont-
.de^iét^, et les humbles .guenilles de la misère et les
-joyaux de limprévoyance aux ^ois Tvieiment s'entasser
«MIS les jriches lambris qui leur .doi\ftaldy&iL<^]^^\i^\£^^
140 TOÏACE ES ITALIE.
en ruinos : car aujourd'hui il ne surfit pas d'être beau, il
faut encore êlre ulîte.
Le collège des Arméniens, qui se trouve à quelque dis-
tance de là, est un admirable édifice de Baldassare de
Longliena, d une riche, solide et imposante architecture,
C'est l'ancien palais Pesaro.
A droite s'élève le palais dclla Cà d'Oro , un des plus
charmants du grand canal. Il appartient à mademoiselle
Taglioni, qui l'a fait restaurer avec le soin le plus inlBlli-
gent. Il est tout brodé, tout dentelé, tout découpé à jour,
dans un goût grec, gothique, barbare, si fantasque, si lé-
ger, si aérien, qu'on le dirai! fait exprès pour le nid d'une
sylphide. Mademoiselle Tagtioni a pitié de ces pauvres pa-
lais abandonnés. Elle en a plusieurs en pension , qu'elle
entretient par pure commisération pour leur beauté ; od
nous en a signalé trois ou quatre à qui elle fait cette cha-
rité de réparations.
Regardez ces poteaux d'amarre bleus et blancs, semés
de fleurs de lis d'or; ils vous disent que l'ancien palais
VendraniinCalergiest devenu unehabitation quasi royale.
C'est la demeure de S. A. la duchesse de Berry, et certes
elle est mieux logée qu'au pavillon Marsan; car ce palais,
le plus beau de Venise , est un chef-d'œuvre d'architec-
ture, et les sculptures en sont d'une finesse merveilleuse.
Rien n'est plus joli que les groupes d'enfants qui tiennent
des ècussons sur les arceaux des fenêtres. L'intérieur est
rempli de marbres précieux; on y admire surtout deux
colonnes de porphyre d'une beauté si rare que leur valeur
payerait le palais.
Quoique nous ayons été bien long, nous n'avons pas tout
dit. Nous nous apercevons que nous n'avons pas parlé du
palais Mocenigo, où demeurait le grand Byion; notre gon-
dole a pourtant frôlé l'escalier de marbre où, les cheveux
au vent, le pied dans l'eau, par la pluie et la tempête, la
fille du peuple, maîtresse du lord, l'accueillait à son re-
lùorpar ces tendres paroles : n Grand chien de la ma-
VOYAGE EN ITAUE. ***
done, est-ce un temps pour aller au Lido? » Le palais
Barbarigo mérite aussi une mention. Nous n'y avons pas
vu les vingt-deux Titien qu'il renferme et que tient sous
scellé le consul de Russie , qui les a achetés pour son
maître ; mais il contient encore d'assez belles peintures,
et le berceau tout sculpté et tout doré destiné à Théritier
de la noble famille, berceau dont on pourrait faire une
tombe , car les Barbarigo sont éteints ainsi que la plupart
des anciennes familles de Venise : de neuf cents familles
patriciennes inscrites au livre d*or, il en reste aujourd'hui
cinquante à peine.
L'ancien caravansérail des Turcs, si peuplé au temps où
Venise faisait tout le commerce de l'Orient et des Indes ,
présente maintenant deux étages d'arcades arabes, effon-
drées ou obstruées par des cahutes qui ont poussé là
comme des champignons malsains.
A cette hauteur environ où s'embranche le Canareggio,
on aperçoit des traces du siège et du bombardement des
Autrichiens ; quelques projectiles sont arrivés jusqu'au
palais Labbia, qui a brûlé, et ont sillonné la façade ina*
chevée de San-Geremia. D'une construction effondrée, ca-
price étrange des boulets dans leur destruction intelli-
gente, il ne reste plus d'apparent qu'un crâne de marbre
sculpté au sommet d'un mur, comme si la mort, par une
sorte d'effroi respectueux, avait reculé devant son blason.
En s'éloignant du cœur de la ville, la vie s^éteint. Beau-
coup de fenêtres sont fermées ou barrées de planches;
mais cette tristesse a sa beauté : elle est plus sensible à
l'âme qu'aux yeux, régalés sans cesse des accidents les
plus imprévus d'ombre et de lumière , de fabriques va-
riées que leur délabrement même ne rend que plus
pittoresques, du mouvement perpétuel des eaux, et
de cette teinte bleue et rose qui fait l'atmosphère de
Venise.
JLU
LA VIE A VENISE
iDerrière la Venise .monumentale, espèce de décoration
d'opéra féerique ; qui saisit d'abord les regards, et à la-
quelle^ie voyageur ébloui s'arrête ordinairement, il en
eaûste<une.autre plus.lamiliècQ, plus intime et non moins
pittoresque, quoique peu iîonnue ; clest jde cellcrci que
nous allons parler.
Devant faire un assez .long, séjour. A Venise , nous quê-
tâmes J'iiôtel de TEurope, qui occupe l'ancien palais
Giustiniani, à l'entrée .du.^rand.eanal,.pour nous installer
à l'angle du CamporSan-Mose, chez.i£ signer Tramontini,
dans le logement laissé vacant par.un^prince russe. Que
ce.mot, prince russe, n*:éveille pas dans l'imagination du
lecteur des i idées «de magniikence déplacées pour un
pauvre poète comme nous : on peut à Venise se passer
leiluie-^'un^alaisr^ans les^prix doux. Une merveille, si-
gnée. Sansovina. ou &eamozzi,ts'y Loue-moins cher qu'une
mansarde detk rue delà .Paix,, et notre appartement fai-
sait partie d'une^sinjLple.maison.crçpie de.rose, commela
plupart .des .maisons de Venise. .Ce logement offrait au
prince l'avantage de regarder par les fenêtres, du côté de
la place, la boutique d'une boulangère française qui avait,
sinon des écus, du moins une fille d'une beauté rare. Ce
que le pntnce- rnsse'anheta^cte'paihs nodlétSi de pains de
gruau, de paincpjoohov dd paûiB-de pâte terme , de* pains
anglais^ de pains azymesv dans l'intérêt dé'sa passicnr^ ettt
sufïrpeur pourrir des fermillesç mais rien n'y fit; La jeune
bevlisaigère ôtârit gardée^ pai^léfTigilinoe' maternelle avec
pin» dèrsom que> les- pommes^ dVnr dii jardin'dës I^spé-
rides par le" dragon -mytboll^iqiie, .et lèF^tfosoovite désap-
pointé fût forcé d'&llepéteindi*ewm ardeur dans lesneiges
natales . Cette bel le fille resta ' poiir nous à l'état* de » mys^
tère, car nous ne' Taperçâmes pas une seule f6is pendant
un voisinage de quelques semaines^ Tout locataire de^ce
logement était par cela métne suspect d» galanterie.
Ce n est nullement Tenvie d'illustrer le coin où nous
avons passé un mois si heureurqui nous pousse à*<nous y
arrêter avec quelijues détails. Nèus' ne sommes' pas de
ceux dont la joie ou la: tristesseûmpepte au' mondes et; si
nous usons quelquefois" de^ notre persooanalitè'dàns' ces
notes de voyage, c^st connntF» moyen' dé^transitiofr et
pour éviter dès embarras de forme» ; et; puis il n'est pas
sans intérêt de mêler à lit'Venise'duirôve'là Venisffdè'lli
réalité.
A travers nos recherches d'un: appartement; nous avions
été accosté par un aventurier brescian, jeune homme dé
belle mine, qui se disait" étudiant et peintre , et profitait
de notre ignorance des lieux* et dii dialecte vénitien pour
se rendre nécessaire et se glisser dans notre intimité; car
quelques pièces de mcmnaie qui sonnaient dans: nos
poches nous faisaient paraître à ses yeux de magnifiques
seigneurs, relativement à sa pauvreté personnelle. 11 nous
conduisit à un tas de bouges plus horribles les- uns que
les autres, et auprès desquels la petite chambre de Con-
suelo, dans la Corte-Mînelli, eût été un paradis. Il s'éton-
nait de nous voir si difficiles , et en concevait' de& idées
d'aulanl plus splendides à notre endroit. Pour se conci-
lier noire bienveillance, el s-assurer des patrons si oonsi
durables, il nott&fiÉjcadcaa d'un, de ces ..frêles bfta^ttfil&
TOYAGE EM ITALIE.
moulés sur un bâloa et entourés d'une carte, qu'on dis-
tribue à Venise pour quelque menue pièce de cuivre. Il
paraissait Fonder de grandes espérances sur la délicatesse
ingénieuse de ce régal, espérances qui furent déçues et à
la perle desquelles il se résigna diRicilement. Des glaces
et du café ne lui semblèrent point une compensation suffi-
sante de son bouquet, et il se plaignit avec tant d'amer-
tume des dépenses auxquelles la générosilé de son cœur
trop loyal l'avait entraîné en compagnie des nobles étran-
gers, que nous nous crûmes obligés de lui offrir une demi-
douzaine de znantztgs qu'il accepta en grommelant et
avec tous les signes d'une fierté blessée... de recevoir si
peu.
No'je logis avait une porte d'eau et une porte de terre
donnant sur un canal et sur une place comme la plupart
des maisons de Venise. Il se composait d'une chambre à
coucher fort propre et d'un salon assez vaste, séparés par
une piè<x d'entrée dans laquelle s'ouvrait un balcon à trQi3
fenêtres t|ue nous fîmes garnir de fleurs, et où nous pas-
sâmes la meilleure partie de notre temjis à râvcr cl k re-
garder, en fumant descigareltes; cette distribulion se ré-
pète presque partout, dans les palais comme dans les
habitations les plus humbles. Le balcon est le point cen-
tral et comme le type générateur de rëdifice. Ces balcons
tiennent le milieu entre le mirador espagnol et le mou-
charaby arabe.
Un canapé, des chaises de crin, un lit enveloppé d'uu
moustiquaire, une table, une toilette formaient l'amcii-
blement. Le parquet était remplacé par une espèce de stuc
diapré de dilTèrentea couleurs , ressemblant, ii s'y mé-
prendre, à une immense tranche de galantine. Rien n'y
manquait, pas même les truffes, simulées par les cailloux
noirs. Cette charcuterie pave tous les appartements d'
Venise, Elle est fraîche au pied d'ailleurs et facile à lenii
nette. Les murs, suivant l'uscige eu Italie , étaient badi
geonnés d'une teinte plate à la détrempe et ornés de IJ-
VOYAGE EN ITÂLIB. 145
thographies galantes enluminées d'après Compte-Galix,
ce qui était flatteur jusqu'à un certain point pour Fart
français, mais regrettable au point de vue de la couleur
locale ; heureusement une Panagia, peinte par les néo-
byzantins du mont Athos avec une rigidité et une barbarie
hiératique dignes du neuvième siècle, relevait à propos la
vulgarité moderne de ces images de pacotille.
Cette madone au monogramme doré venait de notre
hôtesse, aimable Grecque mariée à Venise, qui habitait
Tappartement au-dessus du nôtre. Un sonnet imprimé sur
satin et proprement encadré, disait, avec force allusions
tirées de la mythologie, comment les flots ioniens avaient
cédé cette Vénus aux flots adriatiques , et comment une
vertueuse Hélène avait suivi au delà des mers un honnête
Paris.
Hélène était en effet le nom de la jeune femme, mais la
ressemblance ne se continuait pas jusqu'à l'époux , qui
s'appelait Joseph Tramontini.
La signera Ëlena achevait sa quarantaine de relevailles
et gardait encore la douce pâleur des mains et de la figure
qui est comme la récompense des jeune mères. Mariée de
très-bonne heure , elle avait eu déjà plusieurs avocats.
Que cette phrase ne fasse en rien soupçonner la pudicité
de cette charmante femme. Quoiqu'on vive assez vieux à
Venise, les enfants s'y élèvent mal et il en meurt beau-
coup en bas âge. Ces petits innocents vont tout droit au
ciel et plaident la cause do leurs parents devant le tribu-
nal de Dieu. De là le nom d'avocats. Aussi, dans cet es-
poir, se cpnsole-t-on assez facilement de leur perte.
Le reste de la maison se composait d'une jeune nour-
rice venue des Alpes du Frioul , paysanne aux joues
étroites, au profil busqué, au grand œil étonné et sauvage,
qui bondissait dans Tescalier de marche en marche, son
poupon au bras, comme une chèvre peureuse sautant de
roche en roche , et d'une vieille servante appelée Lucia,
nom poétique , peu d'accord avec ses cheveux hérissée
1« TOÏAGE EN ITAllE.
comme des crins de goupillon , sa peau bistrâe et rance,
ses yeux louches, sa bouche lippue, sa voix criarde et sou
aspect de Lèoiiarde et de Maritorne.
Comme nous l'avons dit, notre logement avait vue sur
la place et le canal. Pourquoi une di'scriplion de ce
double aspect n'aurait-elle pas l'intérêt d'une aquarelle de
Joyant ou de Wittiams Wyld, qui ont fait ainsi une foule
de petites esquiiises familières de ruelles étroites, d'an-
gles, de canaux, de dessous de pont, de traguets pittores-
quement encombrés? La plume esl-elle plus maladroite
que le pinceau? Essayons.
Au fond de la place, ou, comme on dit , du campo s'é-
lève l'église de San-Mose, avec sa façade d'un rococo flam-
boyant, tourmenté , presque farouche dans sa violente
exagération. Cen'esl pas ce rococo fade, mollasse, vieillot
et fripé dont nous avons l'habitude en France , mais un
mauvais goût robuste, plein de force, d'exubérance, d'in-
vention et de caprice; les volutes se contounmal comme
des parafes de pierre, ics consoles font de brusques
saillies, les architraves sont interrompues par de pro-
fondes èchancrures, les allégories sculptées s'accoudent
sur l'arc des tympans avec des postures impossibles et
michelangesques. Des statues aux contours ronflants, aux
draperies bouillonnantes, prennent dans leur niche des
poses de capitan ou de maitre de danse. Le buste du fou-
dateur, a l'air, au bout du pyramidion qui le supporte,
tant il est moustachu et formidable, du propre portrait de
don Spavento. Eh bien! ces chicorées touffues comme des
choux, ces rocailles tarabiscotées, ces cartouches à ser
viette, ces colonnes à bracelets , ces Hgures strapassées,
ces surcharges d'ornementation extravagantes, produisent
un effet riche, grandiose en dépit du bon goût violé dans
chaque détail, mais violé par une imagination vigoureuse.
. Vigaole bldmeiait le dessinateur de ce portail fantasque.
k Nous l'absolvons pleinement. Ce bizarre architecte s'ap-
pelait Alexandre Trémiguon
(
YOYAGE EN ITALIE. ii7
Cette façade truculente est reliée par un pont volant à
son clocher, diminutif du campanile de la place Saint
Marc. En Italie, les architectes ont toujours été embar-
rassés des cloches; ils ne savent ou ne veulent pas les rat-
tacher au monument. On dirait que, préoccupés malgré
eux des temples païens, ils regardent le clocher catholique
comme une superfétation difforme, comme une excrois-
sance barbare ; ils n'en font qu'une tour isolée, une sorte
de beffroi , et semblent ignorer les magnifiques effets
qu'en a tirés l'architecture religieuse du Nord. Ceci soit
dit en passant. Nous aurons à revenir plus d'une fois sur
cette observation.
L'entrée de San-Mose est recouverte d'une épaisse por-
tière de cuir piqué, qui, lorsqu'on la soulève, laisse va-
guement entrevoir de la place, dans une ombre transpa-
rente, des éclairs de dorure, des étoiles de bougie, et sor-
tir de tièdes bouffées d'encens mêlées à des rumeurs
d'orgue et de prières.
Le clocher n'est pas un sinécuriste : il babille et caril-
lonne toute la journée. Le matin, c'est l'angelus, puis la
messe, puis les vêpres , puis le salut du soir ; à peine si
ses langues de fer se taisent quelques instants. Rien ne
fatigue ses poumons de bronze.
Tout auprès, séparé par une ruelle aussi étroite que
le callejon le plus étranglé de Grenade ou de Constan-
tine, et qui mène au traghetto du grand canal, s'abrite
dans l'ombre de l'église le presbytère, sombre façade
plaquée d'un rouge déteint, percée de fenêtres mornes
à grillages compliqués, et qui ferait tache à ce clair
tableau vénitien, si des masses de plantes pariétaires, re-
tombant en désordre, ne l'égayaient un peu de leur vert
tendre, et si une charmante madone, surmontant un
tronc pour les pauvres, n'y souriait entre deux lampes.
Les trois ou quatre maisons qui y font face contiennent
la maison de la boulangère assiégée par le prince russe ;
un marchand de fleurs, dont la devanture, garnie de
,.,, lAYAtt EN ITALIE.
ej>|iêr.* rk* IHiibMiiy^iiuiritiine bordé d'édifices d*un côte et
%. is.sWw^fi- l'iwflw; deChioggia, deTorcelloet d'autres
^r^.iv^iK «fi hi tow ferme ou des îles.
^x w^ftfitAk iMicombrées de légumes verts, de raisins,
A , «.««ht^H. iMissent.derrière elles une suave odeur de Tégé-
f%iv-M.. i/ih>M)lraste avec la senteur acre des embarcations
f^itiTi^^ ^ Uions, de rougets, de poulpes, d'huitres, de
l^^if«^««i^ii, do crabes, de coquillages et autres fruits de
i^^^iijv >ekMi la pittoresque expression vénitienne.
l|i^<iiln's portent le bois et le charbon, s'arrêtent aux
\^ki^ A\yau pour livrer leur marchandise et reprennent
Iji^HAr course paisible. Le vin arrive non dans des tonneaux,
(e^iinio chez nous, non dans des outres de peau de bouc,
çgunme en Espagne, mais dans de grandes cuves ouver-
tes qu'il teint de sa pourpre plus sombre que du jus de
iiiAres. L*épithète de noir, qu'Homère ne manque jamais
d'appliquer au vin, conviendrait parfaitement à ces pro«
duits des crus du Frioul et de l'Istrie.
On amène de la même manière l'eau pour remplir les
citernes; car Venise, malgré sa situation aquatique,
luoiinait de soif comme Tantale, ne possédant pas une
ttoulo source. Autrefois l'on allait chercher cette eau à
Fusine dans le canal de la Brenta. Maintenant les puits
artésiens, creusés avec bonheur par M. Degousée, fournis-
sent la plupart des citernes. Il n'est guère de campo qui
n'en possède une. L'orifice de ces réservoirs, entouré
d'une margelle comme celle d'un puits, a fourni les plus
délicieux motifs aux fantaisies des architectes et des
sculpteurs vénitiens : tantôt ils en font un chapiteau co-
rinthien, évidé au milieu ; tantôt une gueule de monstre;
d'autres fois ils enroulent autour de ce tambour de bronze,
de marbre ou de pierre, des bacchanales d'enfants, des
guirlandes de fleurs ou de fruits, par malheur trop sou-
vent usées par le frottement des cordes et des seaux de
cuivre. Ces citernes remplies de sable, où l'eau se main-
tient ûaiche, donnent un caractère particulier aux places;
TOYâGE en ITAUE. 149
Cette aquarelle, grande comme nature, était accrochée
en dehors de notre fenêtre du côté de l*eau.
Par l'autre bout, le canal, encore barré d'un pont, se
dégorgeait dans le canalazzo et laissait voir une portion
du mur d'entrée de la Douane de mer et la Fortune de
bronze virant au vent sur sa boule d'or, ainsi que les
agrès des embarcations trop fortes pour pénétrer dans les
étroites rues d'eau .
Vis-à-vis de nous se trouvait l'auberge de Y Étoile d^or,
qui n'a rien de remarquable qu'une terrasse festonnée de
vigne, et dont nous ne parlerions pas sans un détail carac*
tëristique de son enseigne, écrite primitivement en trois
langues : en italien, en français, en allemand ; les lettres
tudesques, effacées sans doute pendant le siège de Venise,
se devinent vaguement sous la couleur et n'ont pas été ré-
tablies par patriotisme. Cette muette protestation contre
le joug étranger se retrouve partout.
Assis sur notre balcon et poussant devant nous de légè-
res bouffées de tabac du Levant, nous allons crayonner
une esquisse de la vie vénitienne.
Il est matin encore ; le coup de canon de la frégate qui
ouvre le port vient de faire crever sa fumée blanche sur
If lagune ; la salutation angélique vibre aux mille clo-
chers de la ville. La Venise patricienne et bourgeoise dort
encore profondément ; mais les pauvres diables qui cou-
chent sur les marches des escaliers, sur les perrons des
palais ou le fut des colonnes, ont déjà quitté leur lit et
secoué leurs guenilles humides de la rosée nocturne.
Les barcarols du traguet lavent les flancs de leur gon-
dole, brossent le drap de la felce, polissent le fer de leur
proue, secouent le tapis de Perse qui garnit le fond du
bateau, font bouffer les coussins de cuir noir et mettent
tout en ordre dans leur embarcation pour être prêts i
l'appel de la pratique.
Les lourds bateaux qui apportent les proyisioi\& ^ V^t^^
commencent à ani ver de Mestre, de fu^me, àft\^lAv.^^^^\
Ï50 TOÏÀGE EN ITALIE.
espèce de faubourg maritime bordé d'édifices d'un côté et
'de jardins de l'aulre ; de Ghioggia, de Torceilo et d'autres
cndroils de la terre ferme ou des îles.
Ces barques, encombrées de légumes verts, de raisins,
de pêches, laissent.derrière elles une suave odeur de Tégé-
talion qui contraste avec la senteur acre des embarcations
chargiies de tlions, de rougets, de poulpes, d'huitrea, de
pidocchi, de crabes, de coquillages et autres fruits de
mer, selon la pittoresque expression vénitienne.
D'autres portent le bois et le charbon, s'arrêtent aux
portes d'eau pour livrer leur marchandise et reprennent
leur course paisible. Le vin arrive non dans des tonneaux,
comme chez nous, non dans des outres de peau de bouc,
comme en Espagne, mais dans de grandes ouves ouver-
tes qu'il teint de sa pourpre plus sombre que du jus de
mûres. L'épilhête de noir, qu'Homère ne manque jamais
d'appliquer au vin, conviendrait parfaitement à ces pro-
duits des crus du Frioul et de l'Istrie.
On amène de la môme manière l'eau pour remplir les
citernes; car Venise, malgré sa situation aquatique,
mourrait de soif comme Tantale, ne possédant pas une
seule source. Autrefois l'on allait chercher celle eau à
Fusine dans le canal de la Brenta. Maintenant les puits
artésiens, creusés avec bonheur par M. Degousèe, fournis-
sent la plupart des citernes. Il n'est guère de campo qui
n'en possède une. L'orifice de ces réservoirs, entoure
d'une margelle comme celle d'un puits, a fourni les plus
délicieux motifs aux fantaisies des architectes et des
sculpteurs vénitiens : tanliM ils en font un chapiteau co-
rintliien, évidé au milieu ; tantôt une gueule de monstre;
d'autres fois ils enroulent autour de ce tambour de brome,
de marbre ou de pierre, des bacchanales d'enfants, des
guirlandes de fleurs ou de fruits, par malheur trop sou-
vent usées par le frottement des cordes et des seaux de
cuivre. Ces citernes remplies de sable, où l'eau se main-
tieot iraiche, dojuient un caractère particulier aux ^
VOYAGE EN ITALIE. 151
elles 8*oavrent à certaines heures, et les femmes viemient
j puiser, comme les esclaves grecques aux fontaines anti-
ques.
Bon! voilà une gondole qui en accroche une autre. On
dirait, à les voir se mordre par leur fer de hache, deux
cygnes méchants se plumant à coups de bec ; Tun des
gondoliers n'a pas entendu, ou entendu trop tard le cri
d'avertissement, espèce de piaulement en jargon inconnu.
La dispute s'engage et les deux champions s*engtieulent
comme des héros homériques avant la bataille ; debout
sur la poupe, ils brandissent leur rame. On croirait qu'ils
vont s*assommer. N'ayez pas peur, il y aura plus de bruit
que de mal. Les : corps de Bacchm, les : sang de Diane vol-
tigent d'un bord à l'autre, mais bientôt les jurons mytho-
logiques ne suffisent plus. Les injures et les blasphèmes
se croisent en augmentant toujours d'intensité : canard
manqué, grenouille de vase, crabe boiteux, pou de mer,
chien fils de vache, âne fils de truie, assassin, ruffian,
mouchard, tedesco, telles sont les aimables qualifications
qu'ils se prodiguent. Associant le ciel à leur querelle, ils
injurient leurs saints respectifs : « La madone de ton tra-
guet est une coureuse qui ne vaut pas deux chandelles, »
dit l'un, a Ton saint est un bélître qui ne sait pas faire un
miracle présentable, » répond l'autre. Nous adoucissons
les termes.
Il est à remarquer que les vociférations sont d'autant
plus outrageuses que les barques s'éloignent davantage
et que les interlocuteurs de ce dialogue furibond se sen-
tent hors de portée.
Bientôt on n'entend plus que les croassements enroués
qui se perdent dans le lointain.
Voici passer une gondole officielle avec le pavillon au-
trichien à l'arrière, menant à quelque inspection un fonc-
tionnaire roide et froid, la poitrine chamarrée de décora-
tions; cette autre promène des Anglais, touristes flegma-
tiques ; celle-là, mince comme un patin^ file^uv^%\i^\v^>x^d^
152 YOTAGE EN ITALIE.
et discrète, du côté du large. Sa felce rabattue, ses jalou^
sies relevées, abritent deux amants qui vont déjeuner eh
partie fine à la pointe de Quintavalle ; celle-là, plus lourde
et plus large, emporte sous son tendelet rayé de blanc et
de bleu une honnête famille allant prendre les bains de
mer au Lido, sur cette plage dont le sable fin garde encore
la trace du pied des chevaux de lord Byron.
Mais l'église s'ouvre. Il en sort un cortège rouge por-
tant une bière rouge qu'on dépose dans une gondole rouge.
On porte ici le deuil en pourpre. C'est un mort qu'on em-
barque pour le cimetière, situé dans une île sur le che-
min de Murano. Les prêtres, les porteurs, les chandeliers
ti les ornements d'église occupent la barque qui précède.
Ya dormir, pauvre mort, sous le sable imprégné de sel
marin, à l'ombre d'une croix de fer qu'effleurera l'aile du
goéland ! Pour les os d'un Vénitien, la terre ferme serait
un manteau trop lourd.
Puisque nous en sommes sur ce sujet funèbre, disons
qu'à Venise, lorsqu'il meurt quelqu'un, on colle sur sa
maison et dans celles des rues avoisinantcs, en nianière
de billets de faire part, une pancarte imprimée qui dit son
nom, son âge, son lieu de naissance, la maladie à laquelle
il a succombé, affirme qu'il a reçu les sacrements, qu'il
est mort en bon chrétien, et demande pour lui les prières
des fidèles.
Laissons là ces idées mélancoliques ; le sillon de la
barque rouge s'est refermé, n'y pensons plus. Soyons our-
blieux comme le flot, qui ne garde la marque de rien ;
c'est à la vie, et non à la mort, qu'il faut songer I
xm
DETAILS FAMILIERS
Sur le pont vont et viennent des jeunes filles, ouvrières,
grisettes ou servantes, en chemise el jupon sous leur long
châle ; sur leurs nuques s'enroulent, comme des câbles,
de longues torsades de ces cheveux blonds roux, si chers
au peintre vénitien. Je salue de ma fenêtre ces modèles de
Paul Yéronèse, qui passent sans se souvenir qu'ils ont po-
sés, il y a trois cents ans, pour les Noces de Cana. De
vieilles femmes, encapuchonnées de la baûte nationale, se
hâtent pour arriver à temps à la messe, dont le dernier
coup tinte à San~Mosé.
Des soldats hongrois, aux pantalons bleus, aux bot*
tines noires, à la casaque de coutil gris, font résonner le
pont sous leur pas pesant et régulier, portant à quelque
caserne le bois pour faire cuire la soupe ou les victuailles
de la gamelle.
Des illustrissimi, anciens nobles ruinés, ayant encore
grand air sous leurs vêtements propres et râpés, s*en vont
prendre à Florian, le lieu de réunion de l'aristocratie^
cet excellent café dont Gonstantinople a transmis la re-
cette à Venise, et que nulle part on ne boit meilleur. Ail-
leurs, peut-être, ces apparitions du temps passé excite-
raient le sourire ; mais le peuple de Venise aime &^^\&\V\&
154 VOYAGE EN ITAUE.
noblesse, qui a toujours été bonne et familière avec lui.
Rien ne se fait à la façon ordinaire dans cette ville fao»
tastique. Les musiques des rues, au lieu de cheminer sur
la hanche du tourneur de manivelle, sont trimballées par
eau : l'orgue va en gondole.
Il en passe justement un sous notre balcon ; c'est une
de ces grandes mécaniques que Ton fabrique à Crémone,
la patrie des bons violons. Rien ne ressemble moins à
ces boîtes à fausses notes dont le rouleau édenté ne sou-
lève plus qu'une partie des touches sonores, et qui, chez
nous, font hurler d'angoisse les chiens au coin des car-
refours; des jeux de trompettes, de triangles et de tam-
bours de basque en font un orchestre complet, au son du-
quel danse un bal de marionnettes mécaniques renfermées
dans un cartouche. On dirait une ouverture d'opéra qui
se promène.
Plus d'une barque se détourne de son chemin pour jouir
plus longtemps de la mélodie, et la gondole musicale s'a-
vance suivie d'une petite flottille dilettante qui parcourt
les canaux après elle.
Quel est donc ce bateau qui passe ayant amarré à son
flanc une espèce de monstre bleuâtre qui barbote, clapote
et fait voler l'eau en écume? Ce sont des pécheurs qui
montrent un dauphin, curiosité marine capturée dang
leurs filets, et qui tendent leurs bonnets aux fenêtres et
aux gondoles pour recueillir quelque monnaie. De fortes
cordes, nouées adroitement, maintiennent l'animal moitié
dans son élément, moitié dans l'air, afin qu'on puisse le
voir. 11 ne ressemble guère à ces monstres fantastiques
auxquels le blason donne le nom de dauphin, chimère
qui tient le milieu entre le poisson et l'ornement. Nous
n'avons pas retrouvé dans cette grosse tête bombée, ter-
minée par un bec, les fosses héraldiques et les déchique-
tures lambrequinées des armoiries. Arion, avec sa lyre»
ne ferait pas trop bonne figure ef^ourché sur une monture
de cette espèce.
mifflE SI? !lTA3iK. fS^
MainfcBanl we^mésas en mlM >âe Hb pHaoe. Le taiMon
ii*est pas mus JDHmè. La IboiËliigiie <àii msKrcluaiâ 'At^ irt-
tare, dont la hanufat «fe fiftandies ftf «île itoole «st dUMié
an bas da pont, tA ««mte; Ite fommenoL sod! «a pMne
actifité et mêlcBt da» Faôr r^sfàBor de la finèe et tes
parfamsimpeaicresde nnHebooillaiite: la finliure tient
une grande place dans la lie itilîfnne, La sobriété est nne
vertu méridionale qm se oonplîqne aisément de paresse,
et il se fait peu d-e coisine dans les maisons. On envoie
cherdier à ces oflMnes en plein vent des p&tes, des bei-
gnets, des bras de poulpe, des poissons frits, que d*autres>
moins cérémonieux, c<«s<»nment sur place !
Le fiîturier, qu*on nous pardonne ce néologisme néces*
saire dans un voyage en Italie, est un grand et gros gail*
lard pansu, jouffla, espèce d'Hercule obèse, type de Pal*
forio, aux joues écarlates, au nez de perroquet, aux oreilles
ornées de boucles, aux luisants cheveux noirs frisés par
petites mèches, comme de la peau d*agneau d'Astrakan. Il
se carre comme un roi sur son trône, ayant derrière lui
trois ou quatre rangées de grands plats de cuivre estam-
pés et brillants, pareils à des boucliers antiques pondus
au rebord des trirèmes.
Le marchand de citrouilles, mets dont les VAni tiens
sont friands, étale aussi sa denrée par masse qui r^th
semblent à des pains de cire jaune et qu'il dAhitu au
tranches. Une jeune fille, à la fenêtre, fait Migiin au mt^r-
chand et descend, au bout d'une flcolle, uu imitiitr niim
lequel elle remonte un morceau do citrouillo \iru\M¥^
tionné à Targent qu'elle a descendu. Cett«) um\ih*a mmi*
mode de s'approvisionner convient à la nûiicbttla»r<e vé-
nitienne.
Un groupe s'est formé au miliou du caiiipo, groupe
bientôt épaissi de tous les pasHautH et lU^ luub Itib tUnnnrê
dégorgés par le pont et qui se nuuhiiil, pur lu mallii h Um^
de l'église, à la Frezzariu ou û lu plua) Suint-Maix, leti
deux endroits les plus fré(iuentéii de Vt^uititi,
156 YOTiGE EN ITALIE.
Un cercle laissé libre au centre du rassemblement nous
permet de voir un pauvre diable fort délabré, coiffé d*un
Chapeau élégiaquC; vêtu d'un habit piteux et d*un
pantalon effrangé ; il a prés de lui une vieille, affreuse
compagnonne. Parque mêlée de sorcière, en aussi piètre
équipage que le bonhomme. Un panier couvert est placé à
terre devant eux.
Un chien hérissé, sordide, maigre, mais ayant l'air iiif-
telligent d'un animal académique dressé à toutes sortes
d'exercices, regarde le vieux couple avec cet œil humain
que prend le chien devant son maître : il semble attendre
un signe, un ordre.
Est-ce à une représentation de chiens savants que nous
allons assister ? Cependant il n'y a pas de musique, et la
pauvre béte n'est pas habillée en marquis.
Le vieux a fait un geste de commandement. Le chien
attentif s'est précipité sur le panier, dont il a soulevé avec
les dents un des couvercles ; il y reste quelques secondes,
puis, poussant l'autre couvercle de son nez, il ressort
triomphant, tenant dans la gueule un petit morceau de
papier plié, qu'il dépose aux pieds de la vieille ; il recom-
mence ce manège plusieurs fois, et les assistants s'arra*
chent des billets ainsi extraits du panier.
Ce chien tire des numéros pour la loterie. Ceux qu'il
amène dans certaines conditions doivent gagner infail-
liblement : les joueurs et les joueuses, qui sont en grand
nombre à Venise, comme dans tous les pays malheureux,
où l'espérance d'une fortune subite, gagnée sans travail,
agit énergiquement sur les imagination, ont grande con-
fiance aux numéros ainsi péchés par le chien.
En voyant la misère profonde et la mine famélique du
couple, l'anatomie efflanquée du chien dont les numéros
devaient faire gagner tant d'écus, nous nous demandions
pourquoi ces pauvres diables ne profitaient pas davantage
des moyens de faire fortune qu'ils distribuaient si génè-
reusement aux autres pour quelques sous.
WTAGE 01 lUnE. iS!
Cette rèfledon si sinqile ne venait à penonne. Peol-
étre les devins de noméros sont-ils comme les sorcières,
qui ne peuvent prévoir l'avenir ponr elles-mêmes ; clair-
voyantes ponr les antres, elles deviennent avengles
qoand il s*agit d'elles ; autrement, ces deux malhenrenx
eussent été bien £niti& de n*ôtre pas millionnaires pour
le moins.
Venise est pleine de bureaux de loterie. Les numéros
gagnants inscrits sur des cartels encadrés de fleurs et de
rubans, en diiffires feuitastiqpies d'azur, de vermillon eC
d'or, exdteot la cupidité des passants. Le soir, ils sont
brillamment illunûnés de bougies et de lanq)es : les nu*
méros bvoris, les numéros qui doivent infailliblement
8ortir,d'après ces calculs de pr^bilité chers aux joueurs
de loterie, aussi forts sur cette matière que M. Poisson,
de rinstitnt, sont aussi exposés en grande pompe. Cer-
tains joueurs, qui suivent opiniâtrement ces martingales
iniaginaires, les adiètent à tout prix et reconunencent,
malgré de nombreuses déceptions, leurs mises doublées
ou tnplèes d'après des progressions mathématiques.
En France, on a supprimé la loterie comme immorale.
Peut-être est-il plus humain de ne pas ôter l'espérance au
malheur : pourquoi donner à de pauvres diables la certi-
tude qu'ils n'auront jamais le sou ? Cette chimère du gros
lot, ce paradis du quateme et du quine, a fait patienter
jusqu'à la fin bien des désespoirs.
Notre gondole doit venir à trois heures. Antonio heurle
à la porte d'eau : nous avons remercié les barcarols de
l'hôtel d'Europe et pris une gondole au mois, ce qui
est peu coûteux et plus commode. Antonio est un jeune
drôle de quinze ou seize ans, très-alerte, très-futù, ma-
niant passsdilement l'aviron, faisant fort bon effet sur la
poupe de la barqne, avec son bonnet chioggiotc ci sa
veste d'indienne à dessins perses. 11 n'a q\\\ui défaut :
c'est de se préoccuper trop vivement de la jambe des jolies
femmes qui entrent en gondole et qui en sorlent ; l'autre
Itf TOTAGE EM ITALTB.
jour une petite pantoufle d'or chaussant un bas de soie
brodé, qui descendait trois marches de marbre rose,
faillit nous faire chavirer par notre trop inQamuiable gon-
dolier. A cela prés, il était fort gentil ; l'amour le préser-
vait de l'ivrognerie. Cupidon le sauvait de Bacchus, dirait
un classique.
li y a tout au bout de la nve des tsclavons, au delà des
jardins publics, à la pointe de Quînlavalle, dans l'ile de
San-Pietro, la maison d'un vieux pâctieur nommé Ser-
Zuane, célèbre pour les diners de poisson, comme l'hâtel
de Trafalgar ou la taverne du Vaisseau, à Greennicli, prè»
de Londres, ou comme la Râpée i, Paris.
Nous avions formé la partie d'y aller dîner, et faisant
tenir la gondole un peu au large, nous jouissions nonclia-
lanunent de ce spectacle dont l'œil ne peut se lasser, le
vit-il tous les jours, tant il esladmirable, féerique, etper-
péluellementneuf. Nous voyons défiler devant nous comme
Bur une bande panoramique, entre le ciel et l'eau, la Zecca,
l'ancienne bibliothèque de Sanzovino, les colonnes de
la Piazzella, le palais ducal, le pont des Soupira, l'hOtel
Danieli, le quai des Esclavons, tout bordé de boutiques
et d'embarcations deTeffet le plus pittoresque ; les fonda-
menta Cà di Dio qui prolongent la ligne du quai et les jar-
dins publics, dont la verdure et la fraîcheur démentent
cette idée qu'il n'y a dans Venise que de l'eau, du marbre
et de la brique.
Ayant tourné les jardins nous abordâmes, par le canal
deSan-Pielro de Castcllo, à la demeure de Ser-Zuane;
des barques tirées sur le sable et piltoresquement
échouées, des filets étendus au soleil, des poutrelles et
des planches, forment un Iraguet rustique devant son
logis, fort simple d'ailleurs, et fourniraient un motif pir
quant de croquis maritime à Eugène Isabey.
On nous avait prépai'é la plus belle chambre de la mai-
son. Nous fimes transporter notre couverl au fond da
jardin, sous une tonnelle ombragée de pampres, de
TOTAGE EN ITALIE. 150
feuilles de figuier, et d*où pendaient les fruits de quel-
ques courges qu'on avait fait grimper. Le jardin, obstrué
de plantes potagères, de fleurs et de mauvaises herbes,
était assez mal peigné pour être charmant. Cette végé-
tation libre et touffue nous plaît plus qu'une culture trop
ornée.
Ser-Zuane, quoiqu'un peu contrarié de cette fantaisie
toujours incompréhensible pour des gens du peuple, de
préférer un banc de bois, une table à tréteaux sous un
massif de verdure, à une chaise de crin devant une table
d'acajou, dans une chambre à glaces et à estampes de la
jrue Saint-Jacques, ne s'en montra pas moins envers nous
de la plus joviale cordialité.
La femme de Ser-Zuane, qui parait jouir au logis d'une
autorité despotique, est une grosse commère réjouie,
haute en couleur, baslionnée d'appas formidables. Elle
aime à dire des gaillardises auxquelles son vieux époux
donne la réplique. Nous ne savons si ce Philémon et cette
Baucis de la friture ont été heureux, mais ils ont eu beau-
coup d'enfants, comme les princes et les princesses des
contes de fées. Le Zuane prétend même qu'il est assez
vert pour augmenter cette nombreuse lignée, mais sa
femme dit que c'est une pure fatuité.
Chaque pays a ses mets locaux, son plat particulier.
Marseille vante sa bouille-à-baisse, son aioli et ses clo-
visses; Venise a la soupe aux pidocchi, qui vaut mieux
que son nom peu ragoûtant. Les pidocchi (poux de mer)
sont des espèces de moules qui se recueillent dans les
lagunes et les canaux mêmes. Les meilleurs sont ceux de
FÂrsenal.
La soupe aux pidocchi est classique chez Ser-Zuane,
et tout voyageur épris de la couleur locale doit à sa con-
science d'en manger une, accommodée de la main du
vieux pécheur de l'Adriatique. Nous déclarons, la main
sur l'estomac, préférer le potage à la bisque et le turlle-
fioup; mais cependant, le bouillon demQ\x\^%^ ç.Qv\s^\Na.-
160
TOTAGE EN ITALIE.
blâment relevé d'épices et d'herbes aromatiques, a bien
son charme, surtout sous une treille de Quintavalle.
Le reste du diner, qu'un supérieur de chartreux n'eût
par désavoué, se composait d'huitres de l'Arsenal aux
fines herbes, d'écrevisses de mer d'un blanc rosâtre, de
soles et de muges de Chioggia au court-bouillon, de
rougets et de sardines frites, le tout arrosé de vin du val
Folicella gI de Piccolit de ConegUano, avec un dessert de
ces beaux fruits venneils et dorés qui se cuisent au soleil
sur les collines d'Esta, de Monseltce et de Montagnana.
Au dessert, pendant que nous buvions une bouteille de
vin de Samos, cuit et miellé comme un vin liomérique,
la vieille vint causer avec nous, gaiement et familière-
ment, à la façon d'une hfltesse antique ; elle offrit un
gros bouquet, arraché à la hâte dans son jardin et noué
d'un brin de jonc, à la femme de l'ami qui partageait
notre repas, charmante personne à la physionomie espa-
gnole, dont \ë bras rond et blanc sortait du sabot de den-
telles noires qui terminait sa manche.
La vieille se récria sur la blancheur et la beauté de ce
bras, qu'elle baisa à plusieurs reprises avec celte grâce
familière du bas peuple de Venise, dont la courtoisie res-
pectueuse n'a rien de servi le.
L'addilion nous fut apportée, écrite sur le fond d'une
assiette. Elle montait assez haut, mais nous avions fait
un dinep délicat et curieux, et, eu qualité d'étranger,
nous devions payer un tiers de plus qu'un naturel d«
pays, pour les frais de traduction; il n'y avait rien à dire;
aussi ne fîmes-nous pas la moindre observation, et la pê-
cheur nous reconduisit jusqu'au traguel où nos gondoles
nous attendaient.
Nous allâmes faire un tour aux jardins publics, tout
voisins de là : c'est une grande promenade plantée d'ar-
bres, dessinant un nngle obtus sur la mer, et terminée
Il sa pointe par un monticule sunnonlé d'un café fré-
quenté des buveurs et des musiciens ambulants. Les en-
TOTAGE EN ITAUE. 161
fants et les jeunes filles s'amusent à dévaler sur cette
pente douce, tapissée de gazon fin.
La vue s'étend au loin sur la lagune : l'on aperçoit
de là Murano, l'île où se fait le verre ; San-Servolo, où est
l'hôpital des fous, et la ligne basse du Lido, avec ses
dunes, ses cabarets et ses arbres écimés ; des rangées de
pieux, indiquant la profondeur de l'eau, forment des es-
pèces d'allées dans cette mer peu profonde, où flottent,
des bancs de varechs et de fucus. La perspective est
égayée par un va-et-vient perpétuel de voiles et d'embar-
cations.
Les jardins publics, les jours de fête, renferment la
plus charmante collection de beautés vénitiennes. C'est
là qu'on peut étudier à son aise ce type caractérisé par
Gozzi, biondo^ bianco et grassoto.
La présence des Autrichiens a dû nécessairement mo-
difier le type vénitien, quoique cependant les unions
soient rares, à cause de l'aversion naturelle des deux
races; mais l'on retrouve encore dans la réalité les mo-
dèles de Jean Bellin, de Giorgione, de Titien et de Véro—
nèse.
Les jeunes filles se promènent par groupes de deux ou
trois, la plupart tête nue et coiffées avec beaucoup de
goût de leurs opulents cheveux blonds ou cliâtains. Le
type brun méridional est assez rare à Venise parmi les
femmes, quoique fréquent chez les hommes. Nous avions
déjà remarqué cette bizarrerie en Espagne, à Valence,
où la population mâle a le poil noir, le teint olivâtre,
Taspect hâve et brûlé d'une tribu de bédouins d'Afrique,
tandis que les femmes sont blondes, blanches et fraîches
comme les fermières du Lancashire. Du reste, cette dis-
tribution de nuances est très-bonne. — Adam était cou-
leur de brique, Eve couleur de lait, — et elle fournit aux
peintres d'heureuses oppositions.
Nous avons vu là de bien charmantes tètes, dont le
louvenir très-distinct pour nous serait dV^ûV^ ^ \^\ît^
les VOYiGE EN ITAUB.
duire sans crayon. Nous essayerons d*esquisser quelques
traits généraux. Les lignes de la figure, sans arriver à
avoir la régularité grecque, régularité presque architec-
turale et qui est comme le poncis de la beauté, ont néan-
moins un rhythme qui manque aux visages du Nord, plus -
tourmentés par la pensée et les multiples inquiétudes de
la civilisation. Les nez sont plus purs, plus francs d*aréte
que les nez septentrionaux, toujours pleins d'imprévu et
de caprice. Les yeux ont aussi cette placidité brillante
inconnue chez nous et qui rappelle le regard clair et
tranquille de Tanimal : ils sont noirs très-souvent, malgré
la teinte blonde des cheveux; la bouche a cette smorfia,
espèce de sourire dédaigneux plein de provocation et de
charme, qui donne tant de caractère aux têtes des maîtres
italiens.
Ce qu'il y a de charmant surtout chez les Vénitiennes,
c'est la nuque, l'attache du col et la naissance des épaules.
On ne saurait rien imaginer de plus svelte, de plus élé-
gant, de plus fin et de plus rond. 11 y a du cygne et de la
colombe dans ces cols qui ondulent, se penchent et se
rengorgent; sur les nuques se tordent toutes sortes de
petits cheveux follets, de petites boucles rebelles, échap-
pées aux morsures du peigne, avec des Jeux de lumière,
des pétillements de soleil, des éclairs d'ombre à ravir un
coloriste. Après une promenade aux jardins publics, on
ne s'étonne plus de la splendeur dorée de l'école véni-
tienne ; ce qu'on croyait un rêve de l'art n'est que la
traduction quelquefois inférieure de la réalité. Nous
avons suivi bien souvent quelques-unes de ces nuques
sans même essayer de voir la tête qu'elles portaient,
nous enivrant de ces lignes si pures et de cette chaude
blancheur.
Une fois même nous fîmes, à travers l'écheveau des
ruelles de Venise, la promenade la plus embrouillée à la
suite d'une belle nuque qui n'y comprenait rien et nous
prenait pour un galantin opiniâtre et imbécile.
TOTAGE EN ITAUE. 155
C'était une grande fille, brune par extraordinaire, ayant
beaucoup de ressemblance avec Mlle Rachel pour Télé-
gance longue et fine de son corps et les attaches antiques
de son col. Elle avait une dignité si parfaite de mouve-
ments que son grand châle rouge de barége semblait sur
elle le manteau de pourpre d'une reine. Jamais la grande
tr^édienne n'a fait prendre à ses péplum et à ses tU'
niques des plis plus beaux et plus nobles. Elle marchait
vite, faisant écumer autour d'elle le volant de sa robe
bleue, comme les vagues aux pieds de Thétis, avec une
aisance et une fierté d'allure dont une grande coquette
eût été jalouse. Nous la perdions souvent à travers les
masses de promeneurs ; mais la rouge étincelle de son
châle nous guidait comme l'éclat d'un phare, et nous la
retrouvions toujours.
Ce pourchas avait commencé sur la place Saint-Marc.
Prés du pont de la Paille, la belle s'arrêta et causa quel-
ques instants avec un vieil homme basané, gris de barbe
et de cheveux, gondolier ou pêcheur, qui semblait être
son père. Le vieillard lui donna quelque argent, puis
elle s'enfonça dans une de ces petites ruelles qui débou-
chent sur le quai des Esclavons. Après beaucoup de
détours dans ce dédale de ruelles, de sotto portici , de
canaux, de ponts qui égarent si souvent l'étranger à Ve-
nise, elle fit halte, sans doute pour se débarrasser de
l'ombre qui la suivait à distance, devant une de ces bou-
tiques de poissons en plein vent, où le thon se débite par
rouges tranches ; elle marchanda longuement un mor-
ceau qu'elle ne prit pas. Elle se remit en marche, tour-
nant imperceptiblement la tête sur l'épaule et roulant sa
prunelle dans le coin de l'œil pour voir si elle était dé-
barrassée de son attentif. Quand elle s'aperçut du con-
traire, elle fit un geste de mauvaise humeur qui la rendit
encore plus charmante, et continua sa route par les rues,
les places, les ruelles, les passages, les ponts à escaliers,
de manière à nous désorienter complfelemeal* ^^<^ TL^>àSib
164 TpTAGE EN ITAUB.
mena ainsi» de son pas agile et toujours plus pressé, du
cdté de FArsenal, dans un quartier désert, jusqu'à une
place où s'élève une façade d'église non achevée, et là se
jeta comme une biche effarée contre une porte qui s'ou-
vrit et se ferma aussitôt.
Outre toutes les suppositions que put faire cette pauvre
enfant, attaque galante, séduction, enlèvement, elle ne
8*imagina certainement pas qu'elle était suivie par un poète
plastique qui donnait une fête à ses yeux et cherchait à
graver dans son souvenir, comme une belle strophe ou un
beau tableau, cette nuque charmante qu'il ne devait plus
revoir^
XIV
LE DÉBUT eu VICAIRE, QÔND0LE8, COUCHER DU SOLEIL
Au sortir des jardins publics, on se trouve sur un an-
cien canal comblé et transformé en rue. Cette rue présen-
tait Taspect le plus animé ; en dehors de toutes les fe-
nêtres et de tous les balcons pendaient des pièces de damas,
des lés debrocatelle, des tapis de Perse ou faits de pièces
de couleur en façon d'habit d'arle |uin, comme on en fa-
brique à Venise; des nappes de guipure, des morceaux de
soie flambée, et aux maisons plus pauvres des rideaux ou
des draps de lit : il n'y avait pas une façade qui ne fût
point pavoisée. Nous nous serions cru en France un jour
de Fête-Dieu, au temps où la procession pouvait sortir,
si Tétrangeté des costumes et des types ne nous eût rap-
pelé le contraire ; les fenêtres encadraient des groupe» de
trois ou quatre jeunes filles ou jeunes femmes en robei
blanches ou bleues, avec des châles de couletir» titeif
l'air animé et joyeux, amicalement enlacées, »e pencbfttit
vers la rue, se tournant pour répondre aux homniéM pli»
ces derrière elles.
La rue était encombrée de boutiques de friture, Aë mêP
chands de pastèques, de citrouilles et de raisin»! {m h^'
quajoli jetaient dans l'eau ces quelques goutte» de kifè^t
qui lui donnent la froideur de la glace M \% \tt\\AAl ^ ^^
iC6 TOYAGE EN ITALIE.
pale. Les cafetiers improvisés débitaient leur brune li-
queur avec le marc ; d'autres vendaient des glaces gros-
sièrement colorées. Les cabarets regorgeaient de buveurSy
fêtant le vin noir d'Italie et le vin jaune de Grèce ; une
foule incroyable fourmillait dans un gai tumulte sur cet
espace étroit.
L'église devant laquelle nous passâmes laissait voir par
ses portes ouvertes un embrasement de cierges. Le maître-
autel éblouissait, et, dans cette chaude atmosphère rouge,
scintillaient comme des étoiles des milliers de lumières ;
l'église était tendue de damas galonné d'or, festonnée
de guirlandes en papier, et l'assistance était si com-
pacte qu'il nous fut impossible de faire trois pas au delà
du seuil.
Un ouragan de musique, basses, flûtes et violons, se dé-
chaînait sous la voûte enflammée, puis les voix reprenaient
leur psalmodie. Un office en musique n'est pas rareà Venise ;
mais cet office était écouté avec une curiosité attentive qui
n'est guère le fait de la dévotion italienne, un peu sen-
suelle et distraite.
Un prêtre de \a paroisse débutait comme curé ou comme
vicaire, nous ne savons plus lequel, et c'était là le motif
de cette fête. Des sonnets et des odes à la louange de ses
vertus évangéliques et de sa charité chrétienne placar-
daient toutes les murailles : en Italie, tout est occasion de
sonaet ; on en fait sur les mariages, sur les naissances,
sur les anniversaires, sur les guérisons, sur les morts ; on
en crible les cantatrices ; le sonnet est en Italie ce que la
réclame est chez nous, réclame innocente et poétique, dé-
sintéressée surtout, épanchement naïf de cette admira-
tion enfantine que les peuples du Midi, plus passionnés
que ceux du Nord, sentent le besoin d'épancher à propos
de tout. Dans ces sonnets, il se fait une effroyable con-
sommation de métaphores et de concetti ; on y décroche
les étoiles à tout instant ; les planètes y dansent des
sarabandes, et l'on y fait des omelettes de lunes et de so-
10YAGE VS ITAUE. 167
leils. VAdone du cavalier Marin n'est pas si oublié qu'on
pense.
En longeant les fondamenta Cà di Dio pour retourner à
la Piazetta, nous vîmes des jeunes gens de la ville, ama«
teurs de prouesses aquatiques comme nos canotiers pari-
siens, qui lançaient à toutes rames leur gondole contre la
berge du quai, et, à quelques pouces du revêtement de
pierre, au plus fort de l'élan, par un brusque coup d'a-
tiron, arrêtaient la barque net. Ce jeu est effrayant et
gracieux : on croit, quand on la voit venir de cette vitesse,
que l'embarcation va se briser en mille morceaux, mais
il n'en est rien ; l'on prend du champ et l'on recommence.
Cest ainsi que les cavaliers arabes ou turcs poussent leurs
chevaux à fond de train contre un mur, et les retiennent
8ur leurs quatre jambes, faisant soudain succéder l'im-
mobilité du repos à la violence de la course. Les anciens
Vénitiens ont pu voir jadis ces fantasias équestres dans
l'Atmeidan de Constantinople, et les ont traduites à Tusage
de leur patrie, où le cheval est pour ainsi dire un être
chimérique.
Plus d'un jeune patricien revêt encore la veste, le bon-
net et la ceinture traditionnels, et dirige lui-même sa
gondole avec beaucoup d'aisance. Les étrangers aussi y
prennent goût, les Anglais principalement, en leur qua-
lité de peuple nautique. Plusieurs d'entre eux payent des
maîtres de gondole et s'exercent dans l'art difficile de na-
ger à la vénitienne.
Tous les matins, sons notre balcon, passait un jeune
gentleman du plus grand air, qui travaillait sa leçon de
rame avec conscience et transpiration ; il faisait des
progrés visibles, et doit être en état maintenant d'être
reçu dans la corporation des Nicolotti ou des Gastellani ;
s'il continue, il pourra peut-être aspirer au baptême
d'encre de sépia, qui se confère encore en secret, lorsqu'il
s'agit de sacrer un chef à ces factions en gondole.
11 y a de bien beaux couchers de soleil à Paris. Lora-
' !lB V0Y.1GE En ITALIE,
qu'on Bort des Tuileries par la place de la Concorde et
qu'on tourne la figure du cillé des Champs-Elysées, il est
difficile de ne pas étie ébloui du magnifique spectacle
qui se présente : les niasses d'arbres, l'obélisque égyp-
tien, la perspective magique de la grande allée, la porte
triomphale de l'Arc-de l'Éioile, ouverte sur le vide,
font un admirable encadrement à l'astre qui s'éteint dans
des splendeurs plus éclatantes pour nos yeux que celles
du jour.
Hais il y a quelque chose de plus beau encore : c'est un
coucher de soleil à Venise, lorsqu'on vient du Lido, de
Quîntavalle ou des jardins publics.
La ligne de maisons de la Giudecca qu'interrompt le
dAme de l'église du Rédempteur ; la pointe de la Douane
de mer élevant sa tour carrée, surmontée de deux Hei^
cules soutenant une Fortune ; les deux coupoles de Santa-
Maria délia Sainte, arrondies comme des seins pleins de
lait, forment une découpure merveilleusement acciden-
tée, qui se détache en vigueur sur le ciei et fait le fond du
tableau.
L'Ile de Saint-Georges-Majeur, placée plus avant, sert
de repoussoir, avec son église, son ddme et son clocher
de briques, diminutif du Campanile, qu'on aperçoit à
droite, au-dessus de l'ancienne Dlbliothéque et du palais
ducal.
Tous ces édifices baignés d'ombre, puisque la lumière
est derrière eux, ont des Ions azurés, lilas, violets, sur
lesquels se dessinent en noir les agrès des bâtiments i
l'ancre ; au-njessus d'eux éclate un incendie de splendeurs,
un feu d'artiGce de rayons ; le soleil s'abaisse dans des
smoncellemcnis de topazes, de rubis, d'améthystes que le
vent fait couler h chaque minute, en changeant la forme
des nuages ; des fusées éblouissantes jaillissent entre les
deux coupoles de la Salute, et quelquefois, selon le point
oà l'on est placé, la flèche de Palladio coupe en deux le
disque de l'aslro.
TOTIGE ES ITALIE. ie»
Cela sans doute est fort beau. Hais oe qui double la
magie du spectacle, c*est qu^il est rè^té par Teau. Ce
coucher du soleil, plus magnifique que celui d'aucun roi^
a la lagune pour miroir: toutes ces lueurs, tous ces
rayons, tous ces feux, toutes ces phosphorescences mis*
sellent sur le clapotis des vagues en étincelles, en pail-
lettes, en prismes, en traînées de flamme. Cela reluit,
4îela scintille, cela flamboie, cela s'agite dans un four-
millement lumineux perpétuel. Le clocher de Saint*
Georges-Majeur, avec son ombre opaque qui s'allonge au
loin, tranche en noir sur cet embrasement aquatique, ce
qui le grandit d'une façon démesurée et lui donne Tair
d*avoir sa base au fond de Tabîme. La découpure des édi-
fices semble nager entre deux ciels ou entre deux mers.
Est-^ l'eau qui reflète le ciel ou le ciel qui reflète Teau?
L'œil hésite et tout se confond dans un éblouissement
général.
Ce spectacle splendide nous rappela ce passage du Jfo-
gicien prodigieux de Calderon, où le poète, décrivant un
coucher de soleil par la bouche de l'étudiant Cyprien,
peint les nuées et les vagues qui font
Une tombe d'argent aa grand cadavre cforl
Hais laissons là cette peinture impossible, et regrettons
que Ziem, qui a fait un si joli lever de soleil d'azur, d'ar-
gent et de rose, au large de la Piaxzetta, ne lui ait pas
donné pour pendant un coucher pris de San-Servolo ou de
la riva dei Schiavoni ; cela nous dispenserait de notre
description.
On nous débarqua au traguet dek Piaraetta, miromhré
d'une émeute de gondoles, et nous nous dirig^Am^ff vf>r<
la Piazza par les arcades de l'ancienne Bïhliofh^'<'p# Hii
Sansovino, aujourd'hui palais du vic^-fr>i. ,Vofon«? nn pfï<ï
sant un détail caractéristique: aux f»ndroifs pr-'.p^^*? o^'i
l'on élèverait chez nous une colonne Rambnf^'ou, on ^r^rA
une grande croix noire avec ce rtiof , fltp^m^ r^' r,v^\T\^ nt\.
170 VOYAGE Et- ITAUB.
dalion qui n'est pas Irès-pteuseinent observée. C'est faire
un Eingulier usage du signe de noire Rédeniplion, que de
l'employer à protéger les angles suspccls. N'y a-t-il pas
là quelque réminiscence du paganisme, une traduction à
la mode italienne du vers d'Horace : ^^^m
EnfsQis, allez plus loin; cet endroit est eacrè? ^^^H
Nous demandons pardon aux lecteurs et surtounjiV
lectrices de cetle remarque un peu familière, mais c'est
un Irait de mœurs qu'on peut et qu'on doit noter. 11
peint l'Italie mieux peut-éire qu'une grande dissertation
générale.
C'est sur la Piazza, vers les huit heures du soir, que la
vie de Venise arrive à son maximum d'intensité. On ne
saurait rien imaginer de plus gai, de plus vif, de plus
amusant. Le soleil couchant illumine du rose le plus vif
la façade de Saint-Marc, qui semble rougir de plaisir et
scintille ardemment dans ce dernier rayon. Quelques
pigeons retardataires regaguent le pignon ou la corniche
où ils doivent dormir jusqu'au matin, la tête sous leur
aile-
La Fiazza est toute bordée de cafés, comme le Palais-
Royal de Paris, avec lequel elle offre plus d'une ressent-
blance; le plus célèbre de tous est le café Florian, ren-
dez-vous de l'aristocratie . Puis viennent les cafés Suftîl,
Quadri, Costanza, fréquentés par les Grecs, l'Empereur
d'Autriche, où se réunissent les Allemands et les Le-
vantins.
Ces cafés n'ont rien de remarquable comme ornementa-
tion, surtout si on les compare aux superbes établisse'
ments surchargés d'or, de peintures et de glaces, que
Paris possède en ce genre : ils consistent en quelques
pièces fort simples, assez basses de plafond, où l'on ne se
tient jamais, à moinsq ne ce ne soit dans les plus mauvais
jours de l'hiver ; la seule décoration caraclérislique que
nous puissions noter, ce sont quelques panneaux de flii-
TOTAGE EN ITÂLIB. 171
grane de verre colorié formant vitre dans les portes inté-
rieures du café Florian.
L'ancien propriétaire du café Florian était très-bien vu
de la vieille noblesse vénitienne, à laquelle il rendait
toutes sortes de petits services officieux. Il fut aussi Fami
de Ganova, qui modela la jambe du cafetier, atteint de la
goutte, pour que le cordonnier pût lui faire des chaus-
sures qui ne le gênassent point. Ce trait de bonhomie
est touchant de la part de Tillustre artiste devant qui
la belle Pauline Borghèse ne dédaigna pas de poser nue.
Le café, nous l'avons déjà dit, est excellent à Venise ;
on le sert sur des plateaux de cuivre, accompagné d'un
verre dont la dégustation occupe des heures entières les
loisirs des Vénitiens. Les glaces et les granits n'ont de re-
marquable que leur bas prix ; il y a loin de là aux raffi-
nements exquis des boissons glacées espagnoles. Nous
n'avons rien trouvé de spécial qu'un certain sorbet au rai-
sin ou vert-jus, très-frais, très-savoureux.
Les consommateurs se placent sous les arcades ou sur
la Piazza même, où sont installés devant chaque café des
chaises, des bancs de bois et des tables. Autrefois l'on
dressait au milieu de la place des tentes et des bannes
rayées d'un joli effet; cette coutume pittoresque a disparu.
Les stores bariolés commencent aussi à devenir rares ; ils
sont trop souvent remplacés par d'affreux lambeaux de
toile bleue, semblables à des tabliers de cuisinières. C'est
moins voyant et de meilleur goût, disent les civilisés.
Des marchandes de bouquets très-accortes, très-délu-
rées, mais néanmoins d'une vertu farouche, s'il faut en
croire les chroniques qui font des récits d'Anglais éper-
dus d'amour et jetant à poignées les banknotes dans leur
corbeille sans le moindre succès, papillonnent sur la place
et égayent les passants et les consommateurs de leurs
gentilles obsessions : quand on les refuse, elle vous don-
nent en riant un petit bouquet et s'enfuient. Il n'est pas
d'habitude de les payer sur-le-champ, ee\a ^et^\V. ^v-
m TOTAGE EN ITAUE.
sier ; mais on leur donne de temps en temps mi petit écQ
en guise de cadeau et de bonne manche.
Aux marchandes de bouquets succèdent les vendeurs
de fruits glacés, qui s*en vont criant : « Caramel ! carsH
mel ! » d*une façon étourdissante ; leur magasin consiste
en un panier contenant des raisins, des figues, des poires»
des prunes, enveloppés dans une croûte brillante de sucre
candi.
L'un d'eux, petit bonhomme d'une douzaine d'années,
nous amusait par la prodigieuse volubilité avec laquelle
il faisait son cri. Nous lui donnions quelques pièces de
monnaie, et il s'arrêtait toujours pour causer avec nous ;
ses relations avec des étrangers de tous pays l'avaient
rendu polyglotte, et il n'était guère d'idiome dont il ne
sût quelques mots. Ce gamin de Paris sur le pavé de Ve-
nise était plein de dispositions et d'intelligence. Il parait
même que le vice-roi avait accordé une petite pension
pour le faire élever ; mais le jeune vendeur de caramel
s'était compromis sous le gouvernement de Manin : il avait
été tambour de la république, et ses prouesses de héros
lui avaient fait perdre sa position de rentier de l'État. Un
soir, un merveilleux à qui il offrait sa marchandise avec
trop d'importunité peut-être, lui asséna un terrible coup
de canne sur sa pauvre petite épaule maigre ; il ne dit rien
et ne pleura pas, mais il lança à ce brutal un coup d'œil
qui signifiait : « Bon pour une coltellata dans quelques
années d'ici. )) Nous espérons que ce compte sera réglé
comme celui de Lorédano. Dans un mouvement d'indigna-
tion bien naturel, nous avions déjà soulevé un escabeau
pour en fendre le crâne à ce misérable endimanché ; mais
un respect humain, auquel nous nous reprochons d'avoir
cédé, nous arrêta. Nous reculâmes devant un tumulte et
une explication dans un dialecte qui ne nous est pas fa-»
milier.
Nous avions aussi pour amis une collection de petits
mendiants, garçons et filles» très-ébouriffés, très-dégue-
fOUCB El miIK. 173
nillës, tfés-Umids et fiés-mes sous lenr hâle et leur
crasse, et amqods 3 n'eût Edln qpi'mi bain de trois ou
quatre seaox d'ean ponr les tme nager dans routre-mer
des eiek de Yéronèse. L*nn d*eax await nn pantalon fait
de lisières de drap eonsnes ensemble, ce qui produisait
le plus singulier bariolage. Sur Tune de ces bandes on
lisait : c Manufacture de draps d'Elbeuf, > en lettres jau-
nes sur fond bleu. Cet arlequin composé de rognures for-
mait le Yétement le plus picaresque du monde.
Nous donnions quelquefois un zwaotzig à une fillette
de dix à douze ans, la plus raisonnable de la bande, à la
condition de la partager avec les antres ; et c'était fort
drôle de la voir aller chercher de la monnaie chez le chan-
geur pour faire la répartition, ou les petits drôles tirer
de leurs haillons de quoi faire l'appoint.
^
XV
LES VÉNITIENNES. GUILLAUME TELL, GIROLAMO
S'il y a au monde quelque chose d*indolent et de pares-
seux avec délices, ce sont les Vénitiennes de la haute
classe. L*usage de la gondole les a déshabituées de la
marche. Elles savent à peine faire un pas. Il faut, pour
qu'elles se risquent au dehors, une conjoncture decircon^
stances atmosphériques rares, même dans ce beau et doux
climat. Le sirocco, le soleil, un nuage qui menace pluie,
une brise de mer trop fraîche sont des raisons suffisantes
pour les retenir au logis ; un rien les abat, un rien les fa-
tigue, et leur plus grand exercice est d'aller de leur ca-
napé à leur balcon respirer une de ces larges fleurs qui
s'épanouissent si bien dansTair humide et tiède de Venise.
Cette vie nonchalante et retirée leur donne une blancheur
mate et pure, une délicatesse de teint incroyable.
Lorsque, par hasard, il fait un de ces temps privi--
légiés qu'on appelle chez nous temps de demoiselle,
qu.^lques-unes font deux ou trois tours sur la place Saint-
Marc, à Iheure où la bande militaire exécute sa sympho-
nie du soir, et se reposent longuement devant le café FIo-
rian, en face d'un verre d'eau opalisée par une goutte
d'anis, en compagnie de leurs maris, frères ou cavaliers
servants ; mais cela est rare, surtout dans les mois cani-
VOYAGE EN HALIE. 175
culaires, pendant lesquels les familles patriciennes ou ri-
ches se réfugient en terre ferme dans leurs villas, au
bord de la Brenta, ou dans leurs terres du Frioul, à cause
des exhalaisons des lagunes, qu'on dit malsaines et qui
causent quelques fièvres.
Autrefois, les Levantins abondaient à Venise ; leurs pe-
lisses, leurs dolmans, leurs amples habits aux couleurs
éclatantes, variaient pittoresquement la foule, qu'ils tra-
versaient impassibles et graves. Ils sont plus rares au-
jourd'hui que le commerce se détourne et prend la route
de Trieste ; mais l'on rencontre fréquemment des Grecs, à
la calotte inondée d'une vaste houppe de soie, espèce de
chevelure bleue qui se répand sur les épaules, aux tem-
pes rasées, aux cheveux flottants par derrière, à la phy-
sionomie caractéristique, dont le beau vêtement national
tranche sur le hideux costume moderne. Ces Grecs, qui,
la plupart, ne sont que des marchands ou des patrons de
barques de Zante, de Corfou, de Chypre ou de Syra, ont
une majesté de tournure singulière, et la noblesse de leur
race antique est écrite sur leurs traits comme sur un livre
d'or ; ils se rendent, par groupes de trois ou quatre, à
Tangie de la Piazza, au café de la Costanza, qui jouit du
monopole d'offrir le moka et la pipe aux enfants du Le-
vant.
Autour des cafés circulent des musiciens ambulants qui
exécutent des morceaux d'opéras, des ténors chantant la
Luda ou tout autre air de Donizetti avec cet organe souple
et cette admirable facilité italienne, où l'instinct singe le
talent à s'y tromper ; des ombres chinoises différentes des
nôtres, en ce que le fond du tableau est noir et que les
figures sont blanches, se déroulent rapidement, encadrées
dans une baraque de toile. Le démonstrateur, espèce de
gracioso vêtu d'un frac à l'antique, coiffé d'une espèce de
chapeau à cornes comme le marquis que chacun se rap-
pelle avoir vu courir les rues de Paris secouant sa perru-
que de filasse et raclant un mauvais violon, explique qjji'il
170 TOTAOE ES ITALIE.
était aulrefoia imprésario d'Opéra ; mais que, par suite de
la cherté des ténors el de l'humeur capricieuse des prune
done, il a été réduit â la misère et ne dirige plus que des
I ombres chinoises, compagnie docile s'il en fut et peu coû-
teuse.
I Mais un groupe se forme au milieu de la place ; l'on ne
prête plus au ténor qu'une atlenlion distraite, les ombres
i chinoises voient se rompre le cercle de leurs speclaleurs;
I les vendeurs de caramel cessent leurs cris monotones;
L tes chaises exécutent un quart de conversion : tout se tait.
On a disposé les pupitres, placé la musique ; la bande
inilitaire arrive, on prélude, l'on commence. C'est Vovt-
I verlure de Guillaume Tell.
De même que les Italiens ont l'instinct de la musique
I vocale, de même les Allemands ont l'inslinct de la musique
instrumentale; l'ouverture est jouée avec une justesse, un
ensemble admirables ; cependant il y manque celte éner-
gie, cet entrain, cette ardeur sauvage que demande impé-
! rieusemcnt cette musique rèvolutiomiaire. Tout ce qui
I rend l'amour, les délices de la vie pastorale, les neigea de
la montagne, l'émeraude de la prairie, l'azur du lac, les
■ bruits de clochettes, les frais parfums alpestres, est ex-
' primé avec un sentiment poétique et profond ; mais les
accents de révolte et de liberté, l'indignation d'une âme
fiêre opprimée par la tyrannie, toute la partie tumultueuse,
' bouillonnante de l'œuvre, est rendue d'une façon mollet
timorée, èvasive en quelque sorte, comme si une censure
I mystérieuse avait ordonné d'éteindre dans une harmonie
t efféminée ces bruits de clairons, ces sîfllemcntsde flèches,
\ ces grondements sourds d'un peuple qui secoue ses cliaines.
n semblerait qu'on veut ainsi empêcher les Vénitiens
de penser que le bonnet de Gcssler, le signe de la domi-
nation autrichienne devant lequel il faut courber la tête,
est toujours implanté au haut de son mât. Les trois mâts
' de Saint-Marc, avec leur bannière jaune el noire, sont 1&
pool' rendre le rapprochement facile, et l'ouverture joués
VOYAGE EN ITALIE. 177
avec plus de vigueur pourrait donner Tidée de renverser
rinsigne tyrannique.
L'ouverture terminée, la foule se retire lentement. Il
ne reste bientôt plus que de rares promeneurs, que les
birrichini, espèces de ruffians, dont le plus honnête com^
merce est la vente de cigares de contrebande, qui vous
poursuivent de leurs propositions suspectes; car, bien
qu*on lise encore dans les récits de voyageurs modernes
que Ton fait du jour la nuit à Venise, il n'en est pas
moins vrai qu'à minuit la Piazza est déserte, et certaine-
ment plus solitaire que le boulevard de Gand à la même
heure ; ce qui n'empêchera pas les touristes, sur la foi
d'anciennes relations qui s'appliquent à des usages tom-
bés en désuétude depuis la chute de la république, de
dire pendant cinquante ans encore que la place Saint*
Marc fourmille de monde jusqu'au matin.
Gela était vrai quand les appartements qui s'élèvent sur
les arcades des Procuraties vieilles et neuves étaient occu-
pés par des banques de pharaon, des redoutes et des ca-
isinos, où s'agitait tout ce monde nocturne de nobles, de
chevaliers d'industrie et de courtisanes, carnaval perpé-
tuel auquel rien ne manquait, pas même le masque, et
dont Gasanova de Seingalt a laissé dans ses Hémoires de
si curieuses peintures.
lies offices des courtiers de commerce, les boutiques
où se vendent les verreries de Hurano, les colliers de co-
quillages et de corail et les modèles de gondoles, les ma-
gasins d'estampes, de cartes et de vues de Venise à l'u-
sage des étrangers, s'étaient fermés les uns après les
autres. Il n'y avait plus d'ouvert que les cafés et les mar-
chands de tabac.
Il était temps de regagner notre gondole, qui nous at-
tendait au débarcadère de la Piazetta, près de la lanterne
de la duchesse de Berry. La lune s'était levée, et rien
n'est plus charmant qu'une promenade au clair de lune,
Jle long du grand canal ou de laGiudecca. C'est uae^alvv
178 T0TA6E EN ITAL1&
faction romantique dont il n*est guère permis à un voya*
geur enthousiaste de la classe spécifiée par Hoffmann de
se priver dans une belle et claire nuit d*août. Nous avions
encore une autre raison pour errer sur la lagune, à une
heure où il eût été plus sage d'aller nous envelopper dans
notre moustiquaire. Qui n*a entendu parler des gondo-
liers, qui chantent des octaves du Tasse et des barcaroles
dans ce patois vénitien si brisé, si zézayant qu'il semble
un balbutiement enfantin? C'est un de ces lieux communs
de voyage qu'il est plus maniéré peut-être d'éviter que
d'accepter. Les gondoliers ne chantent plus depuis long^
temps. Cependant la tradition n'est pas encore perdue ;
les anciens des traguets gardent au fond de leur mémoire
quelque épisode de la Jérusalem délivrée, dont ils ne de-
mandent pas mieux que de se souvenir moyennant une
bonne manche et quelques pots de Chypre.Comme les filles
d'Ischia, qui ne revêtent leurs beaux costumes grecs
que pour les Anglais, ils ne déploient leurs mélodies qu'à
bon escient et avec accompagnement de guinées :
Aussi, lorsque le soir un chant mélancolique.
Un beau chant alterné comme une flûte antique,
S'en Tient saisir votre âme et vous élève aux cieux.
Vous pensez que ce chant, cet air mélodieux,
Est le reflet naïf de quelque âme plaintive,
Qui ne pouvant, le jour, dans la ville craiiitive,
Épancher à loisir le flot de ses ennuis.
Par la douceur de l'air et la beauté des nuits.
S'abandonne sans peine à la musique folle.
Et, la rame à la main, doucement se console.
Alors, penchant la tête et pour mieux écouter,
Vous regardez les flots qui viennent de chanter ;
Et la gondole passe, et sur les vagues brunes
Son flambeau luit et meurt au milieu des lagunes ;
Et vous, toujours tourné vers le point lumineux,
Le cœur toujours rempli de ses chants savoureux
Qui surnagent encor sur la vague aplanie,
Vous demandez quelle est cette lente liarmonie
Et vers quels bords lointains fuit ce concert charmant
Alors q^'elque passant vous répond tristement :
c Ce sont des habitants des lieux froids de l'Europe,
VOYAGÉ EN ITALIE. 170
De pâles étrangers que la brume enveloppe.
Qui, sans amour chez eux, à grands frais viennent voir
Si Venise en répand sur ses ondes le soir.
Or, ces hommes sans cœur comme gens sans famille
Ont acheté le corps d'une humble et belle fille.
Et pour combler l'orgie avec quelques deniers,
Ils font chanter le Tasse aux pauvres gondoliers. >
Malgré ces beaux vers d'Auguste Barbier, et dussions-
nous passer aux yeux du bilieux poète pour de « pâles
étrangers enveloppés de brume, » nous n'avons pas craint
de donner quelques écus au vieux Girolamo, raccolë par
Antonio, pour qu'il nous jouât entre le ciel et l'eau cette
comédie musico-pittoresque, dont nous ne demandons
pas mieux que d'être dupe, tout prêt à nous laisser aller
à l'enchantement préparé par nous-même. Il faut dire
aussi, pour circonstance atténuante, que nous n'avions
acheté le corps de personne, et que nous étions étendu
dans une chaste solitude, sur le vieux tapis de Perse de
notre gondole.
Girolamo était un drôle cuivré par le soleil, le hâle de
la mer et les nombreuses libations qu'il se permettait
pour entretenir la souplesse de son gosier; ayant le chant
salé, il était obligé, disait-il, de boire beaucoup ; chaque
stance lui faisait l'effet de jambon, de caviar et de bou-
targue, comme à un chantre rabelaisien.
Quand nous fûmes un peu au large dans ce vaste canal
de la Giudecca, qui est presque un bras de mer, à peu
prés à la hauteur de l'église des Jésuites, dont la lune
argentait la blanche façade, Girolamo, après s'être lubré-
fié les bronches d'une grande rasade, nous chanta d'une
voix gutturale, profonde et un peu enrouée, mais qui s'é-
tendait très-loin sur l'eau, avec des portements et des ca-
dences prolongés, à la manière des chanteurs tyroliens,
la Biondina in gondoletta, Pronta la gondoletta, et l'épi-
sode d'Herminie chez les Bergers.
La première de ces barcaroles est charmante ; Rossini
n'a pas dédaigné d'en placer un ou de\xiL e.Qivi^\^\À A^^s^&
iHO VOUGE EN ITALIE.
la leçon du chant du Barbier de Séville; elle peut Mre
considérée à peu prés comme le type du genre, air et pa*
rôles ; les autres ne sont guère que des variations de ce
tiième. 11 serait difficile, pour ne pas dire impossible, de
traduire dans une langue formée toutes les mignardises
cl les charmants diminutifs du dialecte vénitien. Il s'agit
d'une promenade amoureuse sur l'eau.
(( Une jolie blonde, dit la chanson, est montée en gon-
dole, et de plaisir la pauvrette s'est endormie dans le ba-
teau, sur le bras du gondolier, qui l'éveille de temps ft
autre ; mais le bercement de la barque a bientôt ren-
dormi la belle enfant. La lune est à moitié cachée dans
les nuages, la lagune calmit et le vent est en bonace;
seulement une petite brise évente les cheveux de la belle
et soulève le voile qui couvre son sein ; en contemplant
fixe.nent les perfections de son bien, ce beau visage uni»
cette bouche et ce sein charmants, le gondolier se sent
dans le cœur une folie, un remue-ménage, une espèce de
contentement qu'il ne sait comment dire ; il respecte et
supporte d'abord un peu de temps ce beau sommeil, quoi-
que Tamour le tente et lui conseille de le troubler. Et
doucement, bien doucement, il se laisse couler à côté de
la blonde, au fond de la barque ; mais qui pourrait trou-
ver le repos avec le feu pour voisin ? A la fin, ennuyé de
ce sommeil trop prolongé, il fait de V insolent, et n'a certes
pas à s'en repentir. « Oh ! mon Dieu, s'écrie-t-il dans sa
fatuité naïve, qu'elle a dit et que j'ai fait de belles choses !
Non, jamais de ma vie ni de mes jours je n'ai été aussi
heureux. »
Nous avions fait la faute d'emmener notre chanteur avec
nous, au lieu de le mettre dans une barque éloignée ou
ie l'écouter de la rive, car cette musique est plus agréa-
ble de loin que de près; mais, plus poêle que musicien,
nous tenions à entendre les vers.
Dans les octaves du Tasse, Girolamo prenait sa respira-
Ij'on juste au milieu du vers, el fim^^^W^^t vj^e^sçèce
YOYâGE en ITALIE. 181
de trille bizarre destinée sans doute à soutenir la rime et
à la faire porter. A distance, ce chant rude et fortement
accentué prend de l'harmonie, et par sa singularité même
vous fait plus de plaisir qu'un air d'opéra chanté par Ma-
rio ou Rubini. Il y a des moments de silence, de langueur
et d'obscurité, où Tâme semble attendre qu'une mélodie
jaillisse du fond de tout ce calme, et la première voix hu-
maine qui s'élève du sein des eaux, le moindre accord de
piano qui filtre par les trous d'un balcon, sont accueillis
comme des bienfaits.
En débitant son répertoire, Girolamo avait donné de
si fréquentes accolades à la bouteille, que nous fûmes
obligé de descendre pour nous ravitailler, à un cabaret
sur les Fondamente délie Zattere. Son pot rempli lui re-
donna toute sa verve.
Mis en gaieté par l'ingurgitation d'une demi-cruche de
vin de Val-Policella, il se prit à imiter le bruit que font
les canards lorsque, surpris dans les marais, ils s'envo-
lent en rasant l'eau et en poussant ces kouan kouan qu'A-
ristophane ne craindrait pas de traduire en un chœur
d'onomatopées dans quelque folle comédie de grenouilles
ou d'oiseaux.
A vrai dire,c*étaitleplus beau morceau de son répertoire;
il faisait le canard à s'y tromper, et Antonio laissait flot-
ter sa rame et riait à se tordre. Girolamo semblait très-
fier de ce talent et y tenir plus qu'à tout le reste. Il imita
aussi le sifflement des bombes, qu'il avait eu l'occasion
d'étudier sur nature pendant le siège. Comme il simulait
avec sa bouche la trajectoire des projectiles et leur chute
dans l'eau, ses yeux brillaient singulièrement, et il se
redressait avec une certaine fierté. Quoiqu'il n'eût pas
dit un mot qui eût trait aux événements, car la prudence
n'abandonne jamais un Vénitien, il n'était pas difficile de
comprendre qu'il y avait pris une part active et passé
phis d'une fois dans sa gondole de la poudre et des mu-
nitions sous le feu des batteries. Ces bombes qu'il paro«*
diàit si bien, il atait dû en ?oir tcnober plus d'une pré»
de lui.
Du reste, le gouTemement n'a pas cherché à faire st-
lence sur ces faits accomplis. D'assez nombreuses affiches
d'ouvrages ayant trait au siège de Venîse tapissent les*
arcades des Procuraties. Il y a même une espèce de dio-
rama qui représente les principaux événements de Vatta^
que et de la défense. Cette tolérance, nous ravouons,
nous a passablement surpris ; mais elle tient, dit-on, à
une rouerie politique qui veut faire trouver la domina-
tion autrichienne plus douce que le régime absolu des
États pontificaux et du royaume de Naples.
Quand on ne connaît pas Venise, et qu'on a lu dans les
journaux l'histoire de cette héroïque et longue défense»
on s'attend à trouver une ville ravagée, écrasée sous les
bombes, avec des tas de décombres et des toits effondrés»
A part quelques pierres emportées au palais Labbia et
quelques écorchuresde projectiles au dôme et à h fàfçade^
de San-6eremia, au bout du grand canal, on ne se dou-
terait de rien. Pour voir les ravages du siège, il faut allieir
dans les îles, autour des fortins et des ouvrages avancés
qui protègent celte ville presque imprenable à cause de
sa situation au milieu de vastes lagunes peu profondes,
qui rendent l'approche de la grosse artillerie impossible.
Les Autrichiens avaient imaginé des bombes aérosta-
tiques;, mais le vent les faisait dévier, ou elles s'élevaient
trop haut, éclataient en l'air et ne faisaient de mal à per-
sonne ; ces bombes à ballon perdu étaient môme deve-
nues un objet d'amusement pour la population, qui les
regardait crever dans le ciel comme des pièces d'artifice.
Venise, devant qui a reculé Attila, est restée vierge
pendant quatorze cents ans de toute invasion ; jusqu'en
1797, elle a conservé la forme de république. Frappée
de cette terreur sônilequi précipite à leur ruine les États
caducs, elle se rendit sans combat ù un vainqueur qui,
meilleur appréciateur qu'elle de ses ressources et de sa
porition, ne creyàit pm qu'elle pût édre "prise ^ '«flkiit
passer son ohemm. '£t depuis, «nul dege «aoBffté «ar le
BucentAure'n'apu^élêbfi^ ses fiançAilles 'avee ^ mer.
L'Adriatique ne popte'|)lus Si «on doigt d^»zur la <bag«e
4'or de l'ëpouse^el l'aigle d'Autriche Ibuitte 4e son «bec
•crochu- le'flano du iionaîfê de Saint-'Marc.
liais laissons là ces considérations politiques qui sen-
tent de notre cadre, et retournons au (lampo-San-Mosé.
La grande sfiraire^ avant de se coucher, c'est la chasse
aux zittzares, atroces moustiques qui teurraentent parti-
culièrement lesétrangers, sur lesquels ils se jettent avec
la volupté qu^un gourmet prend A satourer un mets
exotique et curieux. On ▼end chez les épiciers et les phar-
maciens une poudre 'ftHnrgatoire qu'on fsnt brûler sur un
réchaud, toutes fenélres fermées, et 'qui Chasse ou étouffe
les terribles insectes. -Nous croyons oefte pou^e plus
^sagréable aux hommes qu'aux cousins, et de nom-
breuses cloches sur les mains «t le visage nous témc»-
gnaient chaque matin de l'inefficacité du remède. Le
plus sage est de ne pas mettre de lumière près de «on lil;
et de s'envelopper bien hermétiquement dans la gaze du
moustiquaire. Heureusement nous avons une peau méri-
dionale, tannée par l'air, hâlée par les voyages, ^i re-
bute les trompes et les scies de ces buveurs de sang noc-
turnes; mais il y a*des gens à épidennes plus délicats, à
qui ils font subir de véritables supplices. La peau rougit,
se couvre de pustules; le visage enfle sous ces pustules
venimeuses, qui causent d'insupportables démangeaisons
que les ongles et l'alcali n'apaisent pas toujours. Nous
avons vu chez certaines personnes la fièvre suivre ces
nuits infernales; il suffit, pour ne pas fermer l'œil de la
nuit, d'enfermer avec soi un de ces monstres bourdon-
nants; mais nous étions déjà acclimaté.
L'on parie beaucoup du silence de Venise; mais ce
n'est pas près d'un traghet quMl faut se loger pour
trouver cette assertion vraie. C'élaienL, â(i\v& ^<(Ax^ W
184 VOYAGE EK ITAUB;
nétre, des chuchotements, des rires, des éclats de voii,
des chants, un remue-ménage perpétuel qui ne s'arrê-
taient qu'à deux heures du matin. Les gondoliers, qui
donnent le jour en attendant la pratique, sont la nuil
éveillés comme des chats, et tiennent leurs conciliabules,
qui ne sont guère moins bruyants, sous l'arche de quel
que pont ou sur les marches de quelque débarcadère.
Nous avions le débarcadère et le pont. Assis sur un degré
de marbre ou sur la poupe de leur gondole, ils mangent
des fruits de mer, boivent du vin du Frioul, et soupent
gaiement à la lueur des étoiles et des petites lampes allu-
mées à l'angle des rues, devant les niches des madones.
Quelques-uns de leurs amis, vagabonds voluptueux, qui
ont pour alcôves le porche des églises et pour matelas
/es grandes dalles chauffées par le soleil de la journée,
viennent se joindre à eux et augmentent le sabbat. Ajou-
tez-y quelques jolies servantes profitant du sommeil de
leurs maîtresses pour aller retrouver quelque grand drôle
à la peau bistrée, au bonnet chioggiote, à la veste de
toile de Perse, faisant trimballer sur sa poitrine plus
d'amulettes qu'un sauvage n'a de tours de graines d'Amé-
rique et de rassade, et dont les voix de contralto, tour à
tour glapissantes et graves, se répandent en flots d'inta-
rissable babil avec cette sonorité particulière aux idiomes
du Midi, et vous aurez une idée succincte du silence de
Venise*
XVI
L ARSENAL, FUSINE
Il faisait beau, et la fantaisie nous prit, voyant la
gaieté du ciel, d'aller déjeuner au port Franc, dans Tîle
de Saint-Georges-Majeur, et, par la môme occasion, de
visiter la belle église de Palladio, dont le clocher rouge
fait si bon effet sur la lagune. La façade a été un peu
retouchée par Scamozzi; Tinlérieur renferme, outre Tac-
compagnement obligé d'énormes tableaux de Tintoret, ce
robuste ouvrier qui a peint des arpents de chefs-d'œuvre,
de colonnes de marbre grec, d'autels dorés, de statues
en pierre, en bronze, un admirable chœur en menuiserie
sculptée, représentant différentes scènes de la vie de
saint Benoit, qui nous a rappelé les merveilleuses scul-
ptures en bois de Berruguete, dans les cathédrales espa-
gnoles. Ce beau morceau a été fouillé avec un art charmant
et une patience inouïe par Albert de Brûle, un de ces
talents qui passent inconnus dans la superfétation de gé-
nies, produits des siècles qui nous ont précédés, et dont
la mémoire humaine ne peut plus se charger. Une jolie
statuette de bronze, placée- sur la balustrade du chœur, à
droite en venant du porche, et représentant saint Georges,
offre cette singularité d'être le portrait le plus ressetsi-
blant qu'on ait jamais fait de lord B^roti. C^eWe ^wXxiv
i86 . VOYAGE EN ITALIE.
ture par anticipation, et pour ainsi dire prophétique, nous
a frappé vivement. On ne saurait d'ailleurs rien voir de
plus élégant, de plus dédaigneusement aristocratique, de
plus anglais, en un mot, que cette tête de saint grec,
dont la lèvre est contractée par le sneer du poète de don
Juan.
Nous ne savons si le noble lord, qui a longtemps ha-
bité Venise et qui a dû nécessairement visiter Téglise de
Saint-Georges-Majeur, a remarqué comme nous cette res-
semblance vraknent unique, et qui sans doute Faurait
flatté.
Derrière Téglise, bâtie à la pointe de Tile qui regarde
la Piazzetta et où les Autrichiens ont établi une batterie
de canons, s'étendent les bâtiments de l'Entrepôt et les
bassins du port Fraac. On traverse, après qu'^n a franchi
une porte gardée par des douaniers, des cours entourées
d'arcades assez élevées et remplies de cultures négligées,
et l'on arriva à une espèce de cabaret et d'osteria, rendez-
vous des marins et des gondoliers, qui savourent là les
douceurs de boire du vin exempt de droits, à peu près
comme les ouvriers de Paris vont s'enivrer hors barrière.
Le cabaret est toujours encombré de monde, et les con-
sommateurs se répandent au dehors sur des bancs, au-
tour de tables de bois à qui l'ombre de l'église sert de
tonnelle. Des faquins poussant des brouettes chargées de
ballots circulent au milieu des buveurs, qu'ils lorgnent
d'un air d'envie et près desquels ils viendront s'asseoir
lorsqu'ils auront gagné les quelques sous nécessaires à ces
frugales orgies.
En face du cabaret, un grand magasin vide, voûté en
casemate et blanchi à la chaux, dont les fenêtres grillées
donnent sur une ruelle déserte, sert de refuge aux gens
que fatiguerait la gaieté un peu turbulente du dehors et
aux couples d'amants qui recherchent la solitude.
On vous sert là des rougets de l'Adriatique (trigîi)^ si
appétissaulSp si vermeils, d'«ne autnce si fraîche et ri
'^OT âw Bisr itinE. 'W
vivace, qu'on les mangerait rien que; poW le plaisir de la
couleur, ne fuseent-Hs pas, comme Us. Mut ><U4 effet, les
meilleurs du monde ; des pèches, eu faiisin, un pot de vin
de Chypre et du café composent «m déjeiuier exquis dans
6a simplicité, et, si le hasard yoh9 fait tneittpe la main sur
un bon cigare de k Havane, que vous fumez au fond de
votre gondok en revenant vers la rive dei Schirvoni, nous
ne voyons pas trop ce qui peut manquer à votre bonheur,
pour peu que vous ayez reçu la veille de bonnes lettres
de France.
U est de bonne heure, et, avant d'aller à Fusine, nous
aurons le temps de visiter TArsenal, non pas à Tinté-
rieur, curiosité défendue maintenant ; mais nous pour-
rons, ce qui nous intéresse plus que de voir des faisceaux
de fusils et des navires en construction, admirer à Tinté-
rieur des lions du Pirée, trophées conquis par Morosini
dans la guerre du Péloponése.
Les deux colosses en marbre pentélique sont dénués
âe celte vérité zoologique que Barye leur eût donnée
. sans doute ; mais ils ont quelque chose de si fier, de si .
grandiose, de si divin, si ce mot peut s'appliquer à des
animaux, qulls produisent une impression profonde.
Leur blancheur dorée se détache admirablement sur la
façade rouge de T Arsenal, composée d'un portique peu-
plé de statues de mérite pourtant, que ce terrible voisi-
nage fait ressembler à des poupées, et de deux tourelles
de briques rouges crénelées et ourlées de pierres, comme
les maisons de la place Royale de Paris. Trophées d'une
défaite, mais gardant toujours leur mine hautaine et su-
perbe, ces lions ont Tair de se souvenir, dans la ville de
Saint-Harc, de la Minerve antique ; et le grand Gœthe
les a célébrés par une épigramme que nous traduisons
ici, en demandant pardon de substituer nos vers cliétifs
aux rhythmes olympiens du Jupiter de Weimar :
188 TOTÂGE ES ITÀUB.
Deux grands lions rapportés de TAttique^
Font sentinelle aux murs de l'Arsenal,
Paisiblement, et près du couple antique^
Tout est petit, porte, tour et canal.
Ils semblent faits pour le char de Gybële,
Tant ils sont fiers, et la mère des dieux
Voudrait au joug ployer leur cou rebelle,
Si pour la terre elle quittait les cieux.
Hais maintenant ils gardent la potoroe,
Tristes, sans gloire, et Ton entend ici
Miauler nartout le chat ailé moderne,
Que pour pntron Venise s'est choisi t
Cet Arsenal, avec ses immenses bassins, ses chantiers
couverts, dans lesquels une galère pouvait, dit-on, être
construite, gréée, équipée et lancée à la mer en un jour,
nous a rappelé, pour le morne abandon, celui de Cartha-
gène en Espagne, si actif au temps de Timincible Armada.
C'était de là que parlaient les flottes qui allaient con-
quérir Corfou, Zante, Chypre, Athènes, toutes ces riches
et belles îles de l'Archipel ; mais alors Venise était Ve-
nise, et le lion de Saint-Marc, aujourd'hui morne et dif-
famé, avait ongles et dents comme les plus farouches
monstres héraldiques, et, malgré l'épigramme de Goethe,
faisait sur les blasons une figure superbe et triomphante.
Notre excursion à Fusine exigeait deux rameurs ; un
compagnon d'Antonio s'adjoignit à lui. On emporta
môme un bout de voile pour s'aider du vent, qui était
favorable.
Nous passâmes entre Saint-Georges et la pointe de la
Giudecca, que nous longeâmes extérieurement, rasant
ses courtils et ses jardins pleins de vignes et d'arbres
fruitiers, et nous entrâmes dans la lagune proprement
dite.
Le ciel était parfaitement pur, et la lumière si vive,
que l'eau resplendissait comme une nappe d'argent et
que l'on ne pouvait distinguer les limites de l'horizon du
côté de la mer. Les îles apparaissaient comme de petites
VOYAGE EN ITAUB. 189
taches brunes, et les barques éloignées semblaient vo-
guer en plein ciel. Il fallait réellement la puissance du
raisonnement pour se persuader qu'elles ne flottaient pas
en l'air. L*œil seul s'y serait trompé à coup sûr. Le viaduc
du chemin de fer, gigantesque ouvrage qui rejoint Venise
à la terre ferme et que nous découvrions de loin sur la
droite, offrait un singulier effet de mirage. Ses nom-
breuses arcades, répétées par Teau bleue et calme, avec
Texactitude de la glace la plus pure, formaient des cercles
parfaits et ressemblaient à ces bizarres portes chinoises
entièrement rondes, qu'on voit sur les paravents ; en
sorte que la fantaisie architecturale de Pékin paraissait
avoir bâti cette chimérique avenue pour la ville des doges,
dont la silhouette, dentelée de nombreux clochers et
dominée par le Campanile surmonté de son ange d'or,
se présentait par le tîanc d'une façon imprévue et pitto-
resque.
Après avoir dépassé un îlot fortifié ayant à sa pointe
une charmante statue de madone et un factionnaire au-
trichien fort laid, nous suivîmes un de ces canaux tracés
dans la lagune par une double allée de pieux qui indi-
quent les passages où l'eau est suffisamment profonde ;
car la lagune est une espèce de marais salin que le flux
et le reflux empêchent de stagner, mais qui n'a guère
plus de trois ou quatre pieds d'eau, excepté dans cer-
taines lignes creusées par la nature ou par l'homme, et
que désignent les poteaux dont nous avons parlé. Quel-
ques-uns de ces poteaux portent à leur sommet de petites
chapelles en miniature, des diptyques grossiers fabriqués
par la piété des matelots et qui renferment des images et
des statuettes de la Madone. La gracieuse protectrice que
la litanie appelle Stella Maris, l'étoile de la mer, est là
au milieu de son élément. Ces madones dans l'eau ont
quelque chose de touchant. Assurément la divinité est
présente partout, et sa protection descend du ciel aussi
vile qu'elle s'élève de la mer; mais ^ell^ ç\<£\vs>^ ^T^^\iK\N^
lié wunmmikVEf^
d'an «eooim plus immédiat, la. protectnce étant
portée au milieu du péril, a quelque chose d'enfantin, ^de
diarmant et de foétàque. Nous aimons beaucoup les ma-
dones vénitiennes rongéesparla vapeur saline et fouettées
par l'aile du goéland qui passe, et nous leur disons vo*
lontiers : Ave, Maria^ gratiâ plena,^
La ligne bleue des montagnes Euganéennes «e dessinait
vaguement devant nous sur le bleu tendre du ciel, plutôt
comme une veine d'un azur plus foncé que comme une
réalité terrestre.
Les arbres et les maisons de la rive, que l'on apercevait
déjà, semblaient, à cause de la déclivité de la mer, pion*
ger dans leau jusqu'aux genoux, et les clochers rouges des
ilôts, diminutifs du Campanile, qui a l'air du burgrave de
cette génération de clochers, paraissaient jaillir im-
médiatement du flot comme de grandes branches de
corail.
Une terre basse, couverte de végétations confuses, était
devant nous. Nous sautâmes hors de la gondole. Nous
étions arrivé à Fusine.
C'est à Fusine qu'aboutissent les canaux de la Brenta,
où Venise venait chercher sa provision d'eau avant que les
puits artésiens, forés par M. Degousèe avec un rare bon-
heur, lui fournissent abondamment, pour remplir ses ci-
ternes, une eau claire, limpide et quelquefois gazeuse,
comme celle dont nous bûmes un verre près du couvent
<le& pères Capucins, à la Giudecca.
Les ravages 'de la guerre ne sont pas encore réparés à
Fusine : quelques maisons éventrées par les boulets, ef-
fondrées par les bombes, tachent de leurs pans de murs
blancs la végétation luxuriante, comme des ossements ou-
bliés sur un champ de bataille. Une petite chapelle rus*
tique est intacte, soit qu'on l'ait respectée dans la lutt^,
«oit <pAe la demeure de Dieu ait étèjremise en état avant
celle des hammes.
£etie terre grasse^ humide^ im(tré«gnée de sels inariji3«
wmt fil' rtÀùE. ioi
épuiesie parles dêtriittnf tègétaax, chauffée partin sofeit
vîfîfiaat, fait puthrier dans l'abandon et la solitude toute
uiie flore metitle de ces charmantes plantes qu*on appelle
mauyaises herbes, parée (pi'ellès sont libres. C'est en petit
une forêt vierge ; la fotte avoine balance av bord! des fos-
s6t-8on épi bai^leléV 1^ eigué agite au-dessQs d'une touffe
d*êrties ses^mbeHes d'un blanc verdâtre, la mauve sau*
vige étale ses fimilles frisées et ses fleurs* d^tin rose pâlie,
le liseron accroche aux branches des ronces sa clochette
argentée ; au milieu du gazon qui vous monte aux genoux
scintillent comme des étincelles mille fleurettes inno*
mées, paillettes d'or, d'azur ou de pourpre jetées là par
Id grand coloriste pour ron^)re la teinte uniforme du
verl. Sur le bord dés canaux, le nénuphar déploie ses
larges cœurs visqueux et soulève ses fleurs jaunes, la sa-
gittaire fait trembler son fer de lance au vent, la salicaire
anafeuitiesdesaufe incline ses épis pommés, l'irb bran-
dit ses poignards glauques, les roseaux rubannés, les
joncs fleuri» s'enchevêtrent dans un désordre touffu et pît»
teresque. Des sureaux, des coudriers, des arbustes et des
arbres que personne n'élague jettent leur ombre criblée
dis soleil sur ce plantureux fouillis.
Des lézards, vifs, alertes, frétillant de la queue, traver-
sent comme la flèche l'étroit sentier où la rainette se tapit
dans Tornière pleine d'eau de pluie. Des chœurs de gre-
nouilles font le plongeon à votre passage, d'un saut si-
multané, sous les herbes de la Brenta. Une belle cou-
leuvre d'eau, pendant que nous longions le canal, s'y
livrait sans frayeur aux plus gracieuses évolutions. Elle
nageait rapidement, la tète haute, faisant onduler son
corps souple, éclair de saphir traversant l'eau argentée ;
elle semblait une reine se jouant dans son domaine et
s'inquiétant fort peu de notre présence. A peine jeta-t-
elle sur nous un regard distrait de ses yeux de pierrerie,
et ce regard signifiait : « Que vient faire ici cet intrus ? »
C'est la première fois de notre vie qu'un reptile nous ait
192 VOYAGE EN ITALIE.
semblé joli. Peut-être celte charmante couleuvre descen-
dait-elle en ligne courbe du serpent qui séduisit Eve par
la grâce de ses spirales, Tèclat de ses couleurs et Télo-
quence de ses discours. En repassant, nous la retrou-
vâmes à la même place, paradant comme une coquette et
faisant des mines de délimène le long du rivage pour
mendier un regard, ou ce qui est plus probable, pour at-
tirer un amoureux timide tapi sous le cresson ou dans les
roseaux.
Des écluses et des barrages, motifs d'accidents pitto-
resques, retiennent les eaux de distance en distance. De
légers arcs de brique, qui servent à la fois de contreforts
et de ponts, traversent fréquemment le canal, mais tout
cela chancelant, à demi ruiné, envahi par la végétation
qui se glisse à la place de la pierre ou de la brique, qui
tombe, déjà à moitié repris par la nature, si prompte à
effacer les ouvrages de l'homme, qu'elle supporte plutôt
qu'elle ne l'accepte. Cet abandon est regrettable au point
de vue de l'ingénieur, mais à celui du poète et du peintre
il ne l'est pas du tout ; si les mousses rongent les revête-
ments, si les plantes pariétaires disjoignent les murs, si
les joncs finissent par encombrer les canaux, cela fait
bien dans le paysage.
Ce coin inculte de Fusine nous fit un extrême plaisir et
nous est resté gravé dans la tête beaucoup plus nettement
que des sites qui le méritent davantage. En fermant les
yeux, nous voyons encore, dans la chambre noire du
souvenir, quoique un an déjà nous sépare de cette im-
pression, les nervures des feuilles, les ombres des arbres
portées sur le chemin, les mouches à miel se roulant dans
le calice des allhaeas, mille petits détails insignifiants,
d'une netteté parfaite.
Probabieniont cet effet agréable de fraîcheur et de soli-
tude tenait à noU^e séjour de quebjues semaines à Venise,
où l'on ne voit, comme nous l'avons dôjà dit, que du mar-
bre, du ciel et de l'eau. Las peut-être sans nous en aper-
VOYAGE EN ITALIE. m
cevoîr de glisser en gondole sur Teau, ou, à pied, sur les'
dalles polies de la place Saint-Marc, nous éprouvions une
joie secrète à fouler le sein nu de la mère de Cybèle. Sa-
turé d'art, de statues, de tableaux, de palais, ivre du génÎ6
de l'homme, nous étions porté, par un mouvement de
réaction en faveur de la nature, à trouver charmant C6
bout de terre abandonné à la luxuriance d'une végétation
folle ; nous qui respectons la vie à ce point de ne pas
cueillir une fleur, nous avions arraché des masses de
feuillage et d'énormes bouquets pour les rapporter au
campo San-Mosé.
En revenant, le gondolier nous fit passer par des rues
d'eau que nous ne connaissions pas encore. Les villes en
décadence sont comme les corps qui meurent : la vie, ré-
fugiée au cœur, abandonne peu à peu les extrémités; des
rues se dépeuplent, des quartiers deviennent solitaires,
le sang n'a plus la force d'aller jusqu'au bout des veines.
L'entrée de Venise, en venant de Fusine, est d'une mé-
lancolie navrante. Quelques rares bateaux, apportant des
denrées déterre ferme, glissent silencieusement sur l'eau
endormie le long des maisons désertes. Des palais d une
architecture charmante n'ont plus de fenêtres, et les
baies en sont fermées par des planches grossièrement
posées en travers ; le crépi des maisons abandonnées s'é-
caille, la mousse étend ses tapis verts sur les assises
inférieures, les coquillages et les plantes marines s'in-
crustent aux escaliers d'eau, que le crabe monte seul au-
jourd'hui.
Aux fenêtres des rares maisons habitées pendent dés
loques, des guenilles, des linges à sécher, indiquant seuls
la vie des pauvres ménages réfugiés là.
Çà et là une grille magnifiquement travaillée, un balcon
à rinceaux compliqués, u« blason fruste, des colonnettes
de marbre, un mascaron, une corr.iche à sculpture dans
une muraille lézardée, noircie, ravinée par la pluie, dé-
gradée par l'incurie révèlent une ai\c\em\e ç»^\^vAft\\x ^\^
«M VOYAGE EN ITAUS.
palais d'une fanûlle patricienne éteinte ou tombée dans la
misère*
À. mesure. qu*on avance, cette impression fâcheuse se
dissipe, la vie renaît peu à peu, et Ton se retrouve avec
plaisir dans Tanimation du grand canal ou de la place
Saint-Marc
Le temps nous. avait semblé court à Fusihe; il était
déjà rheure du dîner. Les crabes, qui pullulent dans les
canaux^ commençaient à élever au-dessus de la ligne tra-
cée par Teau au pied des maisons leur corps hideux et
leurs pinces crochues, manœuvre qu*ils exécutent tous les
jours, à six heures du soir, avec une ponctualité de chro-
nomètre.
Nous allâmes dîner ce jour-là au campo San-Gallo,
place située derrière la Piazza, dans un gasthofT alle-
mand, où noua nous reposions des vini nostrani^ noirs
comme du jus de mûre, par une chope de bière de Hu-r
nich»
Nous prenions là notre réfection en plein air, sous une
tente rayée de bandes blanches et safranées, côte à côte
avec des peintres français, des artistes allemands et des
officiers autrichiens, petits jeunes gens blonds, minces,
bien sanglés dans d'élégants uniformes, très-polis, très-
bien élevés, à la physionomie de Werther, et n'ayant nul-
lement les manières soldatesques ; la conversation était
généralement esthétique, interrompue çà et là par une de
ces plaisanteries compliquées et laborieuses, souvenirs
d'iéna, de Bonn ou dïleidelberg. La casquette penchée
de la maison-mousstie reparaissait sous le shako du mili-
taire.
Au milieu du campo s'élevait une margelle de citerne,
où les femmes du voisinage et les porteuses d'eau sty-
riennes venaient puiser à de certaines heures ; au fond,
il y avait une petite église blasonnée aux armes du pa-
triarche de Venise, et dont la porte, fermée par un rideau
rougCf mêlait de vagues parfums d'encens aux fumées de
tOf A6E fR lUtlB. m
la cuidnê tlu gasthoff, et de^ mmeiirsrdepifèreset d'orgue
^ux discussions d*art etde philosophie. De temps à autre,
quelques vieilles, la tête enserelie dans une hante noire,
comme des chauves-souris encapuchonnées de leurs
ailes, s'y engoufraient en soulevant la portière.
De jeunes filles coiffées en cheveux, drapées de diâJes
à bariolage éclatant, passaient, féventail à la main, le sou-
rire aux lèvres, repoussant gentiment du pied les volants
festonnés de leur jupe, et, au lieu d^entrer dans l'église,
prenaient la petite ruelle qui conduit du campo San-Gallo
â la Piazza. Elles entreront à l'église plus tard, lorsqu'il
ne leur restera plus que Dieu à aimer. Dieu, cette dernière
passion des femmes.
n passait aussi de bons gros ecclésiastiques à figure
honnête et réjouie, se rendant au salut ou à quelque of-
fice du soir. Ils portaient des bas violets comme des évo-
ques et des ceintures rouges comme des cardinaux, ce qui
est, dit-on, un privilège du quartier de Saint-Marc, métro-
pole patriarcale.
En face du gasthoff, une maison de modeste apparence
se faisait remarquer par une plaque de marbre chargée
d'une inscription latine. C'est dans cette maison qu'est
mortCanova. L'inscription est belle et touchante, et nous
ne pouvons résister au plaisir de la rapporter ici : Has
œdes Froiicesconiorum quas lautioribus hospitiis oh veteris
amicitiœ candirem prœtulerat, Canova, scidpturœ facile
princepSy supremo halitu comecraviL Ce qui peut se tra-
duire ainsi en faveur des femmes qui ne savent pas le latin
et des hommes qui l'ont oublié : <( Cette maison des Fran-
cesconi, qu'il avait préférée à des hospitalités plus somp-
tueuses, à cause de la candeur d'une ancienne amitié, Ca-
nova, facilement prince de la sculpture, Ta consacrée par
son dernier soupir. »
Pardon de ce français un peii barbare, mais qui du
moins rend avec exactitude la forme lapidaire de Tin-
scription. Ce n'est pas ici le lieu de parler ^Vw% ^>\ V^'^^
■<. .
iM T0TA6K EK ITIUK
de Canova» qui débuta à Venise par l'exposition de soa
groupe de Dédale et d'Icare à la Sensa (fête de rAscen-
sion), élève encore obscur du sculpteur Toretti. Nous au-
rons occasion de revenir sur ses ouvrages à Rome et &
Florence.
A cette maison Francesconi, si noblement préférée à des
palais, se rattache pour nous un souvenir puéril ; dans la
vie vraie, le comique côtoie le touchant. Le petit chien du
logis, qui allait prendre ses ébats sur le campo ou dans
les ruelles voisines, revenait à cette heure, celle du repas
probablement, et trouvait souvent la porte fermée. U
aboyait piteusement sur le seuil, mais parfois on ne lui
ouvrait pas, soit que les servantes, distraites, ne l'enten-
dissent pas, soit qu'on voulût ainsi le mettre en pénitence.
Un jour, touché de sa peine, nous allâmes tirer pour lui
le cordon de la sonnette, et nous rassîmes à notre table.
Une fille parut fort étonnée de ne voir personne, et le chien
rentra, la queue basse, rampant à demi sur le ventre,
comme un chien en faute qu'il était.
Il n'oublia pas ce service, et, chaque fois qu'il se trou-
vait dans le même cas, il nous regardait d'un air mélan-
colique et suppliant, auquel il n'était pas possible de ré-
sister. Un accord tacite s'établit entre le quadrupède et
le bipède. Il nou« gratifiait d'un regard aimable et d'un
frétillement de queue, moyennant une redevance d'un
coup de sonnette. C'est ainsi que nous nous trouvâmes lié
avec l'honnête chien de la maison Francesconi, et que
son souvenir s'embrouille dans notre tête avec celui de
Canova.
Après avoir dépêché notre modeste repas, composé
d'une soupe aux poux de mer, d'un bifteck de veau^ l'on
n'en mange pas d'autres en Italie, d'un pasticcio de po-
lenta et de zucchette farcies, pris notre tasse de café &
Florian et lu le Journal des Débats, le seul journal fran-
çais permis dans les États despotiques, ne voyant rien
d'intéressant sur les afficher de théâtre qui tapissent les
VOYAGE EN ITALIE. i9Y.
arcades des Procuraties, nous nous mîmes à courir les
rue& au hasard, ce qui est la meilleure manière d'entrer
d^ns la vie familière des peuples ; car les livres ne par-
lent guère que des monuments et des choses remarquables,
laissant de côté tous les détails caractéristiques et
ces mille et une différences presque inperceptibles, mais
qui vous avertissent à chaque instant qu*on a changé de
pays.
Une grande pancarte placée au fond de la place Saint-
Marc et sur l'angle du palais ducal, près du pont de la
Paille, où tout Venise passe pour s'aller promener sur la
rive dés Esclavons, promettait, avec des lettres gigantes-
ques et des enluminures féroces, un spectacle incroyable
et mirifique. L'affiche seule affriandait ! C'était un grand
mimodrame dans le genre de ceux que l'on joue chez
nous au cirque Olympique, et que composent ces illustres
annalistes Laloue et Labrousse, les historiographes à pou-
dre et à canon de l'épopée impériale : Napoléon en Egypte !
Mais le prodigieux du spectacle consistait en une danse
pyrrhique dansée par toute l'armée française autour du
premier consul. Voyez-vous d'ici l'armée française et
l'Institut dansant une pyrrhique autour du Bonaparte
d'Auguste Barbier !
Corse à cheveux plats...
Un dessin d'un goût barbare accompagnait l'affiche.
Bonaparte, dans le rigide costume des guides, recevait
les ulémas du Caire, humblement prosternés dans leurs
cafetans, et des Turcs en pelisses sibériennes lui offraient,
selon l'usage antique, les clefs du Caire sur des plats à
barbe; un état-major, culotté de pantalons soutachés
d'agréments en or fin et chaussé de botte à la Souvarow,
se tenait derrière le général en chef. Entre les créneaux
des tours, on voyait passer des nègres faisant sentinelle,
l'œil hagard. Celte enluminure rappelait vaguennent^ ^^t
la sauvagerie du dessin et la crudité golYùc^ii^ àft\^ ç*wsl-
VI.
198 WUQE BN lliUB. ^M
leur, les imageries d'Épiiial et les pltuBohes des i^jmR
filG Aymon dans les éditions de U biblioUiàque bloie.
Nous ne manquâmes pas, bien eatemtu, de nous readrf
â ce spectacle. A huit heures du soir, heure «uioocéf
pour la représenta II on, nous prîmes notre gondole. La
gondole est, on le sait, la voilure de Venise, où l'on mar
cfae non â pied, mais a eau. La cbose se jouait su Tbéâlre
Malibran. Étendu sur les coussins de cuir noir frisé «if
notre gimdole, nous étions emporté suries canaux pat
deux rames vigoureuses, agréable façon de voyager. Lt
soleil était coucbé, nous allions sur une eau noire commf
wie eau de Léthé. De temps à autre, au passage desponts,
des lanternes à gaz lançaient de brusques éclairs qui
moiraient le canal de lumii^re ; puis, le passage lournfe,
le noir recommençait et nous nous replongions daoE
l'ombre, ombre de la nuit, omijre de l'eau, b'&lant les
palais d'où tant de sombres histoires se sont fiavolèes,
d'tiù les grandes familleE inscrites sur le livre d'or de la
sérénisaime république sont parties pour l'éternel et dei^
nier voyage de la tombe.
Enfin notre gondole aborda. les barcarols levèrent la
rame, et'Onnousamarra ù un anneau scellé datis la berge.
Une longue file de gondoles, processioonellement raugéeSi
attendait les spectaleurs. Nous sorlimes et traversâmes le
pont qui conduit au Thèàlre-Malibran. Ces voitures d'eau
remisées sous un pont font un singulier effet, carcen'esl
pas l'habitude que nous allions à l'Opéra ou sa Cirque
en bateau.
On pénètre au théâtre par un long corridor voiïté, i^
ressemble, pour la splendeur, au passage Jladziwill, Des
quinquets naïfs accrochés â la muraille donnent quelque
jour à cet étroit boyau. Nous primes une entrée et l'on
nous renvoya à un autre bureau ; car prendre sa place
est une longue opériilioii, et l'on passe par plusieui's éta-
mincs de bureaux avant d'entrer dans sa loge. Le premier
bureau donne on droit, brut, le fieoond bureau fuunût 11
■ f * Il
'Sëm^ation S|j)éëiàie. MiHii da mipréme et Bacramentèl
billet, nous entrâmes dans notre loge. En ItèiKe, la dispo-
i^<m*des' logés est atrtre que chez nous. Les banquettes,
au lieu d*être en face, sont de éôté, à peu près comme
dans les omnibus, la gauche réservée: aux fenmres ou aux
gens conisidërables à qui Ton veut faire honneur «u ptdi-
tesse.
La salle était fort bbscure, et nous vojiôns s'agiter au-
dessous 'de nous, au parterre et â Torëhestre, un tumulte
de têtes dont on discernait Taguement ta stlhouetfe. Une
fchaiïibre noire avec son microcosme bizarre en peut don-
ner ridée. Celte obscurité provenait de l'absence de lustre,
le plafond étant vide et le parterre voyant la pièce à la
pure lueur des étoiles et sub Jove erudo. Nous avons déjà
raconté cette disposition à propos du théâtre de Milan, et
nous n'y reviendrons pas. La rampe suffit pour éclairer
les acteurs, et, de fait, pourvu que la scène soit éclairée,
c'est assez. Une salle obscure a en soi quelque chose de
plus mystérieux et de plus fantastique, et empêche l'atten-
tion de s'égarer sur les femmes, sur les toilettes et sur
les incidents de la salle. Moins on voit dans la salle, plus
on est spectateur de la scène.
Un officier français est tombé au pouvoir des gens de
Mourad-Bey et enfermé dans le sérail ; mais comme il est
Français, qu'il est officier et qu'il a vingt ans, il a bientôt
mis à la brochette le cœur de toutes les femmes. Les Zo-
raïdes et les Zulmé le protègent. Cependant la discorde est
au camp d'Agramant : les uns veulent rendre la ville, les
autres veulent guerroyer. Grande dispute au sérail. Des
drôles coiffés de turbans, et qui semblent avoir plongé
leurs têtes dans des moules à pâtisserie, paradent et jurent
de venger Mahomet. Les muftis, les bras croisés sur la
poitrine, viennent prêcher la guerre sainte. La perte du
général en chef de l'armée française est arrêtée : c'est
un musulman de la plus belle espèce, la ceinture chargée
de yatagans et de candjiars, qui preud «v«\\SL\\^rààsX\^
iÙÙ YOTÂGE EN ITiOIE.
besogne. Un idiot d'eunuque^ goinfre voluptueux et pol-
tron, traverse l'action.
A Tacte suivant, nous sommes dans le camp français.
Bonaparte parait avec un formidable état-major. C'est. le
premier consul déguisé en empereur, par un anachro-
nisme permis à Venise. Il est encadré dans de hautes
bottes, les mains derrière le dos, le gilet transformé en
tabatière historique. Il donne des ordres, déploie des car-
tes et pince familièrement l'oreille des vélites Là-dessu^
arrive le musulman avec sa longue barbe pour lui rer
mettre un placet ; mais voilà qu'il lève sur le général un
couteau de trois pieds pour l'assassiner, comme on fit au
vainqueur de Ptolèmaïs, à Kléber. Heureusement qu'on
arrête l'assassin. Bonaparte lui pardonne et se l'attache
par une longue harangue en charabia, débitée d'un ton
pindarique. Le musulman moustachu et barbu jure de
mourir pour le général en chef, et la bataille commence.
Les faubourgs brûlent, la ville brûle, le sérailbrûle,
jamais on ne vit un tel incendie. Les muftis pleurent les
bras toujours croisés, et les soldats quittant les armes
pleurent sous leurs moules à pâtisserie. 11 n'y a que les
femmes vêtues d'écharpes légères qui ne pleurent pas.
En Egypte, ce sont les femmes qui sont les hommes.
L'officier français sort d'une malle où l'amour l'avait ca-
ché, il prend le sérail, il combat le sultan Mourad Bey,
et il triomphe sur toute la ligne à tranchant et à pointe
et dans la grande lutte du drapeau. Enfin, Bonaparte ar-
rive, suivi de Tinèvitable élat-major, il pardonne à tout le
monde, lève les yeux au ciel et prend une prise de tabac,
pensant au grand Frédéric qui n'est plus et au J 8 bru-
maire qui n'est pas encore.
Là-dessus, l'armée française ne se sent pas de joie, et
danse, ainsi que le dit le programme, une pyrrhique
flamboyante autour de son général. Le tambour bat la
diane, les fusils se fleurissent de bouquets, et tout le
monde exulte de joie. Pour terminer la fête, des tamboura
- \
VOYAGE EN ITAUL 201
goguenards chantât un refrain patriotique que l'enthou-
siasme de la salle fait bisser, et la toile tombe.
Nous ayons oublié de dire que ce sont les soldats hon-
grois, en Teste blanche et en pantalon bleu, qui figurent
l'armée firançaise, pour plus de fidélité historique.
\ Nous regagnâmes notre gondole et nous allâmes faire
un tour sur la Piazzetta au clair de la lune.
^ Le théâtre San-Benetto ou San-Gallo promettait une
troupe lyrique pour la saison d'automne, mais nous étions
parti de Venise avant l'arrivée de la troupe. La Fenice
était fermée comme la Scala de Milan.
■ -«i
xvn
LES BEAUX-ARTS
A rentrée du grand canal, à côté de la blanche église
de la Sainte et en face des maisons rouges du campo de
Saint-Vital, point de vue illustré par le chef-d'œuvre de
Canaletto, s*èlève TAcadémie des Beaux-Arts, où, par les
soins du feu comte Léopold Cicognara, ont été réunis un
grand nombre de trésors de Técole vénitienne.
L'architecture de la façade est de Giorgio Massari, et
le statuaire Giacarelli a sculpté la Minerve assise sur un
lion qui décore Tattique. Ce morceau nous plaît médio-
crement. La Minerve est une grosse fille plastronnée d'ap-
pas robustes, qui ne ressemble nullement à Tidéal figure
sortie tout armée du cerveau de Jupiter. Sa monture, trai-
tée dans le style bonasse des lions en perruques à la
Louis XIY et tenant une boule sous la patte, qu'on voit
sur la terrasse des Tuileries, a Tair un peu caniche parmi
cette foule de lions lampassés, ongles, ailés, armés, nim-
bés, de tournure farouche et de prestancîe héraldique
qui accompagnent saint Marc sur tous les édifices de
Venise. Peut-être cet honnête lion ne veut-il pas effrayer
les visiteurs par une mine trop truculente et se fait-il bé-
nin de parti pris.
Quand on pense à l'école vénitienne, trois noms se prè*
wiiamuia a»
sentent inviadhlemeni à l'écrit i Titien» Paul Yéronèse,
TÎBloret. U» ««nblent étie ècloa subitement de. l'azur des
mers. sous im chaud rayon de soleiU comme des fleurs
spontanées. A.câiè d'eux viennent se placer Jean BeUin
et Giorgione, et c'est tout. Noos parlons ici du public et
des amateurs ordinaires qui n'ont point tu lltalie et fait
une étude spéciale des peintures de Venise. E existe pour-
tant toute une série d'artistes presque inconnus, mais
admirables, qolont précédé les grands noms que nous
a¥ons cités, comme l'aorore devance le jour, moins bril-
lante, mais plus tendre^ pins firaiche. Ces gothiques Vé-
nitiens, à toute la finesse naïve, à toute Fonction,, à toute
la suavité de GiottOyde.Peruginou d'flemling» joignent
une élégance, une beauté et une richesse de couleur que
œux-ci natteignicent jouais. Qiose singulière, les tar
bleaux des coUristes ont presque tous poussé im noir*
l'harmonie des teintes s'est perdue sous, des vem» fijK
oieuK; le». glacis se sont emrolés^ les préparations de
l'ébauche ont passé à. travers les couches supérieures^
tandis que les œuvres des dessinateurs, avec leur faire
timide et minutieux, leur absence d'empâtement, leur ton
local tout simple, gardent un éclat et une jeunesse iur-
comparables. Ces panneaux et ces toiles, antérieurs, sour
vent de plus de cent ans, aux cadres célèbres, semblent,
n'était leur style qui les date, achevés d'hier; ils ont
encore toute la fleur de leur nouveauté : les siècles y ont
passé sans laisser de traces. Pas une seule retouche, pas
un repeint. Cela vient-il de ce que les couleurs employées
étaient plus pures, la chimie n'étant pas assez avancée
pour les sophistiquer ou en inventer de nouvelles d'un
effet incertain et d une durée problématique? ou bien les
tons, laissés presque vierges comme dans rcnluminure,
ont-ils gardé la même valeur que sur la palette? C'est ce
que nous ne déciderons pas; mais cette remarque, plus
sensible ici, peut s'appliquer à toutes les écoles qui ont
précédé ce qu'on appelle la renaissance de l'art. Plus un
S04 "VOYAGE EN ITALIE
tableau est ancien, mieux il est conservé : un Yan Eyck
est plus frais qu*un Yan Dyck, un Ândrè Hantegna qu'un
Raphaël, et tin Antoine de Murano qu'un Tintoret. La
même différence a lieu aussi pour les fresques : les plus
modernes sont les plus délabrées.
Nous étions préparé, en quelque sorte, par les chef^
d*œuvrc répandus dans les galeries de France, d*Ëspagne,
d'Angleterre, de Belgique et de Hollande, aux merveilles
de Titien, de Paul Yéronése et de Tintoret. Ces grands
hommes ne nous ont pas trompé. Ils ont tenu fidèlement
toutes les promesses de leur génie, mais nous nous y
attendions; au lieu que nous avons éprouvé une surprise
délicieuse en voyant les œuvres, peu connues hors de
Yenise, de Jean et de Gentil Bellin, de Basaiti, de Maroc
Roccone, de Mansueti, de Carpaccio et d'autres dont la
liste dégénérerait en catalogue. C'était tout un monde
nouveau : trouver l'éclat vénitien dans la naïveté go-
thique, la beauté du Midi dans la forme un peu roide du
Nord, des Holbein aussi colorés que des Giorgione, des
Lucas Cranach aussi élégants que des Raphaël, c'est une
bonne fortune rare, et nous y avons été plus sensible peut-
être qu'il ne le fallait; car, dans le premier feu de l'en-
thousiasme, nous n'étions pas éloigné de regarder les
maîtres illustres, gloire éternelle de l'école vénitienne,
comme des corrupteurs du goût et des grands hommes
de décadence, à peu près comme ces Allemands néo-chré-
tiens qui proscrivent Raphaël du paradis des peintres ca-
tholiques, comme trop sensuel et trop païen.
Pendant quelques jours, nous n'avons eu que ces noms
à la bouche ; car, lorsqu'on a fait en art quelque décou-
verte, on ne peut s'empêcher d'imiter La Fontaine et d'ar-
rêter les gens dans la rue en leur demandant : « Avez-
vous lu Baruch ? »
Si nous écrivions une histoire de la peinture véni-
ticnno, et non un voyage, nous commencerions par Nicolas
Semilecolo, le plus ancien de la collection, qui remonte
VOYAGE EN ITALIE. 205
à 1570, et nous descendrions chronologiquement jusqu'à
Francesco Zucliarelli, le dernier en date, mort en 1790;
mais la galerie n*est pas disposée ainsi, et cet arrange*
ment, qui devrait être suivi partout, ne concorderait pas
avec les places réelles qu'occupent. les tableaux, accrochés
d'après les seules convenances de dimension. Nous pro-
céderons salle par salle, et les yeux pourront suivre nos
descriptions sur la muraille comme sur la page.
L'Académie des Beaux-Arts, comme on sait, occupe
rancienne Scuola de la Charité. II reste, de la décoration
primitive, un très-beau plafond dans la première salle.
Ce plafond, partagé en caissons étoiles de chérubins fai-
sant la roue au milieu de leurs ailes, a sa petite légende :
un membre de la confrérie s'était chargé de le faire dorer
à ses frais, demandant pour récompense que son nom fut
inscrit comme donateur. Cette satisfaction lui fut refusée.
Le confrère Chérubin Ottale n'en accomplit pas moins sa
promesse; mais il eut soin de signer sa donation par un
ingénieux rébus ornemental. Ottale, en vénitien, veut
dire huit ailes. Une tète de chérubin, cravatée de huit
ailes, représentait donc hièroglyphiquement le prénom
et le nom du vaniteux bourgeois qui a réussi à se faire
connaître de la postérité, gloriole bien pardonnable, car
le plafond est très-riche, d'un goût exquis, et a dû faire
sortir de la bourse du confrère une notable quantité de
sequins d'or.
Cette salle est le salon carré, la tribune de l'Académie
des Beaux-Arts; c'est l'écrin où sont disposés, sous le
jour le plus favorable, les plus purs diamants, les Kohi-
noor, les Grand-Mogol, les Régent et les Sancy de cette
riche mine vénitienne, dont les veines ont fourni tant de
précieux joyaux pittoresques.
Chaque grand maître de Venise a là un échantillon su-
périeur de son talent, le chef-d'œuvre de ses chefs-d'œu-
vre, une de ces pages suprêmes où le génie et le talent,
l'inspiration et l'habileté, se fondent dans une çro^Q>\V\osv
906 T0YÀ6E EN ITALIE.
difficil^nent retrouvable; conjonction rare, même dans
la vie des aiiistes souverains. Ce jour-là, la main a pu
tout ce que la tète a vouhi, comme dans cet endroit dont
parle Dante t c Où Ton peut ce qu'on veut. »
La Vocatian à Vapottolat de^fUtde ZébédéCy par Marco
Basaiti, se rapinroche beaucoup de l'école allemande pour
la naîTeté des détails, la douceur un peu triste du ton et
une certainemtianoolîe peu habituelle à Vécole italienne.
Le nu^tre de Nuremberg ne désavouerait pas ce paysage,
à la fois fantastique et rëel^ ces châteaux gothique» à
tourelles mi poivrières, avec pont-levis et barhacanes sur
le bord du lac de Tibériade, et un pécheur de Chioggia
ou des Hucaizi ne trouverait rien à redire à cette Péote et
h ces filets, humblement et fidèlement étudiés; le Christ
a de Tonctionetdela suavité, les figures des deux futurs
apôtres, qui quittent la pèche des poissons pour la pèche
dies hommes, respirent la foi la plus vive.
Il faut s'arrêter aussi devant le saint François recevant
les stigmates, de Francesco Beccarucd de Conegliano.
C'est une fort belle chose. La composition se divise en
deux zones : la zone supérieure, où l'on voit le saint ton-
dant les mains aux divines empreintes, glorieuse ressens
blance avec le Sauveur, que lui a valu sa dévotion; et la
zone inférieure, peuplée de saints et de bienheureux, la
plupart faisant partie de Tordre et paraissant se réjouir
du miracle. 11 y a là de belles têtes ascétiques, un pro-
fond sentiment religieux et une exécution parfaite, quoi-
qu'un peu sèche. Quand on les regarde attentivement, ces
tableaux gothiques d'un aspect froid et gêné, ils s'animent
peu à peu et finissent par prendre une puissance de vie
extraordinaire ; ils n'offrent cependant ni grande science
anatomique ni redondance de muscles et de chair. Leurs
personnages, embarrassés, ont l'air de gens timides qui
voudraient bien vous parler, mais qui n'osent, et rêvent
au moyen de dire ce qu'ils ont sur le cœur : leurs gestes^
souvenlf sont gauches ; mais leur physionomie est si bien-
mllantet stdonce et si eniai^meiBieaiffiiieèee, qu'on 1^
ODinpreiid à deim»mot et qu'ils vo«s> lestefit invincible-
ment dans le souvenir. C'est que, sous <ieitr alluve mal*
adroite, ils possédant iinefetitadM«e.4|ftijQaaque à des
chefs-d'œuvre d'habileté : Tâme.
Hoas avoooas avec sinqriicité «voir liorseur odes Bas-
sans grands et petits. Les étemels iableaiix d'animaux
sortis de leur manufacture et répandus .dans toute l'Eu-
rope» ennuyeuse peintuiB de pacotille, reproduite msr
chinalesneni, légitiment et au 4elà cette aversion. Cepen-
dant, nous élevons convenir que la ^Burrectiom de Lazare j
de Léandre Bassan, vaut mieux que les entrées et les
sorties de TArche, les bergeries et les parcs rustiques,
avec le chaudron, laeroupe de brebis et la fenune pen-
chée en jupon rouge^ qui font le désespoir de tous les
visiteurs de galerie.
Mentionnons aussi les Noces de CoJia, du Padouan,
grande et belle ordonnance, exécution large et sage, toile
louable de ious points et qui, partout ailleurs, paraîtrait
un dief-d'cmtvre, et arrivons à un tableau singulier de
Paris Bordone, dont tout le monde a pu admirer le ma-
gnifique portrait d'homme vêtu de noir dans la galerie du
Louvre, non loin de l'homme à barbe rousse et à gants de
buffle, qui, après avoir été attribué à plusieurs grands
maîtres, eemble devoir revenir définitivement à Calchar.
Ce tableau, qui représente un barcarol rendant l'an-
neau de saint Marc au doge, a trait à une légende dont
Giorgione» comme nous le verrons dans la salle suivante,
a peint assez bizarrement un épisode. Voici l'histoire en
peu de mots : Une nuit que le barcarol -dormait dans sa
barque, attendant pratique le long du traghet de Saint-
Georges-Majeur; trois individus mystérieux sautèrent dans
sa gondole en lui commandant de les conduireau Lido;
l'un des trois personnages, autant «qu'onpowait le dis-
tinguer à travers l'ombre, avait aine Ibarbe d'^Vc^ v^.
une tournure de haut dignitaire de ¥ti^6M\ \s^ ^^son.
SOS Y0YA6E EN ITALIE.
autres, à un certain chaplis d*armures froissées sous leur
manteau, se révélaient hommes d*épée. Le barcarol tourna*
le fer de sa gondole du côté du Lido et commença à
ramer ; mais la lagune tranquille au départ se mit à cla-
poter et à houler étrangement : les vagues brillaient dé
lueurs sinistres, des apparitions monstrueuses se dessi-
naient menaçantes autour de la barque, au grand effroi:
du gondolier; des larves hideuses, des diables moitié
hommes, moitié poissons, semblaient nager du Lido vers
Venise, faisant jaillir des flots des milliers d'étincelles»,
excitant la tempête, sifflant et ricanant dans Forage; mais
l'aspect de l'épée flamboyante des deux chevaliers et de=
la main étendue du saint personnage les faisait reculer et:
s'évanouir en explosions sulfureuses.
Cette bataille dura lôngtenïps ; de nouveaux démons
succédaient toujours aux premiers ; cependant la victoire
resta aux personnages du bateau, qui se firent reconduire
au débarcadère de la Piazzelta. Le gondolier ne savait
trop que penser de ses étranges pratiques : lorsque, au
moment de se séparer, le plus vieux de la bande, faisant
reluire tout à coup son nimbe d'or, dit au barcarol : « Je
suis saint Marc, le patron de Venise. J'ai appris cette nuit
que les diables, rassemblés en conciliabule au Lido, dans
le cimetière des Juifs, avaient formé la résolution d'exci-
ter une effroyable tempête et de renverser ma ville bien-
aimée, sous prétexte qu'il s'y commet beaucoup de dis-
solutions qui donnent pouvoir aux malins esprits sur ses
habitants ; mais, comme Venise est bonne catholique et
se confessera de ses péchés dans la belle cathédrale qu'elle
m'a élevée, j'ai résolu de la défendre de ce péril qu'elle
ignorait, avec l'aide de ces deux braves compagnons, saint
Georges et saint Théodore, et je t'ai emprunté ta barque;
or, comme toute peine mérite salaire et que tu as passé
une rude nuit, voici mon anneau ; porte-le au doge et ra-
conte-lui ce que tu as vu. Il te donnera des sequins d'or
plein ton bonnei. •
- /
VOYAGE EN ITALIE. 209
Cela dit, le saint reprit sa place sur la pointe du porche
de Saint-Marc, saint Théodore grimpa au haut de sa co-
lonne, où grommelait son crocodile de mauvaise humeur,
et saint Georges alla se blottir au fond de sa niche à
colonnettes, dans la grande fenêtre du palais ducal.
Le barcarol, passablement étonné, et il y avait de quoi,
aurait cru qu'il avait rêvé après avoir bu le soir quelques
coups de trop de vin de Samos, si le gros et lourd anneau
d*or, constellé de pierreries, qu'il tenait à la main, ne
l'eût empêché de douter de la réalité des événements de
la nuit.
11 alla donc trouver le doge, qui, sa corne sur la tête,
présidait le sénat, et, s'agenouillant respectueusement,
il raconta l'histoire de la bataille des diables et des pa-
trons de Venise. Cette histoire parut d'abord incroyable ;
mais la remise de l'anneau, qui était bien véritablement
celui de saint Marc, et dont l'absence au trésor de l'église
fut constatée, prouvait la véracité du barcarol. Cet anneau,
enfermé sous triples clefs dans un trésor soigneusement
gardé, et dont les serrures ne présentaient aucune trace
d'effraction, ne pouvait en avoir été tiré que par un pou-
voir supérieur. On remplit de pièces d'or le bonnet du
gondolier, et l'on célébra une messe d'action de grâces
pour le péril évité. Ce qui n'emp^^cha pas les Vénitiens de
continuer leur train de vie dissolu, de passer les nuits
dans les redoutes à jouer, à souper, à faire l'amour, de
se masquer pour les intrigues et de prolonger pendant
six mois de l'année la longue orgie de leur carnaval. Les
Vénitiens comptent sur la protection de saint Marc pour
aller en paradis et ne s'occupent pas autrement de leur
salut. La chose regarde saint Marc ; ils lui ont élevé une
assez belle église pour cela, et le saint est encore leur
obligé
Le moment choisi par Paris Bordone est celui où le bar-
carol s'agenouille devant le doge. La composition de la
scène est trés-piltoresque ; on voit eu ^et^^^v^Mw^ >mv^
longue file de tètes de eénateurs ibcunes ou chenuee, da
caractère le plus magûtral. Aet curieux» a'^ètagent but. tes
marches et fonueat des groupes habilement contrafilés;
le beau coutume Tônitien s*ôtale.lâ «dans toute sa splendeur.
Comme dans presque toutes les toiles 4[e celte école, l'Ar-
chitecture tient ici une grande place. De Jieaux pontiques
dans le style de PaIladio«.animés de^peraonnages qui mut
et nennent, remplissent les derniers plans.
Ce tableau a le mérite, asseï rare dians T^école italienne,
presque exclusivement occu|»ée à reproduire des ai^jets
religieux ou mythologiques, de représenter une légende
populaire, une scène de mœurs, un fiujet romantique
enfin, tel que Delacroix ou Louis Boulanger l'auraient pu
choisir et Tauraient traité dans la nuance de leur talent ;
et cela lui' donne une physionomie à part et un attrait
tout particulier.
Un jeune peintre français, H. Garcin, était en train de
faire de cette belle toile une copie que nous espérons
bientôt voir à Paris.
Il nous semble qu*un musée composé de copies bien
faites des chefs-d'œuvre de toutes les écoles serait une
chose très-intéressante et fort profitable pour l'art. Il doit
exister déjà beaucoup d'éléments d'une telle galerie. On
consacrerait une salle à chaque grand maître dont on co-
pierait l'œuvre tout entier éparpillé dans les musées et les
églises d'Europe ; on ferait un choix parmi les maîtres de
second ordre, si originaux, si spirituels et, à défaut de
génie, si pleins de talent. Et l'on réunirait dans ce seul
palais ce qui est disséminé sur toute la terre et exige, pour
être vu, de longs et coûteux voyages, souvent impossibles.
Le palais des Beaux-Ârts ou les galeries d'achèvement du
Louvre pourraient donner asile à cette collection, qui,
outre l'enseignement qu'elle offrirait aux artistes, aurait
l'avantage de prolonger de quelques siècles la vie o« du
moins la mémoire des chefs^^d'œuvre.près de disparaîtra.
ïTni
LES BEAUX. AR91
La perie du Musée de Madrid est un Raphaël \ celle de
Venise est un Titien, merveilleuse toile oubliée, puis re-
trouvée, qui a aussi sa légende. Pendant de longues an-
nées Venise a possédé ce chef-d'œuvre sans le savoir.
Relégué dans une vieille église peu fréquentée, il avait
disparu sous une lente couche de poussière et derrière ^
un réseau de toiles d'araignées. A peine si le sujet pou-
vait vaguement se discerner. Un jour, le comte Cicognora,
fin connaisseur, trouvant un certain air à ces figures enr-
crassées et flairant le maître sous cette livrée d'abandon et
de misère, mouilla de salive une place de la toile et la
frotta avec le doigt, action qui n'est pas d'une propreté
exquise, mais qu'un amateur de tableaux ne peut s'empê-
cher de faire lorsqu'il est face à face avec une croûte en-
fumée, fût-il vingt fois comte et mille fois dandy. La no-
ble t(Mle, conservée intacte sous cette couche de poudre,
comme Pompeî sous son manteau de cendre, apparut si
jeune et si fraîche, que le comte ne douta pas qu'il n'eût
retrouvé une toile de grand maître, un chef-d'œuvre in-
connu, n eut la force de maîtriser son émotion et proposa
au curé d'échanger cette grande peinture délabrée contue
un beau tableau tout neuf» bien propre» bien luisant, bien
212 YOTAGE EN ITALIE.
encadré, qui ferait honneur à l'église et plaisir aux fidèles.
Le curé accepta avec joie, souriant en lui-même de la
bizarrerie du comte, qui donnait du neuf pour du vieux
et ne demandait pas de retour.
Débarbouillée de la crasse qui la souillait, VAssunta du
Titien apparut radieuse comme le soleil vainqueur des
nuages. Les lecteurs parisiens peuvent se faire une idée de
l'importance de cette découverte en allant voir aux Beaux
Arts la belle copie de Serrur, récemment exécutée et
placée.
VAssunta est une des plus grandes machines du Titien»
et celle où il s'est élevé à la plus grande hauleur : la com-
position est équilibrée et distribuée avec un art infini. La
portion supérieure, qui est cintrée, représente le paradis,
la yloire, pour parler comme les Espagnols dans leur lan-
gage ascétique : des collerettes d'anges, noyés et perdus
dans un flot de lumière à d'incalculables profondeurs,
étoiles scintillantes sur la flamme, pétillements plus vifs
du jour éternel, forment l'auréole du Père, qui arrive du
fond de l'infini avec un mouvement d'aigle planant, ac-
compagné d'un archange et d'un séraphin dont les mains
soutiennent la couronne et le nimbe.
Ce Jèhovah, pareil à un oiseau divin, se présentant par
la tête et le corps fuyant en raccourci horizontal sous
un flot de draperies volantes ouvertes comme des ailes,
étonne par sa sublime hardiesse ; s'il est possible au pin-
ceau humain de donner une figure à la divinité, certes Ti-
tien y a réussi. Une puissance sans bornes, une jeunesse
impérissable font rayonner cette face à barbe blanche,
qui n'a qu'à se secouer pour en faire tomber la neige des
éternités : depuis le Jupiter Olympien de Phidias, jamais
le maître du ciel et de la terre n'a été représenté plus di-
gnement.
Le milieu du tableau est occupé par la Vierge Marie,
que soulève, ou plutôt qu'entoure une guirlande d'anges
et d'âmes bienheureuses ; car elle n'a pas besoin d'aides
pour monter au del ; elle s*enlève par le jafllissemcnt de.
sa foi robuste, par la pureté de son âme, plus légère que
l!étlier le plus lumineux. Il y a vraiment dans cette figure
une force d'ascension inouïe, et, pour obtenir cet effet,
Titien n'a pas eu recours à des formes grêles, à des drape-
ries fuselées, à des couleurs transparentes. Sa Madone est;
une femme très-vraie, très-vivante, très-réelle, d'une beauté
solide comme la Vénus de Milo ou la Femme couchée de
la tribune de Florence. Une draperie ample, étoffée, vol-
tige autour d'elle à plis nombreux ; ses larges flancs ont
pu contenir un Dieu, et, si elle n'était pas sur un nuage,
le marquis du Guast pourrait porter la main sur son beau
sein, comme dans le tableau de notre Musée. Et pourtant
rieu n'est plus célestementbeau que cette grande et forte
figure dans sa tunique rose et son manteau d'azur; mal-
gré la volupté puissante du corps, le regard étincelle de la
plus pure virginité.
Dans le bas du tableau, les apôtres se groupent en di-
verses attitudes de ravissement et de surprise habilement
contrastées. Deux ou trois petits anges, qui les relient à la
zone intermédiaire de la composition, semblent leur ex-
pliquer le miracle qui se passe. Les têtes d'apôtres, d'âges
et de caractères variés, sont peintes avec une force de vie
et une réalité surprenantes. Les draperies ont cette lar-
geur et ce jet abondant qui caractérisent en Titien le
peintre à la fois le plus riche et le plus simple.
En regardant cette Vierge et en la comparant en idée à.
d'autres Vierges de maîtres différents, nous songions
combien l'art est une chose merveilleuse et toujours nou-
velle. Ce que la peinture catholique a brodé de variations
sur ce thème de la Madone, sans l'épuiser jamais, étonne
et confond l'imagination ; mais en réfléchissant, l'on com-
prend que, sous le type convenu, chaque peintre glisse à
la fois son rêve d'amour et la personniflcation de son
talent.
La Madone d'Albert Durer, dans sa grâce do\ilQ\v^^>^%^
114 ¥0TA6B m mUT&é
et un pea contrainte, avecfes traits ftitignës, plus inté-
ressants que beaux, son air de matrone plutôt que de
TÎerge, sa candeur allemande et bourgeoise, ses vête-
ments serrés et ses plis à cassure symétrique, presque
toujours accompagnée d'tm lapin, d*un hibou ou d*xm
singe, par un vague ressouvenir du panthéisme germa-
nique, ne devait-elle pas être la femme qù*il eût aimée
et préférée, et ne représente-t-elle pas très-bien le génie
mé^e de l'artiste ? Comme elle est sa Madone, elle serait
aisément sa Muse.
La même ressemblance existe pour Raphaël. Le type
de sa Madone, où, mêlés à des souvenirs antiques, se
retrouvent toujours les traits de la Fornarine, tantôt
pressentis, tantôt copiés, le plus souvent idéalisés, n'est-
il pas la symbolisation la plus exacte de son talent élé-
gant, gracieux et tout pénétré d'une volupté chaste? Le
chrétien nourri de Platon et d'art grec, l'ami de Léon X,
le pope dilettante, Tartiste qui mourut d'amour en pei-
gnant la Transfiguration, ne vit-il pas tout entier dans
ces Vénus modestes, tenant sur leurs genoux un enfant
qui n'est pas F Amour? Si l'on voulait, dans un tableau
allégorique, symboliser le génie de chaque peintre, figu-
rerait-on autrement celui de Tange d'Urbin?
La Vierge de VAssnnta, grande, forte, colorée, avec sa
grâce robuste et saine, son beau port, sa beauté simple
et naturelle, n'est-elle pas la peinture du Titien avec
toutes ses qualités ? On pourrait pousser les recherches
plus loin ; mais nous en avons dit assez pour indiquer la
nuance.
Grâce au linceul poudreux qui l'a recouverte pendant
si longtemps, VAssunta brille d'un éclat tout jeune, les
siècles n'ont pas coulé pour elle, et nous Jouissons de ce
suprême plaisir de voir un tableau du Titien tel quïl
sortit de sa palette.
En face de VAssunta du Titien, comme le tableau le
plus robuste et le plus capable d'affronter un chef-
d'œuvre si splendide^ on a mis le mhU Marc dâivrant
un esclave^ de Tintoret.
Tintoret est le roi des violents. Il a une fougue de
composition, une f^irie de brosse, une audace de rac-
courcis incroyables» et le saint Ikirc peut passer pour
nne de ses toiles les plus hardies et les plus féroces.
Ce tableau a pour sujet le saint patron de Venise ve-
nant à l'aide d'un pauvre esclave qu'un maître barbare
faisait tourmenter et géhennér à cause de l'obstinée dé-
votion que ce pauvre diable avait à ce saint. L'esclave
est étendu à terre sur une croix entourée de bourreaux
affairés, qui f<»it de vains efforts pour l'attacher au bois
infâme. Les clous rebroussent, les maillets se rompent,
les haches volent en éclats ; plus miséricordieux que les
hommes, les instruments de supplice s'émoussent aux
mains des tortionnaires : les curieux se regardent et
diuchotadt étonnés, le juge se penche du haut du tri-
bunal pour voir pourquoi l'on n'exécute pas ses ordres,
tandis que saint Mare, dans un des raccourcis les plus
violemment stopassés que la peintureait jamais risqués,
pique une tête chi ciel et fait un plongeon sur la terre,
sans nuages, sans ailes, sans chérubins, sans aiicun des
moyens aérostatiques employés ordinairement dans les
tableaux de sainteté, et vient délivrer celui qui a eu foi
en lui. Cette figure vigoureuse, athlétiquement musclée,
de proportion colossale, fendant l'air comme le rocher
lancé par une catapulte, produit l'effet le plus singulier.
Le dessin a une telle puissance de jet, que le saint
massif se soutient à l'œil et ne tombe pas ; c'est un vrai
tour de force. Ajoutez à cela que la peinture est si montée
de ton, si brusque dans ses oppositions de noir et de
clair, si vigoureuse dans ses localités, si âpre et turbu-
lente de touche, que les Caravage et les Espagnolet les
plus farouches, mis à côté, sembleraient de l'eau de rose,
et vous aurez une idée de ce tableau qui, malgré ses
barbaries, conserve toujours, par ses accessoires^ cet
J
216 YOTAGE BN ITALIE.
aspect architectural, abondant et somptueux, particulier
à l'école vénitienne.
Il y a aussi, dans cette même salle, un Adam et Ève^
un Ahel et Gain du même peintre, deux magnifiques
toiles traitées en élude, et peut-être ce que le peintre a
produit de plus accompli au point de vue de rexécution*
Sur un fond d'un vert étouffé et mystérieux, le lointain
feuillage de TÉden, ou plutôt le mur de l'atelier, se dé-
tachent deux corps superbes, d'un éclat blanc et chaud,
d'une carnation vivace, d'une réalité puissante : il est
probable qu'Eve tend à Adam cette pomme fatale qui
lui est restée à la gorge, ce qui légitime suffisamment
deux personnages nus en plein air; mais cela n'y fait
rien. Croyez que jamais plus beau torse, chair plus
blanche et plus souple ne sont sortis de la brosse d'un
coloriste. Le Tintoret, qui avait écrit sur ce mur : « Le
dessin de Hichel-Ange et la couleur de Titien, » a,
dans ce tableau, rempli au moins la moitié de son pro-
gramme. Le tableau A'Abel et Caïn, qui fait pendant,
respire toute la fureur^ sauvage qu'on pouvait attendre
d'un tel sujet et d'un tel peintre. La mort, conséquence
de la faute de nos premiers parents, fait son entrée sur le
jeune globe, dans une ombre formidable, où se roulent
Tassassin et la victime. Au coin de la toile, détail horri-
ble, saigne une tète de mouton coupée. Est-ce l'hostie
offerte par Abel ou un symbole signifiant que les ani-
maux innocents doivent aussi porter la peine de la cu-
riosité d'Eve? c'est ce que nous n'oserions affirmer;
Tintoret n'y a probablement pas pensé. Il avait bien
d'autres affaires que de songer à ces finesses, lui, le plus
grand remueur de machines, le plus intrépide brosseur
qui ait jamais existé, et qui eût gagné de vitesse Luca fa
Presto.
Le Bonifazio, dont notre Musée ne possède qu'un
échantillon insuffisant, est uti admirable artiste. Son
Mauvais riche^ de l'Académie des Deaux-Arts, très-intelli-
VOYAGE EN iTALIE. 217
gemment copié par H. Serrur, à qui Ton doit déjà le boau
faosimile de VAssunta^ est un tableau profondément
vénitien. H n*y manque ni les belles femmes aux tresses
enroulées, aux fils de perles, aux robes de velours et de
brocart, ni les seigneurs magnifiques aux poses galantes
et courtoises, ni les musiciens, ni les pages, ni les nègres»
ni la nappe damassée richement couverte de vaisselle,
d'or et d'argent, ni les chiens s'ébattant sur les pavés de
mosaïque, et cette fois flairant les haillons du Lazare avec
la défiance de chiens bien élevés; ni les terrasses à ba-
lustres, où le vin rafraîchit dans les cratères antiques ;
ni les blanches colonnades entre lesquelles le ciel fait
voir son bleu pommelé. Seulement, le gris argenté de
Paul Véronèse prend ici une teinte d*ambre, l'argent se
dore et devient vermeil. Bonifazio, qui peignait le por-
trait, a donné à ses tètes quelque chose de plus intime
que ne le faisait Fauteur des quatre grands festins et des
plafonds du palais ducal, habitué de regarder les choses
au point de vue de la décoration. Les physionomies du
Bonifazio, étudiées et individuellement caractéristiques,
rappellent avec fidélité les types patriciens de Venise,
qui ont si souvent posé devant l'artiste. L'anachronisme
du costume fait voir que Lazare n'est qu'un prétexte et
que le véritable sujet du tableau est un repas de seigneurs
avec des courtisanes, leurs maîtresses, au fond d'un de
ces beaux palais qui baignent leurs pieds de marbre dans
Teau verte du grand canal.
Ne passez pas trop vite devant ces apétres d'une si belle
tournure, d'une couleur si riche et d'une gravité reli*
gieuse que n'a pas toujours l'école vénitienne, surtout à
partir de la moitié du seizième siècle, lorsque les idées
paknnes de la Renaissance se sont introduites dans l'art
et ont encore augmenté les tendances sensualistes de ces
maîtres fastueux. L'Académie des Beaux-Arts possède un
grand nombre d'ouvrages du Bonifazio. Cette seule salle,
outre le Mauvais riche et les apdtres dont Yiou& n^vv^xl^
2i8 YOTATÎB ÏN rrAUE.
le parler, contient une Adoration des mages^ le tlhrist ^
\a femme adultère, saint Jérôme et sainte Catherine^
uiint Marc y Jésus sur le trône entouré de saints person-
nages, toiles du plus grand mérite et qui supportent vailr
lamment le voisinage de Titien, de Tintoret et de Paul
Yéronèse.
Un grand peintre, peu connu en France, 6'est.Rocco
Marcone, artiste d'un style pur et d'un sentiment pro-
fond, espèce d'Albert Durer italien, moins fantasque et
moins chimérique que l'allemand, mais ayant une es-
pèce de tranquillité archaïque dans sa manière, qui le
fait paraître plus ancien que ses contemporains, comme
un Ingres parmi des Delacroix, des Decamps, des Cou*
ture, des Muller et des Diaz. Son Christ entre saint
Jean et saint Paul rappelle un sujet analogue du pein-
tre du plafond d*Homère, qui était autrefois dans l'église
de la Trinité-du-Mont, à Rome, et qu'on peut Yoir main-
tenant à la galerie du Luxembourg. Les tètes ont beaucoup
de caractère et de noblesse, les draperies sont plissées
dans un grand goût, et le groupe, fermement coloré, se
détache sur un petit ciel floconné de nuages moutonneux.
Nous avons parié tout à l'heure, à propos de Rocco Mar-
cone, d'Albert Durer et d'Ingres : une troisième ressem-
blance, plus exacte encore, nous vient en mémoire, celle
du peintre espagnol Juan de Juanes, dans son admirable
Vie de saint Etienne; c'est la même pureté, la même cou-
leur tranquille et sobre.
Voici, stir un pan de muraille, toute une bande de ces
gothiques Vénitiens dont nous avons dit quelques mots
en entrant à l'Académie des Beaux-Arts, si suaves, si purs,
si ingénus, si doux et si charmants.
Jean Bellin, Cima da Conegliano et Vittore Carpaecîo
se présentent à nous tous trois avec le môme sujet, su-
jet qui a suffi à tout le moyen âge et a fait produire des
milliers de chefs-d'œuvre : la Madone et l'Enfant sur un
trône entourés de saints, ordinaireme-nt les patrons du
VOYAGE EK ITALIE. 219
donataire, usage qui fait crier lés pédants à Tanachi^o-*
nisme, sous le prétexte qu'il n'est pas naturel que saint
François d'Assise» saint Sébastien et sainte Catherin ou
toute autre sainte se trouvent dans le même cadre que la
sainte Vierge, mêlant les costumes du moyen âge aux
draperies antiques.
Ces critiques n'ont pas compris que, pour une foi vive,
il n'existe ni temps ni lieu, et qu'il n'y a rien de plus
touchant que ce rapprochement de Fidole et du dévot,
rapprochement réel, car la Madone était alors un être
vivant, contemporain, actuel ; elle prenait part à l'exis-
tence de chacun ; elle a servi d'idéal à tous les amou-
reux timides et de mère à tous les affligés. On ne la
reléguait pas au fin fond du ciel, comme on fait des
dieux dans les âges incrédules, sous prétexte de respect;
on vivait familièrement avec elle, on lui confîait ses cha-
grins^ ses espoirs, et l'on n'eût pas été surpris de la voir
paraître dans la rue en la compagnie d'un moine, d'un
cardinal, d'une religieuse ou de tout autre saint person-
nage. A plus forte raison on admettait sans peine, dans
un tableau, ce mélange qui choque les puristes et qui est
profondément catholique.
Pour notre part, nous aimons infiniment ces trônes et
ces baldaquins d'une ornementation précieuse et délicate,
ces Madones tenant leur fils sur leurs genoux et naïve-
ment nimbées d'or, comme si la couleur n'était pas assez
brillante pour elles, ces petits anges jouant de la viole
d'amour, du rebec ou de Tangélique.
Oui, malgré tout notre penchant pour l'art païen, nous
les aimons, ces naïfs tableaux gothiques, ces pères de
l'Église portant de grands missels sous le bras et coiffés
de leur barrette de cardinal, ces saint Georges en armure
de chevalier, ces saint Sébastien chastement nus, espèce
d'Apollons chrétiens qui, au lieu de lancer des flèches,
en reçoivent ; ces prêtres, ces saints et ces moines dam
leurs belles dalmatiques à ramages elY^MX^ ll:Q^^\^^^^^^
9i0 VOYAGE EN ITALIE;
et noirs, aux plis minutieux et fins ; ces jeunes saintes
s'appuyant sur une roue et tenant une palme, dames
d'honneur de la Reine céleste; tout cet amoureux et
dévot cortège qui se groupe humblement au bas de l'apo-»
théose de la Vierge mère. Nous trouvons que cet arrange-
ment, en quelque sorte hiératique, satisfait bien plus aux
exigences du tableau d'église, tel qu'il doit être compris,
que les compositions savantes et conçues au point de vue
de la réalité. Il y a, dans cette composition, un rhythme '.
sacré qui doit saisir l'œil du fidèle. L'aspect de l'image, ^
si nécessaire à notre sens dans les sujets de dévotion, est
conservé, et Tart n*y perd rien : car, limitée d'un côté,,
l'individualité reprend ses droits de l'autre ; chaque ar*
tiste signe son originalité dans Texécution, et ces tableaux,,
faits des mêmes éléments, sont peut-être les plus per-
sonnels. Les musiciens emplumés de Carpaccio ne res-
semblent pas à ceux de Jean Bellin, quoiqu'ils accor-
dent leurs guitares aux pieds de la Vierge sur les mar-
ches d*un baldaquin presque pareil. Les virtuoses ailés
de Carpaccio sont plus élégants, d'une grâce plus ado*
lescente, ils ont Tair de pages de bonne maison ; ceux
de Jean Bellin sont plus naïfs, plus enfantins, plus pou-
pons ; ils exécutent leur musique avec le zèle d'enfants
de chœur de campagne sous l'œil de leur curé. Tous
sont charmants, mais d'une grâce diverse, empreinte du
caractère du peintre.
XIX
LES BEAUX -ARTS
La Sainte Familley de Paul Yéronèse, est composée dans
le goût abondant et fastueux familier au peintre. Certes,
les amateurs de la vérité vraie ne retrouveront pas là
l'humble intérieur du pauvre charpentier. Cette colonne
en brocatelle rose de Vérone, cet opulent rideau ramage,
dont les plis à riche cassure forment le fond du tableau,
annoncent une habitation princière ; mais la Sainte fa*
mille est plutôt une apothéose que la représentation exacte
du pauvre ménage de Joseph. La présence de ce saint
François portant une palme, de ce prêtre en camail et de
cette sainte sur la nuque de laquelle s'enroule, comme
une corne d'Ammon, une brillante torsade de cheveux
d'or à la mode vénitienne, l'estrade quasi royale où trône
la Hère divine, présentant son bambin à l'adoration, le
prouvent surabondamment.
Dans la seconde salle se déploie, sur une toile im«
mense, le Repas chez Lévi^ l'un des quatre grands festins
de Paul Véronèse. Notre Husée en possède deux : les Noces
de Cana et le Souper chez Madeleine, de même dimension
que le repas de Venise. C'est la même ordonnance, ample,
riche et facile ; le même éclat argenté, le même air de
festin et de joie. Ce sont toujours ces hommes baianèa
222 TOTAGE EN ITALIE.
dans leurs opulentes dalmatiques de damas ou de brocart,
ces femmes blondes ruisselantes de perles, ces esclaves
nègres portant des plats et des aiguières, ces enfants
jouant sur les marches des rampes à balustres avec de
grands lévriers blancs, ces colomies et ces statues de
marbre ce beau ciel léger d'un bleu de turquoise, qui
fait illusion lorsqu'en se reculant on le regarde encadré
par la porte de la salle voisine, comme une vue de dio-
rama. Paul Véronèse, sans en excepter Titien, Bubens et
Rembrandt, est peut-être le plus grand coloriste qui ait
jamais existé. Il n'est ni jaune comme Titien, ni rouge
comme Rubens, ni bitumineux comme Rembrandt. 11 peint
dans le clair avec une étonnante justesse de localité : nul
n'a connu mieux que lui le rapport des tons et leur va-
leur relative ; il en sait là-dessus plus que H. Ghevreul
et obtient, par juxtaposition, des nuances d'une fraîcheur
exquise qui, séparées, sembleraient grises et terreuses.
Personne ne possède au même degré ce velouté, cette
fleur de lumière.
La composition de Y Annonciation, du même peintre,
est singulière. La vierge Marie, agenouillée dans le coin
d'une longue toile transversale, dont le vide est occupé
par une élégante architecture, attend d'un air modeste
l'arrivée de Fange relégué à l'autre bout du tableau et
qui, les ailes ouvertes, semble glisser vers elle pour lui
faire la salutation augélique. Cette disposition, contraire
à la loi, qui place au centre de la toile le groupe sur le-
quel on veut attirer les yeux, est un brillant caprice qui
n'aurait pas été si heureux, exécuté par un autre que
Paul Véronèse.
Les Vénitiens remportant la victoire sur les Turcs,
grâce à l'intervention de sainte Justine, sont un de cea
sujets qui plaisaient à l'amour-propre national et que
l'on trouve souvent répétés. Nous avons déjà dû décrire
une composition semblable dans le palais ducal ; ce mé-
lange d'armures et de costumes, de casques et de turbans^»
tOTÂGE £N ITÂLIfi.
de (Jirétiens et d'inûdèlee, était un heureux thème pour
l'artiste, et il en a usé habilement. Nous ne pouvons dé-
crire particulièrement tous les Paul Véronèse que ren-
ferme l'Académie des Beaux-Ârts. 11 faudrait un volume
spécial ; car tous ces grands génies ont été d'une fécon
dite prodigieuse.
Les Beaux-Arts renferment le dernier tableau du Titien,
trésor inestimable ! Les années, si pesantes pour tous^
glissèrent sans appuyer sur ce patriarche de la pein*
ture, qui traversa tout un siècle et que la peste surprit à
quatre-vingt-dix-neuf ans travaillant encore.
Ce tableau, grave et mélancolique d'aspect, dont le su-
jet funèbre semble un pressentiment, représente un Christ
déposé de la croix ; le ciel est sombre, un jour livide
éclaire le cadavre pieusement soutenu par Joseph d'Ari-
mathie et sainte Marie-Madeleine. Tous deux sont tristes,
sombres, et paraissent, à leur morne attitude, désespé-
rer de la résurrection de leur Maître. On voit qu'ils se
demandent avec une anxiété secrète si ce corps, oint de
baumes, qu'ils vont confier au sépulcre, en pourra jamais
sortir ; en effet, jamais Titien n'a fait de cadavre si mort.
Sous cette peau verte et dans ces veines bleuâtres il n'y a
plus une goutte de sang, la pourpre de la vie s'en est re-
tirée pour toujours. Le Christ aux OlivierSy de Saint-Paul,
la Pieta de Saint-Denis-du-Saint-Sacrement, d'Eugène
Delacroix, peuvent seuls donner une idée de cette pein-
ture sinistre et douloureuse où, pour la première fois,
le grand Vénitien a été abandonné par son antique et inal-
térable sérénité. L'ombre de la mort prochaine semble
lutter avec la lumière du peintre qui eut toujours le soleil
sur sa palette, et enveloppe le tableau d*un froid crépus-
cule. La main de l'artiste se glaça avant d'avoir achevé sa
tâche, comme le témoigne l'inscription en lettres noires
tracée dans le coin de la toile : Quod Tiziamis inchoatum
reliquU Palma reverenUr ahsolvit Deoquê dicavit opus»
« L'œuvre que. Titien laissa .inacbevëe^. PiIoul V«£.\ms^%.
3M
TOYACE EN ITALIE.
respectueusement et l'offrit à Dieu. » Cette noble, loa-
chanle et religieuse inscription fait de ce tableau un mo-
nument. Certes, Palma, grand peintre lui-mfime, ne dut
approcher qu'avec tremblement de l'œuvre du mailre, et
Eon pinceau, quelque habile qu'il fût, hésita et vacilla
sans doute plus d'une fois en se posant sur les louches
du Titien.
Si l'on trouve aux Beaux-Arts l'omc^a de la vie pittores-
que du Titien, Yalpha s'y rencontre aussi sousla forme d'un
grand tableau dont le sujet estia Présentation de Marie au
Temple. Celte toile a été peinte par Titien presque en-
fant. La tradition dit à quatorze ans, ce qui nous semble
un peu bien précoce, vu la beauté de l'œuvre. En ré-
duisant la chose à de justes proportions, la Présentation
de Marie remonte assurément à l'exlrëme jeunesse du
p'.'iulre. On peut donc juger de l'immense intervalle par-
couru. Toutes les qualités de l'artiste sont en germe dans
celte œuvre juvénile. Elles se sont développées plus ri-
chement par la suite, mais elles y existent déjà d'une fa>
çon visible. Le faste de l'architecture, la tournure gran-
diose des vieillards, le jet abondant et lier des draperies,
les grandes localités de ton, la simplicité mSIe du faire,
tout révèle le maître dans l'enfant. Le coloris lumineux
et clair, que le soleil haut monté de l'âge viril dorera d'un
reflet plus chaud, a déjà cette solidité mâle, cette con-
sistance robuste, caractères distinctifs de l'auteur de l'^l-
moiir sacré et V Amour profane, du palais Borghèse ; de la
femme couchée de la Tribune de Florence et de la Maî-
tresse d'Alphonse d'Avalos, marquis de Guasi, du Musée du
Louvre.
Titien est, â notre avis, le seul artiste entièrement aaàt
qui ait paru depuis l'antiquifé. Il a la sérénité puissante
et forle de Phidias. Chez lui rien de fiévreux, rien de tour-
menté, rien d'inquiet. La maladie moderne ne l'a pas
louché. Il est beau, robuste et tranquille comme un ar-
/islej>aïen du meilleurtemps. Sa superbe nature s'épa-
VOYAGE EN ITAUB. S25
nouit à l'aise dans un tiède azur, sous un chaud soleil, et
son coloris fait penser à ces beaux marbres antiques do-
rés par la blonde lumière de la Grèce; nul tâtonnement,
nul effort, nulle violence. 11 atteint l'idéal du premier
coup sans y songer. Une joie calme et vivace éclaire son
œuvre immense. Seul il semble ne pas se douter de ]a
mort, excepté peut être dans son dernier tableau. Sans
ardeur sensuelle, sans enivrement voluptueux, il étale
aux regards, dans la pourpre et dans Tor, la beauté, la
jeunesse, toutes les amoureuses poésies du corps féminin
avec l'impassibilité de Dieu montrant Eve toute nue à
Adam. Il sanctifie la nudité par cette expression de repos
suprême, de beauté à jamais fixée, d'absolu réalisé qui
fait la chasteté des œuvres antiques les plus libres. Lui
seul a fait une femme qui pourrait, sans paraître mièvre
et chétive, s'allonger à côté de la femme couchée du Par-
tliénon.
En parlant du pêcheur rapportant au doge l'anneau de
saint Marc, nous avons raconté la légende qui s'y rattache.
Giorgione a traité un autre épisode de cette histoire mer-
veilleuse : c'est le combat de saint Georges et de saint
Théodore contre les démons. Quelque admiration que
nous ayons pour le Giorgione, chaud, vivace et coloré, du
Concert champêtre, nous avouons aimer très-médiocre-
ment le tableau des Beaux-Arts de Venise. Ces athlétiques
démons rougeâtres, gambadant au milieu de l'eau verte,
ce fantastique arrêté etmusculeux, ce mélange des formes
de l'homme et de celles du poisson, soudées sans mystère,
ne répondent en aucune façon à l'idée chimérique qu'on se
fait d'un pareil combat. Le ciel clair de l'art vénitien n'a
pas assez de brume pour que les monstrueuses imagina-
tions des rêves légendaires puissent y grouiller à l'aise.
Le jour gêne ces créatures biscornues et ces larves in*
formes qui ont besoin, pour se cacher, de l'ombre du
poêle de Faust, de l'escalier en spirale de Rembrandt ou
de la caverne des tentations, de Téoiers ; ua ^\tl^£^ ^Vr»
VÊ VOYAGE EN ITALIE.
nifien du seizième" siècle est fantasque, mais non .fantas-
tique.
La Descente de Croix de Rocco Marcone a toutes ]es qua«
lités sérieuses, toute l'onction des gothiques et leur traor
quille symétrie, avec une richesse de ton et une fleur de
coloris que n'éteignent pas de dangereux voisinages. Le
Christ mort, et rappelant par sa chair exsangue la pâleur
mate de Thostie, glisse doucement sur le sein de la Vierge,
soutenue par une Madeleine d'une beauté tendre et déli-
cate, dont les immenses cheveux blonds descendent comme
des cascades d'or sur une magnifique robe de damas ra-
mage d'une pourpre opulente et sombre comme le rubis.
Est-ce dans le sang du Sauveur adoré que cette robe est
trempée, ô Madeleine ! ou dans les gouttes tombant de
ton cœur?
Le Padouan a une Vierge en gloire à la manière espa-
gnole. Le Saint-Esprit descend dans un torrent delumière.
Un chaud brouillard doré remplit cette toile qui rappelle
les apothéoses ou plutôt les ascensions de Murillo, pour
ne pas employer un mot profane en parlant du plus ca-
tholique de tous les peintres.
Nous ne sommes pas très -émerveillé, malgré le grand
talent qu'il y a déployé, de la vaste toile apocalyptique de
Palma le Jeune, le Triomphe de la Mort, Saint Jean, assis
sur un rocher de Pathmos, regarde, la plume levée et prêt
à la fixer sur son rouleau, la formidable vision qui défile
devant lui : la Justice et la Guerre chevauchent de som-
bres coursiers, et la Mort, montée sur son grand cheval
pâle, fauche dans la moisson humaine des épis qui retom-
bent en gerbes de cadavres sur les bords du chemin.
Excepté Tintoret qui, par sa couleur fauve et sa vio-
lence de brosse, peut arriver à la terreur et à la tragédie,
ces sujets lugubres conviennent en général très-peu aux
peintres vénitiens, natures heureuses à qui reviennent
l'azur du ciel et de la mer, la blancheur des marbres et
des chairs, l'or des cheveux et des brocarts, les ramages
TOYAGE «N ITALIE. 827
éclatants des fleurs -et des étoffes. 'Ils tiepeuvent garder
leur sérieux longtemps, et, derrière le masque »ef frayant
dont ils tâchent de couvrir leurs joues vermeilles, on en»
tend leur peinture rire d'un rire étouffé.
Un très-curieux tableau de Gentil Bellin, c^estla pro-
cession sur la place Saint-^Harc des reliques igardëes dans
la confrérie de Saint-Jean au* moment où Jaeopo Sali&fait
son vœu à la croix. On ne saurait imaginer une collection
plus complète des costumes de l'époque ; le faire patient
et minutieux de l'artiste ne laisse perdre aucun détail.
Rien n*est sacrifié, tout est rendu avec la conscience go-^
thique. Chaque tête doit être un portrait, et im portrait
ressemblant comme un daguen-éotype, plus la couleur»
L'aspect de la place Saint-Marc telle qu elle était alors
a Texactitude d'un plan architectural. Les anciennes mo*
saîqyes byzantines, refaites plus tard, ornent encore les
portails de la vieille basilique, et, singularité remarquable,
les clochetons sont entièrement dorés, ce qui n'a jamais
eu lieu dans la réalité. Mais un peiirtre<;omme Gentil Bel-
lin n'aurait pas pris cette fantaisie sous son bonnet. Les
clochetons durent être dorés, en effet; mais le doge Lore*
dano eut besoin pour une guerre des sequins destinés à la
dorure, et le projet ne s'accomplit pas ; il n'en reste de
trace que dans le tableau de Gentil Bellin, qui avait doré
son Saint-Marc par provision.
Un certain miracle d'une croix tombée dans l'eau du
haut d'un pont de Venise, le pont de Saint-Léon ou de
Saintv^Laurent, nous ne savons pas trop lequel, a beau-
coup occupé les peintres de cette période ; les Beaux-Arts
ne renferment pas moins de trois tableaux importants sur
ce sujet bizarre; un de Lazzaro Sebastiani, un de Gentil
Bellin, un autre de Giovanne Mansueti. Ces toiles sont du
plus haut intérêt ; elles sortent des types habituels de la
peinture italienne, qui tourne dans un cercle étroit de
sujets de dévotion ou de mythologie, et se mêle rarement
aux familiarités de la vie réelle. Ces moines de toute
Sffl
VOtAGB EN ITiUS.
robe, ces patriciens, ces gens du peuple se jetant à l'ean,
nageant et plongeant, tirant leur coupe pour retrouver
le saint crucifix tombé au fond du canal prttsentent la
physionomie la plus bizarre. Sur les berges se lient la
foule en prière, attendant te rfsullat des recherches.
Il y a surtout une file de daines agenouillées, les mains
jointes, toutes couvertes de joyaux et de perles, en robes
à taille courte, comme sous l'Empire, qui présente une
suite de profils se détachant les uns sur les autres avec
une bonhomie gothique, d'une finesse, d'une beauté,
d'une dèlicalesse et d'une variété extraordinaires : c'est
étrange et charmant.
On voit dans ces toiles les anciennes maisons de Venise
avec leurs murs rouges, leurs fenêtres aux tréflâs lom-
bards, leurs terrasses surmontées de piquets, leurs che-
minées évasè(!S, les vieux ponts suspendus par des chaînes,
et tes gondoles d'autrefois, qui n'ont pas la forme qu'elles
affectent aujourd'hui : il n'y a pas de felce, mais un drap
tendu sur des cerceaux, comme aux galiotes de Saint-
Cloud ; aucune ne porte cette espèce de manche de violon
en fer poli qui sert de contre-poids au rameur placé \
la poupe ; elles sont aussi beaucoup moins effilées.
Rien n'est plus élégant, plus juvéïiilement gracieux
que la suite de peintures où Vitlore Carpaccio a repré-
senté la vie de sainte Ursule. Ce Carpaccio a le charme
idéal, la sveltesse adolescenle de Raphaël dans le Jfaria^
delà Vierge, undescsprt^miers et peut-élrelepluschar-
mant de ses tableaux ; on ne saurait imaginer des airs de
tète plus naïvemenl adorables, des tournures d'une plus
angéliquc coquetterie II y a surtout un jeune homme à
longs cheveux vu de dos, laissant glisser à demi sur son
épaule sa cape au collet de velours, qui est d'une beauté
si fièrc, si jeune cl si séduisante, qu'on croirait voir 1 Cu-
pidon de l'raxilùlc velu d'un costume moyen âge, ou plu-
tôt un auge qui aurait eu la fanluisie de se travestir en
tnatjnifi'iue de Venise.
VOYAGE EN ITALIE. 3S9
Nous sommes ëtonnë que le nom de Garpaccio ne soit
pas plus généralement connu ; il a toute la pureté ado-
lescente, toute la séduction gracieuse du peintre d*(Jrbin
dans sa première manière, et de plus cet admirable colo-
ris vénitien qu'aucune école n*a pu atteindre,
La Pinacoteca Contarini, legs de ce patricien amateur
des arts, qui a donné au Musée sa galerie avec des armes,
des statues, des vases, des meubles sculptés et autres
objets précieux» contient des morceaux de choix de Técole
vénitienne et d'autres écoles. Nous citerons les Pèlei^im
éTEmmaûSy deHarcoMarziale, toile traitée avec une séche-
resse minutieuse, presque allemande, où Ton remarque
un nègre bizarre drapé d'un manteau rayé de couleurs
vives comme une capa de muestra valencienne ; la Madone ^
YEnfantJ^us^ saint Jean, sainte Catherine^dlindrea Cor-
degliaghi, dont les têtes blondes se détachent sur un fond
vert de paysage entrevu par la fenêtre ; une Vierge, avec
le groupe enfantin de Jésus et de saint Jean, de Catena ;
un sujet identique de Giovanne Battista Gima, un peu sec
et tranchant trop durement sur une perspective de mon-
tagnes d'outremer; un Mariage de sainte Catherine^ auquel
assistent comme témoins saint Pierre et saint Jean, de
Boccacino Gremonense ; la sainte Fiancée a les cheveux
de cet or roux si cher aux anciens maîtres, et sa belle
robe historiée et ramagée reluit au milieu d'un paysage
de montagnes et de mer d une douceur azurée ; laMadonna
col^Bambino, de Francisco Bissolo, très-doux, très-joli,
très-frais, d'une morbidesse charmante, etc., etc.
La Fortune triptyque^ de Jean Bellin, se distingue par
de singulières inventions allégoriques. Dans le panneau
du milieu, une femme nue se tient debout sur un autel,
accompagnée d'Anges ou de Gupidons jouant du tambour.
Sur les volets, un jeune homme nu, couronne en tête,
manteau sur l'épaule, offre des présents à un guerrier qui
fuit ; une femme tenant une boule, et les cheveux nattés
en forme de casque, 'vogue sur une nef, tandis que da
350 tÛYiCEJENiXÂUÇ.
petits Amour» jouent panni les vagues jcomme 4les Tritons.
Les eaux-fortes de CaJlotjaous plaisent plus que;.' ses
rpeintures d'une authenticité plus ou moins doutejase'. U y
a à la Pinacothèque Contarini un Champ de foire du gra-
veur de Nancy, fourmillant de ibohémiens, de charlatans,
de gueux, deiansquenâts, volant, faisant des tours, jaeur
diant, buvant,, jouant aux cartes ou aux dés, un raccourci
de ce monde picaresque qu'il connait^i bien; lùais le pin-
ceau ne sert pas si bieureusement l!artiste que la pointe.
Terminons par le joyau, la perle, Tétoile de ce musée :
une Madone avec V enfant Jémi^ de Jean Bellin. Toilà im
sujet bien usé, bien rebattu» traité mille fois, et qui rè«
fleurit d'une jeunesse éternelle sous le pinceau du viemc
maître! Qu*y a-t-il? Uneiemmequi tient un enfant sur
ses genoux, mais quelle fenime l Cette tâte vous poursuit
comme un rêve, et qui l'a vue une fois la voit toi:yoùf8 ;
c*est une beauté impossible, et cependant d'une vérité
étrange, d'une Tirginitè immaculée et d'une volupté péné-
trante ; un dédain suprême dans une douceur infinie. Il
nous semblait, devant cette toile, contempler le portrait
de notre rêve inavoué, surpris dans notre âme par l'ar-
tiste. Chaque jour, nous allions passer une heure de
muette adoration aux pieds de cette céleste idole, et nous
n'aurions jamais pu partir de Venise, si un jeune peintre
français, nous prenant en pitié, ne nous avait fait une co-
pie de cette tête si chère.
XX
LES RUES. — LA FÊTE DE L'EMPEREUR
On parle rarement des nies de Venise. Il y en a cepen-
dant et beaucoup, mais les canaux et les gondoles absor-
bent les descriptions par leur ètrangeté. L'absence de che
vaux et de voitures donne aux rues vénitiennes une phy-
sionomie particulière. Leur étroitesse les rapproche de
celle des villes orientales. Comme le terrain des Ilots est
limité et les maisons en général très-hautes, les minces
coupures qui les séparent ont l'air de traits de scie dans
d'énormes blocs de pierre. Certaines cailes de Grenade,
certains aZ/et/s de Londres» peuvent en donner une idée
assez juste.
La Frezzaria est une des rues les plus animées de la
ville; elle a bien six ou huit pieds de large : ce qui repré-
sente la rue de la Paix, à Paris, proportion gardée. C'est
principalement dans «ette rue que se tienn^t les orfèvres
qui fabriquent ces imperceptibleB petÉtes ehainettes d'or,
tenues comme deb cheveux^ qu'on appelle jaseron^ et qui
sont une' des curiosités caractéristiques de Venise. Â l'ex^^
ceptiondie ces chaînes et de quelques grossiers bijoux eoi
argent à Ttisage des gens dela^^ampagne, et qu'un artiste
j^'çut trouver pittoresques, ces boutique» -ne contiennent
iimdt remarquable* GèUëft des'flniitiera'offmnl:* les> plus
VOYAGE E5 WAHE.
splendides étalages ; rien n*est plus frais, mieux groupe,
plus appèlissant que ces entassements de pâches vernieilles
rnngées comme des boulets dans des parcs d'arlillerie, que
GËsniasses de raisins dorés, ambrés, transparents, coloriés
des plus riches couleurs, ardents comme des pierres pré-
cieuses, et dont les grains, cnlilés en colliers et en bpace-
lets, pareraient admirablement le cou et les bras de quelque
jeune Ménade antique.
Les tomates viennent mêler leur rouge violent â ces
teintes blondissantes, et la pastèque, fendant son corset
vert, laisse voir sa blessure rose- Tous ces beaux fruits,
vivement éclairés par le gaz, ressorlent merveilleusemeat
sur leurs couches de feuilles de vigne. On ne peut pas rè-
pler les yeux plus agréablement, et souvent, sans la moin-
dre faim, il nous est arrivé d'acheter de ces pèches et de ces
raisins par pur amour du coloris. Nous nous souvenons
aussi de certains étalages de poissonnerie couverts de pe-
tits poissons si blancs, si argentins, si nacrés, que nous
aurions voulu les avaler crus, à la manière des icbthyo-
.thagesdelamerduSud, de peur de gâter leurs nuances,
et qui nous faisaient comprendre cette barbarie des fes-
tins antiques, qui consistait à voir mourir des murènes
dans des vases de cristal, pour jouir des teintes opalines
dont l'agonie les diaprait.
Le soir, le spectacle de cesruesest extrémcmeatanîmé
et brillant. Les étalages sont illuminés à giorno, et le peu
de largeur de la voie fait que la clarté ne se dissipe pas.
Les boutiques de friture et de pâtisserie, les osteries, les
cabai'ets, les cafés très-nombieux, flamboient et fourmil-
lent. C'est un va-et-vient perpétuel.
Chaque boutique, sans exception, a sa chapelle en mi-
niature, ornée d'une madone devant laquelle brûlent des
lampes ou des bougies et sont placés des pots de fleura
artificielles ou vraies. Tantôt c'est une statuette en pUire
colorié, tantôt une peinture enfumée ; quelquefois une
îm<tge grecque au fond d'or hysantin, ou bien une sïmplfi
T0YA6I EtI ITAL1K. S3S
gravure moderne. Cette madone remplace pour la dévote
Italie les dieux lares antiques. Ce culte de la Vierge, culte
touchant et poétique, a bien peu de schismatiques à Ve-
nise, s*il en a, et les voltairiens seraient sous ce rapport
peu satisfaits « du progrés des lumières » dans Tancienne
ville des doges. Presque à tous les angles de rue, presque
à toutes les descentes de pont se présente dans une niche,
derrière un grillage ou une verrière, une madone sur un
autel, enjolivée de couronnes en moelle de roseau, de col-
liers de verroteries, de fleurs en papier, de robes en den-
telle d'argent et de tous ces pieux oripeaux dont la naïve
foi méridionale surcharge avec une coquetterie enfantine
les objets de son adoration. Des cierges et des lampes
éclairent perpétuellement ces reposoirs encombrés d'ex-
voto, de cœurs d'argent, de jambes de cire, de seins de
femme, de tableaux de naufrages sillonnés par la foudre,
de maisons brûlées et autres catastrophes où intervient
à propos la Vierge miraculeuse. Autour de ces chapelles
il y a toujours quelque vieille femme en prière, quelque
jeune fille agenouillée, quelque marin qui fait un vœu
ou l'accomplit, et aussi parfois des gens que leur mise
annonce appartenir à une classe qui, chez nous, n'a
pas cette simplicité dans la foi, et laisse la religion du
Christ au peuple et aux domestiques. Nous avons trouvé,
contrairement à l'idée préconçue, l'Italie plus dévote que
l'Espagne.
Une de ces chapelles près du pont de la Paille, sur le
quai des Esclavons, a toujours de nombreux fidèles, soit
parce qu'il se trouve sur une voie fréquentée, soit parce
qu'elle possède quelque privilège et quelque immunité
que nous ignorons. Il y a aussi çà et là des troncs pour les
flmes du purgatoire. Les menues pièces de monnaie qu'on
y jette servent à faire dire des messes pour les pauvres
morts oubliés.
Après la Frezzaria, la rue qui mène du campo San-Hos4
à la place de Santa-Haria-Zobenigo e&l uae ài^ c.^<^ ^s^
[ 2Si YQYAfi»>EM IXAJLQL
offrent' à l'êtraager le plufi de sujets d'observation ; beao^
coup de ruelles s'y dégorgent comme dans une artère,,
car elle met les bords du grand. Canal en communication,
avec la place Saint-Marc ; les boutiques y restent plus
longtemps ouvertes qu'ailleurs, et, comme elle est à peu
près droite, les forestieri la parcourent sans craindre de.
se perdre, ce qui est très-facile à Venise, ou le tracé des :
rues, compliqué de canaux et d'impasses, est si embrouillé
qu'on a été obligé de marquer par une ligne de pierres,
qu'accompagnent de distance en distance des fiches in-
diquant la direction, le chemin de la Piazza au débarca-
dère du railway, situé à l'autre bout de la ville, près de
l'église des Scalzi.
Que de fois nous nous sommes donné la nuit l'amuse-
ment de nous égarer dans ce dédale inextricable pour,
tout autre qu'un Vénitien ! Après avoir suivi vingt rues,
parcouru trente ruelles, passé dix canaux, monté et des-
cendu autant de ponts, nous être enfoncé au hasard
dans les sotto-portici, il nous est arrivé souvent de nous
retrouver à notre point de départ. Ces courses, pour
lesquelles nous choisissions les nuits de lune, nous
faisaient surprendre Venise dans ses secrètes attitudes,
sous une foule de points de vue inattendus et pittores.
ques.
Tantôt c'était un grand palais à moitié en ruines, ébau-
ché dans l'ombre par un rayon argenté, et faisant briller
subitement comme des écailles ou des miroirs les vitres
qui restaient à ses fenêtres effondrées : tantôt un pont
traçant son arc noir sur une perspective d'eau bleuâtre
légèrement embrumée ; plus loin une traînée de feu rouge
tombant d*une maison éclairée sur l'huile sombre d'un
canal endormi ; d'autres fois un campo désert où se dé-ï
coupait bizarremeut un. faite d'église peuplé de statues
qui, dans Tobscurité, prenaient des airs de spectres, ou:
bien une taverne où. gesticulaient,: comme des démonia-
quaSf. deBgondoliers et des faquins projetés contre la vitre
YOVifiBiorQsaai» 23s
."k
eh iyiabtei'tlààôTBeà'y bu eneore^uaerport&é'^aur^iBtr'ou'^
Yèrte, par laqueUesautaienidass siMig^Hdole.des figures'
mystérieases.
Une fois, nous^arriVàmes ainsi derrière le grand Canal,
dans une ruelle yraiment. sinistre^Ses hautes maisons,
primitivement crépies de ce rouge qui.colcure ordinaire-
ment les vieilles bâtisses vôniAienBes:, avait; un aspect fé-
roce et truculent. La pluie, Thumidité^: l'abandon et Tab-
sénee de lumière au fond de cette. étro>iite coupure, avaient
peii' à peu fait déteindre les façades «t'£<>ular le badigeon ;
une vague teinte rougeâtre teignait encore les murailles
el're88end>lait à'du sang mait lavé après ua crime. L'en-
mii, le froid, laitetrenr suintaient de <^s parois sangui-*
nolentes ; une fade odeur de salpètreet d'eau de.puits, un
relent de moisissurerappelant la prison» le cloître et le
caveau, vous y prenaient au nez; Duireste, aux fenêtres
aveugles, nul rayon, nulle apparence de vie. Les portes
basses, étoilées de* clous rouilles et garnis de marteaux de
fer rongés par le temps, semblaient ne s'ouvrir jamais;
leS' orties et les herbes pariétaires; poussaient sur les
seuils et ne paraissaient pas avoir été foulées de long-
temps* par un* pieéhumainé Un; maigre chien noir, qui
jaillit subitement de l'ombre comme un diable d'un jou-
jou à surprise, se mit en nous voyante pousser des aboie-
ments furieux et plaintifs, comme= déshabitué de l'aspect
de rhomme. Il nous suivit quelque temps, traçant autour
de nous des laeets à la façon du barbet dans la promenade
de Faust et de^Wagner; Maii^ le^regardant fixement, nous
lui- dîmes comme Goethe^;: t Animal immonde, tu as
beau brailler et ouvrir ta gueule, tu n'avaleras jamais
noû-e monade. » Ce discours parut l'étonner, et, se voyant
découvert, il disparut en poussant ua hurlement dou-
loureux. Était-ce un chien, étaitK» unei larve ? C'est
tor point que' nous aimonfrflûeiiXr.laiasen dans un. vague
pRident; )
No«' regrettons'' beaiicoH|pf( de n'avoip/pas.le» talent
TOUGS EH raïUK.
d'IIoITmaiin pour faire de celte rue sinistre le théâtre d'tui
de ces contes effrayants el bizarres, comme VHomme tôt
table, ia Maison déserte, la Nuit de Saiat-Sylveslret ou des
alchimistes se disputent le corps d'un mannequin et sa
battent â coups de microscopes dans un tourbillon de
visions monstrueuses. Les têtes chauves, ridées, grima-
çantes et décomposées par une perpétuelle métamorphose,
de maître Tabracchio, de Spallanzani, de Leuvenhoëk,
de Swammerdam, du conseiller Tusman, de l'archiviste
Lindhorst, s'encadreraient à merveille dans ces noires
fenêtres.
Si Gozzi, l'auteur des Contratempi, qui se croyait en
butte ù la rancune des enchanteurs et des farfadets, dont il
avait découvert les manigances et trahi les secrets dans
ses pièces féeriques, a jamais traversé celte ruelle soli-
taire, il a du lui arriver là quelques-unes de ces mësaveo-
tures inconcevables qui semblaient réservées pour le poêle
de Turandot, Ae V Amour des trois orangers, fit du Momtre
bieu. Mais Gozzi, qui avait le sentiment du monde invi-
sible, a toujours dû éviter la rue des Avocats à l'heure du
crépuscule.
En rentrant d'une de ces tournées fantastiques, pendant
laquelle la ville nous avait paru plus déserte que de cou-
tume, noua nous couchâmes mélancoliquement, après
avoir soutenu contre un zinzare monsti-ueui, bourdonnaLt
comme une guêpe, agitant ses aigrettes de tambour-major,
déroulant sa trompe comme le dieu Ganesa, faisant grincpi-
sa scie avec la plus audacieuse férocité, un combat ter-
rible où nous eûmes le dessous, et d'où nous sortitn/<K
criblés de blessures empoisonnées.
Nous commencions â nous enfoncer dans ce noir océan
du sommeil, si semblable à la mort, dont les anciens l'a-
vaient fait le frère, quand, à travers l'épaisseur de notre
engourdissement, nous entendîmes bruire des rimieurs
sourdes, gronder des tonnerres lointains, grommeler des
voix effrayantes. Était-ce une tempête, une bataille, un
Y0YA6B EN ITAUE. «57
cataclysme de la nature, une lutte de démons et d*âmcs?
Telle était la question que se posait notre esprit à demi
éveillé.
Bientôt une clameur étourdissante déchira le crêpe de
notre sommeil, comme le zigzag d*un éclair qui fend une
nuée noire. Les cymbales froissaient leurs disque de
cuivre et résonnaient comme des armures entre-choquées;
les tam-tams et les gongs vibraient caverneusement sous
des percussions forcenées ; la grosse caisse mugissait
comme une mêlée de cent taureaux ; les ophycléides et
les trombones déchaînaient des ouragans métalliques ;
les cornets à piston piaulaient désespérément ; la petite
flûte faisait, pour escalader ce bruit et le dominer, des
efforts désespéréa; tous les instruments luttaient de
vacarme et de tintamcrre. On aurait dit un festival d'Hec-
tor Berlioz flottant à la dérive, la nuit, sur Teau. Lor>
que la trombe musicale passa sous notre balcon, nous
crûmes entendre sonner à la fois les clairons de Je*
richo et les trompettes du jugement dernier. Une tem-
pête de cloches à toutes volées formait l'accompagne*
menf.
Ce tumulte se dirigeait vers le grand Canal, à la lueur
rouge de beaucoup de torches. Nous trouvâmes la séré-
nade un peu violente, et nous plaignîmes de tout notre
cœur la belle à qui cet énorme tapage nocturne, ce cha-
rivari colossal était destiné, t L*amant n'est guère dis-
cret, pensions-nous, et il ne craint pas de compromettre
sa beauté. Quelque guitare, quelque violon, quelque
Ihéorbe aurait suffi, ce nous semble. » Puis, le bruit s*é-
loignant, nous commencions à nous rendormir, lors«
qu'une lueur blanche, aveuglante, pénétra sous nos pau-
pières fermées, comme un de ces éclairs blafards pour
qui les nuits les plus opaques n'ont pas de ténèbres, et
une détonation épouvantable, qui fit danser les vitres et
trembler la maison de fond en comble, éclata au milieu du
nlence* Nous en fîmes un saut de carpe de trois ^^ledft
^S YOTAGEEN'ITinE:
sur notre lit : était-ce le tonnerre qnî tombait iitriiiilieci>
de la chambre ? le siège de Venise recommençait-il sms
dire gare, et une bombe crevant tous les planchers ani-
vait-elle sur nous au milieu de notre sommeil ?
Ces assourdissantes détonations se répétèrent de quart
d'heure en quart d'heure, jusqu'au matin, au grand dam
de nos vitres et de nos nerfs. Elles semblaient partir d'un
point très-voisin, et chaque fois un éblouissement livide
nous les annonçait ; entre les décharges, un silence pro-
fond, un silence de mort, aucun de ces bruits nocturnes
qui sont comme la respiration des villes endormies. Au
milieu de ce vacarme, Venise^ muette, semblait s'être
abîmée et noyée dans les lagunes. Toutes les fenêtres
étaient éteintes ; pas un falot de gondole n'étoilait la mate
obscurité.
Le matin, le mot de l'énigme nous fut révélé. C'était
la fête de l'empereur d'Autriche. Tout ce bacchanal avait
lieu en l'honneur du César allemand. Les batteries de la
Giudecca et de Saint-Georges nous envoyaient en plein
leurs volées, et bien des vitres avaient été brisées dans
le voisinage. Avec le jour le tapage recommença de
plus belle. Les frégates tiraient et alternaient avec les
batteries ; les cloches tintaient dans les mille clochers
de la ville ; des feux de file et des feux de peloton crépi-
taient sur le tout à intervalles réguliers. Cette poudre
brûlée, montant de toutes parts en gros nuages, était
Tencens destiné à réjouir le nez du maître, si du haut de
son trône de Vienne il tournait la tète du côté de l'A-
driatique. 11 nous sembla que, dans ces hommages à
l'empereur, il y avait une certaine ostentation d'artille-
rie, un certain luxe de fusillades à double entente; Ce
compliment de fête à coups dé canon était à deux
fins, et il ne fallait pas grande nraiice pour le com-
prendre.
Nous courûmes à la Piazza. On chantait un Te Deum
dans la cathédrale. La garnison, en grande tenue^ foi^
WTAGB EN TTAUÈ. 239
maît>le carré-suna plaee, s'agienouîHant étfie relevant au
signe des officiers, snivant les phases de Toffice diyin. Un
brillant état-major, tout chamarré dettorareset de déco*
rations, occupait le centre et scintillait -orgueilleusement
-au soleil^ puis, à de certains moments, les fusils s'éle-
vaient avec ensemble, et un feu de file admirablement
nourri faisait envoler dans l'azur de blancs tourbillons
de colombes effarées. Les pauvares pigeons de Saint-Marc,
épouvantés de ce tumulte, et croyant qu'au mépris de
leurs immunités il s'agissait pour eux d'une immense
crapandine, ne savaient où se fourrer ; ils se heurtaient
dans l'air, fous de terreur, se cognaient aux corniches, et
fuyaient à tire-d'aile à travers les ddmes et les cheminées;
pui6, le silence se rétablissant, ils revenaient becqueter
familièrement à leurs places ordinaires, aux pieds mêmes
des soldats, tant est grande la force de l'habitude.
Tout cela se passait dans la solitude la plus complète.
La Piazza, toujours «i fourmillante, était déserte. A
peir.e quelques étrangers glissaient par ^ petits groupes
isolés sous les arcades des Procuraties. Les rares specta-
teurs qui n'étaient pas étrangers trahissaient par leur
chevelure blonde, leur figure carrée, leur origine tudes-
que. Aucun visage de femme ne paraissait aux fenêtres,
et cependant le spectacle des beaux uniformes portés par
de jolis officiers est apprécié dans tous les pays du monde
par la portion la plus gracieuse du genre humain. Ve-
nise, dépeuplée subitement, ressemblait à ces villes
orientales des contes arabes ravagées par la colère d'un
magicien.
Ce vacarme dans ce silence, cette agitation dans ce
vide, cet immense déploiement de forces dans cet isole-
ment avaient quelque chose d'étrange, de pénible, d'a-
larmant, de surnaturel. Ce peuple qui faisait le mort
tandis que ses oppresseurs exultaient de joie, cette ville
qui se supprimait pour ne pas assister à ce triomphe,
nous firent une impression profonde et singulière. Le
TOÏiGE EN ITALIE.
non-élre élevé à l'état de manireslalion, le mutisme changé
en menace, l'absence ayant signiricalîon de révolte, sont
une de ces ressources du désespoir où le despotisme ;
pousse l'esclavage. Assurément une huée universelle, un
cri général de malédiction contre l'empereur d'Autriche '
n'eût pas été plus énergique. I
Ne pouvant protester autremenl, Venise avait fait le
vide autour de la iéle et placé la solennité sous une ma-
chine pneumatique.
Les décharges d'artillerie continuèrent toute la jour-
née, et les régiments tirent des évolutions sur la Piazza
et la Piazzetla, nous ayant pour spectateur presque
unique. Lassé de ce diverlissement monotone, nous
> allâmes faire notre promenade favorite à la riva deî
Schiavoni, sur laquelle flânaient quelques Grecs et
quelques Arméniens. Là, nous eûmes encore le tympan
déchiré par le canon de la frégate de guerre ancrée dans
le port. IJn pauvre petit chien attaché à une corde aprë^
le mai d'un argosil de Zante ou de Corfou, à chaque dé-
tonation, s'élançait ivre de peur et se sauvait en décri-
vant un cercle aussi loin que le cordage le lui permettail,
protestant de son mieux contre ce bruit stupide et gla-
pissant, comme s'il avait été blessé par le son. Nous
étions de l'avis du chien, et, comme nous n'étions pas
attaché par une ficelle, nous nous sauvâmes à Quinta-
valle, où nous dinèmcs sous la tonnelle chei Ser-Zuane, à
une distance supportable de cet odieux fracas militaire.
Le Boir, il n'y avait personne au café Florian ! Ceux
qui ont habité Venise peuvent seuls se faire une idée de
la signification immense de ce petit fait. Les marchan-
des de bouquets, les vendeurs de caramel, les ténors,
les montreurs d'ombres chinoises et même les rufRans
avaient disparu. Personne sur les chaises, personne sur
les bancs, personne sous les galeries; personne môme
à l'église, comme s'il était inutile de prier un Dieu qui
laisse un peuple dans l'oppression. Nous ne savons méôie
VOYAGE E5 ITAUE. 2li
pas si ce soir-là on alluma les petits cierges aux madones
des carrefours.
La musique de la retraite joua m deserto une magni-
fique ouverture, une musique allemande pourtant! et une
ouverture de Weber, s'il nous en souvient bien !
Ne sachant que faire de la fin de cette lugubre soirée,
nous entrâmes au théâtre ApoUo; la salle avait Fair de
rintérieur d*un columbarium. Les loges vides et noires
semblaient les niches dont on avait retiré les cercueils ;
quelques escouades de Hongrois garnissaient à demi les
banquettes nues. Une douzaine de fonctionnaires alle-
mands, flanqués de leurs femmes et de leurs petits, tâ-
chaient de se multiplier et de simuler le public absent;
mais, les soldats défalqués, Ténorme salle ne contenait
pas cinquante spectateurs. Une pauvre troupe jouait
tristement et à contre-cœur une insipide traduction de
pièce française devant une rampe fumeuse. Une tristesse
froide, un ennui mortel vous tombait de la voûte sur les
épaules, comme un manteau humide et glacé. Cette salle
sombre, à la barbe des Autrichiens, portait le deuil de la
liberté de Venise.
Le lendemain, la brise de la mer avait emporté
Todeur de la poudre. Les colombes, rassurées, nei-
geaient par vols sur la place Saint-Marc, et tous les
Vénitiens se bourraient de glaces avec affectation au café
Floriaiu
V
ni
HOPITAL DES FOUS
L'ile de San-Servolo setronve au delidéSamt^jCeorges,
sur la grande lagune, en allant au Ltdo. Oette lié a peu
d^étendue, comme presque toutes belles qui entourent' Ve-
nise, perles détachées de cet êcrin deà mers, tlle est
presque entièrement couverte de bitisses, et sort ancien
couvent, ou se sont succédé plusieurs ordres de moines, est
devenu un hôpital de fous sous la direction des frères de
Saint-Jean-de-Dieu, qui se consacrent particulièrement à
soigner les malades.
Quand nous partîmes du traghet de la place Saint-Marc,
le vent était contraire ; Teau ordinairement si calme delà
lagune se donnait des airs d'océan, et ses petites rides
tâchaient de se gonfler en lames ; Técume jaillissait sous
le bec denticulé de la gondole, et les vagues clapotaient
assez bruyamment contre le bordage de Tembarcation,
poussée cependant par deux vigoureux rameurs; car notre
petit Antonio n'aurait pas suffi pour lutter seul contre le
temps. Nous dansions assez pour qu'un estomac peu
aguerri sentît les nausées du mal de mer ; heureusement,
un grand nombre de traversées nous ont rendu moins sen-
sible à cet endroit, et nous admirions tranquillement
l'adresse avec laquelle nos gondoliers se tenaient debout
VOYAGE EN ITAUE, 2^
à la proue el,à la poupe» en équilibre sur leo: plancher
chancelant.
Nous aurions sans doute pu remettre notre visite à une
autre fois, mais nous n'avions encore vu Venise que sous
sQiï aspect rose et bleu, avec sa mer plane scintillant en
petits carreaux verts, comme dans les tableaux de Gana-
letto, et nous ne voulions pas perdre cette occasion de la
voir par un effet d'orage. Certes, Tazur est le fond naturel
sur lequel doivent s'arrondir les coupoles laiteuses de
Santa-Maria-della-Salute et les casques d'argent de Saint-
Marc ; cependant de grandes masses de nuages grisâtres
déchirées par quelques coupures de lumière, une mer
d'mi ton glauque et festonnée d'écume encadrant des édi-
fices glacés de teintes froides, produisent une grande
aquarelle anglaise dans le goût de Bonnington, de Gallow
ou de Williams Wyld, qui n'est nullement à dédaigner.
Tel était le spectacle que nous voyions en nous retour-
nant ; en face nous avions Saii-Servolo, avec son clocher
rougeâtre et ses bâtiments à toits de tuiles à demi cachés
par le moutonnement des vagues ; plus loin la ligne noire
et basse du Lido, séparant la lagune de la haute mer.
Auprès de nous filaient rapidement, comme de noires
hirondelles rasant les flots, des gondoles qui rentraient à
la ville, fuyant devant le temps et chassées par le vent qui
neos était contraire.
Enfin, nous arrivâmes au traghet de San-Servolo, et la
mer faisait tellement vaciller notre frêle barque que nous
eûmes quelque peine à prendre terre.
L'intérieur diikcouvent^hospice n'a rien de bien curieux :
ce s(»it delongs corridor^ blanchis à la chaux, des salles.
d'une: pro|»reté froide et d'une régularité monotone,
comiae dans tous le» édifices de ce genre. 11 n'a pas fallu
grand travail pour con/vertir les cellules des moines en
cahaiaoii8.de fous. Dans la chapelle, un retable doré, quel-
que» toiles enfumées et noirâtres que rien n'empêche
d'iètrftëeaTintocet, ei c'est tout. Âusai ii*èl«\\re(& "(«a^v^in^
tu TOTICE EN tTAUK.
prétexte à deEcrîptions d'arl et d'architecture que
venions chercher dans ce Bedlam vénitien.
La folie nous a toujours étrangement préoccupé. Qu'un
organe matériel souffre, s'alléreel se détruise, cela se con-
i;oi t aisément; mais que l'idée, une abstraction impalpable,
soit atteinte dans son essence, cela ne se comprend guère.
Les lésions du cerveau n'expliquent pas lu folie. Par quel
point la pensée touche-t-elle à cette pulpe enHammée ou
ramollie contenue dans la boite osseuse? Dans les cas
ordinaires, le corps meurt et l'âme s'envole ; mais ici
l'âme meurt et le corps subsiste. Rien n'est plus sinistre
et plus mystérieux. Le vaisseau va sans boussole, la
flamme a quitté la lampe, et la vie n'a plus de moi^ L'âme
obscurcie du fou reprend-elle sa lucidité après la mort,
ou bien y a-t-il des Smes folleî pendant toute l'éternitéï
L'âme ne serait-elle ni immatérielle ni immortelle, puis-
qu'elle peut être malade et mourir? Doutes terribles,
abîmes profonds sur lesquels on se penche en tremblant.
mais qui vous attirent comme tous les abîmes.
Aussi est-ce avec une curiosité anxieuse mêlée d'une
Biicrête terreur que nous regardons ces cadavres, chez qui
ce qui leur reste d'âme sert seulement à empêcher la pu-
tréfaction, se promener le long des murailles, l'œil morne,
les joues atîaissées, la lèvre tombante, traînant des pieds
auxquels la volonté n'envoie plus son fluide, faisant des
gestes sans cause, comme des animaux ou comme des
machines détraquées, insensibles au soleil brûlant, à la
pluie glacée, n'ayant plus la notion d'eux-mêmes ou se
croyant d'autres, n'apercevant plus les objets sous leurs ap-
parences réelles, et entourés d'un monde d'hallucinations
bizarres. Que de fois nous avons visité Chareiiton, Bicfttre
et les différentes maisons d'aliénés, inquiet de ce grand
problème insoluble, et causé, comme Hamlet, avec le
crâne vide d'Vorick, cherchant la fêlure par oii l'âme avait
fui comme l'eau d'un vase. Mais là, chose plus horrible,
lecr&ae était vivant? Que de fois nous nous somme* «»■;
\
fÔYAGB ER ITALIB. fV^
rèté pôteur deyant la superbe gravure psychologique de
Kaulbach, ce saisissant et douloureux poème de la dé-
mence !
Dans les corridors rampaient confusément» sous des ca-
potes grisâtres et comme des larves informes qui se traî-
nent sur les murs après la pluie, les fous paisibles qu'on
pouvait laisser vaguer sans danger pour eux ni pour les
autres. Ils nous regardaient d'un œil hébété, ricanaient
et essayaient une sorte de salut machinal.
La folie, qui creuse de si énormes lacunes, ne suspend
pastoigours toutes les facultés. Des fous ont fait des vers
et des peintures où le souvenir de certaines lois de l'art
avait survécu au naufrage de la raison. La quantité est sou-
vent fort bien observée dans des poésies d'une démence
complète. Domenico Theotocopuli, le peintre grec qu'on
admire dans les églises et les musées d'Espagne, a fait des
chefs-d'œuvre fou. Nous avons vu en Angleterre des com-
bats délions et d'étalons en fureur exécutés par un aliéné
sur une planche qu'il brûlait avec une pointe de fer rou-
gie au feu, et qui avaient l'air d'une esquisse de Géricault
frottée au bitume.
Un des aliénés de San-Servolo, quoiqu'il ne fût pas ar-
tiste de profession, avait la manie de peindre, et les bons
frères de Saint-Jean-de-Dieu, qui ont pour principe de ne
pas contrarier leurs malades lorsque cela est possible,
avaient livré à ses fantaisies une grande muraille qu'il
s'était plu à barbouiller des plus étranges chimères.
Cette fresque insensée représentait une espèce de fa*
çade de briques, divisée en arcades, dont les vides for-
maient des loges où se démenait une ménagerie de l'ex-
travagance la plus effrénée.
Les toiles les plus sauvages des baraques foraines que
les pitres frappent de leur baguette devant la foule ébahie,
les animaux héraldiques le plus chimériquement en dehors
du possible, les monstres chinois ou japonais le plus
bizarrement difformes, soBt 'des êtres d'une çlaNL%Âh\ViM^
U^ T0U6& ra ITALIE^
plate et bourgeoise en comparaison des créations de cêl
esprit déUrant. Lft fantaisie des songes drolatiques de.Ra*
bêlais appliquée au règne animal, l'Apocalypse transpor-
tée dans la méaa^ena^ .peuvent seules en.donaer une idée.
Ajoutez à cela uneexôcution d*uneignorance féroceet d'une
barbarie truculente; il y avait là des aigles à quatre tètes
qui auraient déchiré d'un coup de. bec l'aigle à deux cous
de l'Autriche ; des lions couronnés, lampassés de gueules
et endentés comme des requins,, si farouches d'aspect,
qu'ils eussentfait reculer d'effroi le lion de Saint-Harc et
le lion deNorthumberland; des pythons si compliqués
dans leurs replis et dardant des langues si fourchues, que
toutes les flèches de l'Apollon du plafond d'Eugène Oda-
croix n'eussent pas suffi à les percer ; des bétes sans forme
et sans nom, dont l'équivalent ne. se trouve guère que dans
le monde microscopique ou les cavernes des dépôts dilu-
viens.
L'artiste de cette fresque en démence croyait fermement
à l'existence de ces chimères diSormes et prétendait les
avoir peintes d'après nature.
San-Servolo renfermait un autre fou singulier. C'était
un homme du peuple qui avait perdu la raison à la suite
d'un excès de rage jalouse. Sa femme était courtisée par
un gondolier, et il les avait, dit-on, surpris ensemble.
Toutes les fois que ce souvenir lui revenait, il poussait
des cris affreux, se roulait par terre ou se dévorait les
bras à belles dents, croyant dévorer son rival, sans être
averti par la douleur qu'il s'ensanglantait la bouche de
son sang et mâchait sa propre chair.
Une seule chose avait pu. le distraire de cette manie
enragée : le percement d'un puits artésien que H. De-
gousëe pratiquait dans l'île qui manque d'eau et où l'on
en apporte de Fusine, du canal de la Brenta. 11 s'intéres-
sait au progrès de l'opération et se joignait aux travail-
leurs avec beaucoup d'adresse et d'énergie. Quand il était
content.da lui» il se récompansaît da.sea services par. des
YOTÂfiE EBT IT&WL UH:-
croix d'honneur, des plaques en papier d'or ou d'argent,
des^ cordons de couleurs différentes, qu'il portait de Tair
le pkis'digQe et le plus majestueux, xomme un diplomate
sa brochette de croix dans un salon d'ambassadeur. S'il
aTait été paresseux, distrait ou maladroit, il se dégradait
lui-même;, s'ôtait ses insignes et s'adressait des reproches,
prenant tour à tour un ton humble ou irrité, selon l'in-
terloGuteur qu'il figurait. Les moines nous dirent que ses
jugements étaient très-justes, et qu'il était vis-à-vis de lui
d'une sévérité rigoureuse. Une seule fois il s était fait
grâce, ne pouvant résister à l'éloquence des supplications
qu'il s adressait.
D^autres fous jouaient tranquillement aux boules dans
une espèce de* jardin aride, entouré de murs formant la
corne de l'île,, du côté du Lido ; deux ou trois se prome-
naient à pas précipités, poursuivis par quelque halluci-
nation effrayante. Un autre, maigre, sec, la tète nue au
vent, restait immobile comme un héron au bord d'un ma-
rais, se croyant sans doute l'oiseau dont il imitait l'atti-
tude.
Mais ce qui nous impressionna le plus vivement, ce fut
un jeune moine qui, adossé contre un mur, surveillait de
loin leur promenade. Jamais cette figure ne sortira de.
notre mémoire, où elle est restée comme l'idéal de l'as-
cétisme. Tout à l'heure nous nous étonnions de ces corps
qui viv^t sans âme ; nous avions devant les yeux une âme
qui vivait sans corps. Ici l'esprit brillait seul, la mortifi-
cation avait supprimé la matière; l'être humain était
anéantie
Son crâne, entouré d'une couronne de cheveux et rasé
à sa partie supérieure, semblait verdi de teintes cadavé^.
riques. On eût dit que la moisissure du sépulcre l'avait
déjà recouvert de son duvet bleuâtre ; ses yeux ivres de
foi brillaient au fond d'une large meurtrissure bistrée, et
set joues avalées se rejoignaient à son menton par deux
ligneB-aumidfoileft que' celles d'iiB>triang^\ c^iw^CiV^
ili T0TA6B EN ITALIE.
baissait la tête, entre sa nuque et le capuchon de son firoc
saillait un cordon de vertèbres sur lequel le maigre esprit
des cloîtres eût pu dire son chapelet. Ses mains fluettes,
couleur de cire jaune, n'étaient qu'un lacis de veines, de
nerfs et d*osseIets. Le jeûne les avait disséquées toutes
vives sur la froide table de la cellule. La manche flottait
sur le bras décharné, comme un drapeau sur un bâton»
Son froc tombait de ses épaules à ses talons, tout droit,
d'un seul pli, aussi roide qu'une draperie de Gimabué ou
d'Orcagna, ne faisant deviner les formes par aucune in-
flexion, comme tomberait le linceul d'un mort ou d'un
spectre. Notre regard effrayé cherchait à trouver un
homme sous ce suaire brun ; il n'y avait qu'une ombre.
Les cadavres agenouillés de Zurbaran, avec leurs bouches
violettes, leur teint plombé et leurs yeux noyés sous l'om*
bre de la cagoule, les pâles fantômes de Lesueur dans
leurs linges blafards, eussent paru des Silènes et des Fal-
staff à côté de ce moine de San-Servolo; jamais l'ètique
émaciation de l'art du moyen âge, jamais le féroce ascé-
tisme de la peinture espagnole, n'ont osé aller aussi loin.
Le Saint Bonaventure de Murillo, revenant achever ses
mémoires après sa mort, peut seul donner une idée de
cette effrayante figure ; encore est-il moins hâve, moins
creusé, moins vert et plus vivant, quoique enterré depuis
quinze jours.
Nous n'avons jamais aimé les moines rabelaisiens, gros,
courts, ventrus, mangeant bien, buvant mieux ; et frère
Jean des Entommeures ne nous plaît que dans Gargantua
et dans Pantagruel. Aussi celui-là nous ravit-il ; et nous
ne savons trop quelle aimable plaisanterie de goguette et
de fillettes les voltairiens eussent pu hasarder sur son
compte.
Ce pauvre moine était le confessseur des fous. Quel em-
ploi terrible et sinistre ! écouter les aveux incohérents de
ces âmes troublées, élucider les cas de conscience du dé.
lire, recevoir les confidences de Thallucination, voir gri*
T0TA6B EN ^iOIB. S^
macer à traters la grille de bois des masques convulsés,
au rire idiot, au larmoiement imbécile» confesser la mé-
nagerie ! Nous ne nous étonnâmes plus alors de son air
étrange, de sa maigreur de squelette et de sa pâleur
morte.
Comment s'y prenait-il pour introduire l'idée de Dieu
dans ces rabâcheries de la démence, dans ces garulafions
de ridiotisme ? que pouvait-il dire à ces malheureux qui
n'ont plus d'âme, plus de liberté, qui ne peuvent pas pé*
cher et chez qui le crime même est innocent ?
Fait-il flamboyer devant ces pauvres imaginations dé-
traquées les brasiers rouges de l'enfer, pour en contenir
par la terreur les fantaisies dépravées? ou bien ouvre-t-il
à leurs espérances quelque paradis enfantin aux lointains
d'outremer, aux pelouses émaillées de fleurettes, où pais*
sent des biches blanches, où les paons traînent leurs
queues étoilées, où des ruisseaux de crème coulent de ro-
cailles de meringues ; un ciel de pâtisserie et de confi-
tures ?
Pendant notre visite le temps s'était calmé, en sorte
que nous résolûmes de profiter de ce qui restait de jour
pour aller au Lido. Il y a, au Lido, quelques guinguettes
où le menu peuple va dîner et danser les jours de fête. Ce
n'est pas la terre ferme ; cependant il y pousse quelques
arbres ; de maigres touffes d'herbe y font des essais mal
réussis de gazon ; mais la bonne intention est réputée
pour le fait, et le pied qui a glissé toute la semaine sur
les dalles de Venise n'est pas fâche de s'y enfoncer jusqu'à
la cheville dans les sables mouvants que la mer amoncelle.
On peut s'imaginer ainsi qu'on marche sur un véritable
sol.
Comme nous étions dans la semaine, le Lido était dé-
sert et d'un aspect peu gai. Mais le tumulte d'une joie
populaire nous eût importuné en ce moment, et la soli-
tude de cette grève aride convenait à la nature sérieuse
de notre pensée. Nous marchions le long de cette pla^ û<l
S50 yOTAfifta RALQ..
ié grand Byroa. faisait galoper ses chevaux» et où lesiYér-
nitiens vi^ui'ent se baigaer par bandes. Les belles eoanr
patriotes de Titien et de Paul Vèronëse s'abritent, pour se
déshabiller, derrière de frêles toiles soutenues par des
bâtons ; car la cabine roulante de Dieppe et de Biarriti
n*a heureusement pas pénétré jusque4à.
Connue le temps était affreux, nous ne fimes aucune
rencontre anacréonlique, et, remontant en gondole, nous
revînmes à la place Saint-Harc, où, après avoir entendu
la retraite en musique, nous rentrâmes à notre campo
San-Hosé, pour nous endormir d*un sommeil agité, où le
moine de San-Servolo, les figures des fous et les mons-
tres fantastiques de la fresque se combinaient dans un
cauchemar extravagant et sombre comme un roman de
Levais ou de Hathurin.
ixn
•AINT^LMSE, Ltff OlPUOtlIS
Il n*est personne qui, au moins une fois en sa vie, n^^ii
ètè obsédé par un motif musical, un fragment de poésie,
un lambeau de ^conversation, ent^idu par hasard' et qai
vous poursuit partout avec ime invisible opiniâtreté de
spectre. Une voix monotone chuchote à votre oreille le
thème maudit, un orchestre muet le joue au fond de votria
cervelle, votre oreiller vous le répète, ws rôv«8 'vous, le
murmurent, une puissance invincible vous force à le mar-
motter imbécilement du matin «u soir, comme un dévot
sa litanie somnolente.
Depuis huit jours, une chanson d'Alfred de Musset,
imitée sans doute de quelque vieille poésie populaire vér
nitienne, nous voltigeait follement sur les lèvres en pé-
piant comme un oiseau, sans que nous puissions le faire
envoler. Malgré nous, nous fredonnions à ni-voix dans
les situations les plus disparates :
A Saint-Biaise, à la Zuecca
Vous étiez, vous étiez Lien aise
A Saiat-Blaise.
A Saiût-BIaise, à la Zuecca»
Nous étions bieoU.
153 TOYAGB EN ITÂUB.
de TOUS en soinrenir
Prendi'ei-Yous la peine
Mab de tous en souvenir
Et d'y refenir.
A Saint-Biaise, à la Zuecca
Dans les prés fleuris cueillir la Terveiiie :
A Saint-Blaise, à la Zuecca,
Vivre et mourir là.
La Zuecca (abréviation de la Giudecca) était devant
nous, séparée seulement par la largeur du canal, et rien
n'était plus facile que d'aller à ce Saint-Biaise dont la
chanson fait une espèce d'ile de Cythére, d'Eldorado
langoureux, de paradis terrestre de l'amour, où il serait
doux de vivre et de mourir. Quelques coups de rames
nous y auraient conduit; mais nous résistions à la tenta*
tion, sachant quil ne faut pas aborder aux rives enchan»
tées, si l'on ne veut voir le mirage se fondre en vapeur,
et nous continuions à être insupportable avec notre re*
frain :
A Saintr-Blaise, h la Zoeeca,
qui commençait à devenir ce qu'on appelle une scie en
argot d'atelier ; scie à dents aiguës, quoique sans malice
de notre part. Aussi notre compagnon de voyage, notre
cher Louis, qui avait toléré plus de huit jours cette canti-
lëne, importune comme susurrement de zinzare, avec cette
placidité charmante et cet imperceptible sourire d'iro-
nie qui donne a sa tète barbue de Kabyle une expression
si fine et si sympathique, n'y pouvant plus tenir, dit-il un
matin d'autorité, au jeune Antonio, en mettant le pied dans
la gondole : « Â Saint-Biaise, à la Zuecca ! )> Pour nous
en dégoûter, il nous faisait conduire au milieu de notre
rêve et de notre refrain, excellent remède homœopa-
thique.
Nous n'avons trouvé à Saint-Biaise aucun pré fleuri,
et nous n'avons pas pu, à notre grand regret, y cueillir la
VOYAGE EN ITAUE. 251
verveine. Autour de l'église s'étendent des cultures, des
jardins maraîchers où les légumes remplacent les fleurs.
Notre désappointement ne nous put empêcher d'y admirer
de très-beaux raisins et de superbes citrouilles. Il est pro ^
bable qu'au temps où la chanson a été faite la pointe de
l'île était occupée par des terrains vagues, dont l'herbe
fraîche s'émaillait de fleurettes au printemps, et où les
couples amoureux allaient se promener, la main dans la
main, en regardant la lune. Un ancien Guide vénitien
qualifie la Zuecca d'endroit plein de jardins, de vergers,
et de lieux de délices.
Au lieu d'une fleur mignonne, aux tendres couleurs,
aux parfums pénétrants, s'épanouîssant sous le vert ga-
son, rencontrer des cucurbitacées ventrues jaunissant
80US de larges feuilles, cela calme l'enthousiasme poé-
tique, et, à dater de ce moment, nous ne chantâmes plus :
A Saint-Biaise, à la Zuecea.
Pour utiliser notre course, nous allâmes, en longeant
Tile, jusqu'à l'église du Rédempteur, située prés d'un cou-
vent de capucins.
Cette église a une de ces belles façades grecques de style
élégant et de proportions harmonieuses, comme savait les
trader Palladio. Ces sortes d'architecture plaisent fort aux
gens de goût. C'est sobre, pur et classique. Dût-on nous
taxer de barbarie, nous avouons qu'elles nous charment
médiocrement. Nous ne connaissons guère, pour les égli^
ses catholiques, que le style bysantin, roman ou gothique.
L'art grec était tellement approprié au polythéisme, qu'il
se plie trés-difflcilement à exprimer une autre pensée.
Aussi les églises bâties d'après ses données n'ont- elles au-
cunement le cachet religieux, dans- le sens que nous atta-
chons à ce mot ; la lumineuse sérénité antique, avec son
rhythme parfait et sa logique de formes, ne peut rendre
les sens vagues, infinis, profonds, mystérieux du christia-
nisme. L'inaltérable gaieté du paganisme ne comprend
S54 10TAGE Elf ITAL».
pas rincurable mélancolie chrétienne», et Tarchiteetare
grecque ne produit, en fait de temples, que des palais,
des bourses, des salles de bal et des galeries plus bu
moins ornées, où Jupiter se trouverait à l'aise, mais où lé
Qirist a de la peine à se loger »^
Une fois le genre admis, Téglise du Rédempteur fait
assez belle figure au bord du canal, où elle se mire avec
son grand escalier monumental de dix-sept marches de
marbre, son fronton triangulaire, ses colonnes corin-
thiennes, sa porte et ses statues de bronze, ses deux py*
ramidions et sa coupole blanche, qui fait un si bel effet
dans les couchers de soleil, quand on se promène au large
en gondole, entre les jardins publics et Saint-Georges»
Cette église fut bâtie pour accomplir le vœu fait par le
sénat pour conjurer la peste dé 1576, qui causa une ef-
froyable mortalité dans la ville, et emporta, entre autres
personnages illustres, le Titien, ce patriarche de la pein*
ture, chargé d'ans et de gloire.
L'intérieur est très-simple et même un peu nu. Soit que
Targent ait manqué, soit toute autre cause, les statues
qui paraissent garnir les niches pratiquées le long de la
neTne sont que des trompe-l'œil habilement exécutés en
grisaille par le P. Piazza, capucin. Les niches sont réelles ;
mais les statues, peintes sur des planches de bois décou-
pées, trahissent leur secret par le manque d'épaisseur lors-
qu'on les voit de profil, car de face elles font une illusion
complète. Ce même Piazza a peint, dans le réfectoire du
couvent, une scène qu'il eut le caprice de signer de la let-
tre P., répétée six fois, qu'on interprète de la sorte : Pietro
Paolo Piazza Per Poco Prezzo (Pierre-Paul Piazza pour petit
prix) : il avait sans doute été maigrement récompensé de
son labeur, et s'en vengeait.
Pour les tableaux, il faudrait recommencer la litanie
ordinaire : Tiiilorot, Hassan, Paul Véronès'% et nous n'a-
vons pas la prétention de vous les décrire les uns après
les autres. Il y a dans Venise une telle abondance de bon-
T0YA6E EN 1TÂL1S. 255
nés peintures que Ton fînit presque par s*en rebuter et
croire qu'en ce temps-là il rfétait pas plus difficile de
brosser un superbe tableau d'église qu'aujourd'hui de
griffonner un feuilleton au courant de la pkme. Mais ce-
pendant nous recommandons au voyageur un Jean Bellin
de première beauté, qui orne la sacristie.
Le sujet est la sainte Vierge et l'enfant Jésus entre
saint Jérôme et saint François : la divine Mère regarde
avec un air d'adoration profonde le bambin -endormi dans
son giron. De petits anges souriants voltigent sur un fond
d'outremer en jouant de la guitare. On sait avec quelle
délicatesse, quelle fleur de sentiment, quelle virginité
d'âme, Jean Bellin traite ses scènes familières à son pin-
ceau; mais ici, outre le charme naïf de la composition,
la fidélité gothique du dessin, la finesse un peu sèche du
modelé, il y a un éclat de coloris, une blonde chaleur de
ton qui fait pressentir le Giorgione. Aussi quelques con-
naisseurs attribuent ce tableau à Palma le Vieux. Nous le
croyons de Jean Bellin ; l'éclat inusité de la couleur vient
seulement de la plus parfaite conservation de la peinture.
Venise est si naturellement coloriste, que le gris y est im-
possible, même pour les dessinateurs, et que les gothi-
ques les plus sévères y dorent leur acétisme de l'ambre
giorgionesque.
Deux ou trois capucins en prière auraient donné à cette
église, si elle eût été éclaiiée d'une lumière plus avare,
l'air d'un d(» ces tableaux de Granet admirés il y a quelques
vingt ans ; les bons pères étaient parfaitement posés, et il
ne leur manquait que la touche de rouge vif dans les
oreilles. L'un d'eux balayait humblement le chœur, et
nous lui demandâmes à visiter le monastère ; il accéda
avec beaucoup de politesse à notre requête et nous fit en-
trer par une petite porte latérale de l'église dans le cloître.
Il y avait longtemps que nous nourrissions ce désir de
voir un intérieur de couvent habité.
En Espagne^ nous n'avions pu n«ua ç^^?»^v c.^\v^ ^wrv^
256 VOYAGE SN ITALIE.
religieuse et pittoresque. Les moines venaient d*étre sécu-
larisés, et les couvents, comme en France après la Révo-
lution, étaient devenus des propriétés nationales. Nous
nous étions promené mélancoliquement dans la Chartreuse
de Hiraflorès, prés de fiurgos, où nous n'avions trouvé
qu'un pauvre vieux, accoutré de vêtements noirâtres te-
nant le milieu entre le costume de paysan et celui du
prêtre, qui fumait sa cigarette auprès d'un brasero, et
qui nous guida le long des couloirs déserts et des cloîtres
abandonnés, sur lesquels s'ouvraient les cellules vides. A
Tolède, le couvent de Saint-Jean des Rois, admirable édi-
fice effondré, ne contenait que quelques lézards peureux
et quelques couleuvres furtives, que le bruit de nos pas
faisait disparaître sous les orties et sous les décombres. Le
réfectoire était encore presque entier, et, au-dessus de la
porte, une effroyable peinture montrait un cadavre en pu-
tréfaction, dont le ventre vert laissait échapper, parmi la
sanie, les hôtes immondes du sépulcre ; ce morceau avait
pour but de mater la sensualité du repas, servi cependant
avec une austérité érémitique. La Chartreuse de Grenade
ne contenait plus que des tortues qui sautaient pesam-
ment à l'eau du bord des viviers à l'approche du visiteur,
et le magnifique couvent de San-Domingo, sur le versant
de l'Ante-Querula, écoutait, dans la solitude la plus pro-
fonde, le babil de ses fontaines et le bruissement de ses
bois de lauriers.
La capucinière de la Zuecca ne ressemblait guère à ces
admirables édifices, avec leurs longs cloîtres de marbre
blanc, leurs arcades élégamment découpées, merveilles
du moyen âge ou de la Renaissance, leurs cours plantées
de jasmins, de myrtes et de lauriers-roses, leurs fontaines
jaillissantes, leurs cellules laissant apercevoir par leur
fenêtre le velours bleu glacé d'argent de la Sierra-Nevada.
Ce n'était pas un de ces splendides asiles où l'austérité
n'est qu'un charme de plus pour l'âme et dont le philoso-
phe s'accommoderait aussi bien que le chrétien. Le clôt-
TOTAGE EN ITALIE. 257
tre n'était relevé d'aucun ornement architectural : des ar-
cades basses, des piliers courts, un préau de prison plu-
tôt qu'un promenoir pour la rêverie. Un vilain toit de
tuiles d'un rouge criard couvrait le tout. Pas même cette
nudité sévère et triste, ces tons gris et froids, cette so«
briété de jour favorables à la pensée ; une lumière dure,
papillotante, éclairait crûment ces pauvres détails et en
faisait ressortir la prosaïque et triviale misère. Dans le
jardin qu'on entrevoyait de là, des lignes de choux et de
légumes d'un vert âpre. Pas un arbuste, pas une fleur: tout
était sacrifié à la stricte utilité.
Nous pénétrâmes ensuite dans l'intérieur du couvent,
traversé de couloirs se coupant à angles droits ; au bout
de ces corridors, il y avait de petites chapelles prati-
quées dans le mur et coloriées de fresques grossières
en l'honneur de la Madone ou de quelque saint de
l'ordre.
Les fenêtres à vitrages maillés de plomb leur don-
naient du jour, mais sans produire de ces effets d'ombre
et de lumière dont les peintres savent tirer si bon parti.
On eût dit que dans cette construction tout était calculé
pour produire le plus de laideur possible dans le moin-
dre espace. Ça et là étaient pendues des gravures collées
sur toile, représentant, dans une infmité de petits médail-
lons, tous les saints, tous les cardinaux, tous les prélats,
tous les personnages illustres fournis par l'ordre, espèce
d'arbre généalogique de cette famille impersonnelle et
sans cesse renouvelée.
Des portes basses tachaient à intervalles réguliers les
longues lignes blanches des murailles. Sur chacune d'el-
les on lisait une pensée religieuse, une prière, une de ces
brèves maximes latines qui renferment un monde d'idées.
A l'inscription se joignait une image de la Vierge, ou le
portrait d'un saint ou d'une sainte, objet d'une dévotion
particulière pour l'habitant de la cellule.
Un vaste toit de tuiles» supporté par une chax\|^t&j^Ntv
i58 VOYAGE EN nALII.
sible, recouvrait, sans les toucher, les alvéoles de ces
abeilles monastiques, comme un couvercle pose sur des
rangées de boites.
Un son de cloche se fît entendre, indiquant soit le re-
pas, soit la prière, ou tout autre exercice ascétique; les
portes des cellules s'ouvrirent, et les couloirs, tout à
l'heure déserts, se remplirent d'un essaim de moines qui
se mirent en marche deux à deux la tète baissée, leur larg«
barbe s'étalnnt sur leur poitrine, leurs mains croisées
dans leurs manches, vers la partie du couvent où le tinte-
ment les appelait, (juand ils levaient le pied, la sandale,
en quitl.'uit leur talon, faisait une espèce de clappement
trôs-inoiiasli(iUf ol très-lugubre, qui rhylhmait tristement
leur dèiiiardie de spectre.
11 on passa bien devant nous une quarantaine, et nous
ne vîiuos que de:^ tètes lourdes, hébétées, abruties, sans
caractère, malgré la barbe et le crâne rasé. Ah ! quelle
diiÏÏ'i'once avec le nio ne de San-Servo!o, si consumé
d'ar.lcur, si irabiné de foi, si ravagé de m icérations, et
dont l'ci'il fiévreux brillait déjà de la lumière de l'autre
vie, extase confessant le délire ! Daniel au milieu des
lions !
Certes, nous étions en'ré dans ce couvent avec des dis-
positions sinon pieuses, du moins respectueuses. Si nous
n'avons pas la foi, nous l'admirons chez les autres, et si
nous ne pouv(ms croire, au moins nous pouvons compren-
dre. Nous nous étions préparé à sentir toutes los aiisté:es
poésies du cloîlre, et nous fûmes assez cruc'lemont désao-
poinlé.
Le couvent nous fit l'effet d'une ma'adrerie, d'un hôpi-
tal de fous ou d'une caserne. Une fauve odeur de ménage-
rie humaine nous prenait au nez et nous écœurait. Si Ton
a pu (lire de quelques saints personnages qu'ils avaient la
folie de la croix, stullUiam crucis, il nous semblait que
ces moines en avaient l'idiotisme ; et, malgré nous, notre
esprit se rebellait, et nowa To\3L»\s»^\avv8» ^owx ^\ft\i d'une
WÏAGE EN ITALIE. «59
pareille dégradation de la créature f lite à son image. Nous
étions honteux qu'une centaine d'hommes se réunit dans
un semblable bouge, pour être sales et puer d'après cer-
taines règles en l'honneur de celui qui a créé quatie-vingt
mille espèces de fleurs. Cet encens nauséabond nous ré-
voltait, et nous éprouvions, pour ces pauvres pères capu-t
cins, une horreur involontaire et secrète.
Nous avions beau nous regarder nous-même, nous ap-
peler ancien abonné du Constitutionnel, possesseur des
busles de J. J. Rousseau et de Voltaire en biscuit, porteur
d'une tabatière Touquet, libéral de la Restauration, tout
ce que l'on peut imaginer de plus humiliant ; nous fal-
sion à part nous des raisonnements imbéciles dans Je genre
de celui-ci : « Ne vaudrait il pas mieux que ces robustes
gaillards, faits pour la charrue, jetassent le froc aux or-
ties, rentrassent dans 'a vie humaine et fissent leur salut
en travaillant, au lieu de ne j-as porter de chemise et de
traîner leurs sandiles le long du cloître, dans l'oisiveté et
l'abrutissement? »
Quand nous sortîmes du couvent, deux des pères qui
avaient affaire à Venise nous prièrent de les prendre dans
notre gondole pour leur faire traverser le canal de la
Giudecca. Par humilité, ils ne voulurent pas accepter la
place d'honneur sous la felce que nous leur offrions, et
ils se tinrent debout près de la proue ; ils avaient assez
bonne façon ainsi : leurs frocs de bure brune formaient
deux ou trois grands plis que n'aurait pas dédaignés fra
Bartolomé pour la robe de saint François d'Assise. Leurs
pieds nus dans leurs sandales étaient très-beaux ; l'orteil sé-
paré, les doigts longs comme aux pie Is de s! atues antiques.
Nous leur donnâmes quelques zwantzigs pour dire des
messes à notre intention. Les idées voltairionnes qui nous
avaient travaillé tout le temps de notre visite méritaient
bien cette soumission chrétienne de notre part, et si c'é
tait le diable qui les avait suscitées, il dut être attrapé et
se mordre la queue comme un singe eu cq\&\^.
260 TOTAGS EN ITAUB.
Les bons prêtres prirent l'argent, le glissèrent dans le
pli de leur manche, et, nous voyant si bon catholique,
nous donnèrent quelques petites images en taille-douce
que nous avons précieusement conservées : saint Moïse,
prophète; saint François, quelques autres saints barbus
et une certaine Veronica Giuliani, abbesse capucine {aba--
dessa cappuccino) dont la tète se renverse et dont les yeux
nagent dans Textase comme ceux de sainte Théièse l'Es-
pagnole, qui plaignait le diable de ne pouvoir aimer, et
n'a pas été mise à l'index comme nous pour une idée de
même nature.
Nous déposâmes les bons pères au traghet de San-
Hosé, et ils eurent bientôt disparu dans les ruelles
étroites.
La journée n'a pas été favorable aux illusions : à Saint-
Biaise, à la Zuecca, la citrouille remplaçait la verveine,
et où nous comptions trouver un cloître féroce avec des
moines livides à la manière de Zurbaran, nous avions ren-
contré une capucinière ignoble, avec des frocards pareils
à ceux des lithographies coloriées de Schlesinger. Cette
déception nous fut particulièrement cruelle ; car depui3
longtemps nous caressions le rêve d'aller finir nous îours
sous le froc de moine dans quelque beau couvent d'Italie
ou de Portugal, au Mont-Gassin ou à Maffra» et maintenant
nous n'en avons dIus envie du tout.
XXIII
LES EGLISES
A Texception de Saint-Marc, merveille qui n'a d'ana-
logue que la mosquée de Constantinople et la mosquée
de Cordoue, les églises de Venise ne sont pas très-remar-
quables d'architecture, ou du moins n*ont rien qui puisse
étonner le voyageur qui a visité les cathédrales de France,
d'Espagne et de Belgique. Sauf quelques-unes de peu d'in-
térêt qui remontent plus haut, elles appartiennent toufes
à la Renaissance et au genre rococo, qui a suivi très-vite
en Italie le retour aux traditions classiques. Les premiè-
res sont dans le style palladien ; les dernières, dans un
goût particulier que nous appellerons le goût jésuite..
Presque toutes les vieilles églises de la ville ont été mal-
heureusement refaites sous l'une ou l'autre de ces influen-
ces. Certes, Palladio, comme le prouvent tant de nobles
édifices, est un architecte d'un mérite supérieur; mais il
n'a aucunement le sens catholique, et il est plus propre à
rebâtir le temple de la Diane d'Éphèse et du Jupiter Panhel-
lénien qu'à élever la basilique du Nazaréen ou d'un mar-
tyr quelconque de la Légende Dorée. Il a picoré comme
une abeille le miel de l'Hymette et laissé de côté dans
son vol les fleurs de la Passion. Quant au goût jésuite, avec
ses dômes gibbeux, ses colonnes œdématiques^ &e&\^^^%-
262 YOTAGE EN ITALIE.
très pansus, ses volutes contournées comme le parafe de
Joseph Prudhomme, ses chérubins bouffis, ses anges cas-
trats, ses cartouches à serviettes qui semblent attendre
qu'on leur fasse la barbe, ses chicorées grosses comme
des choux, ses afféteries malsaines et son ornementation
fougueuse, qu*on prendrait pour des excroissances de la
pierre malade, nous professons pour lui une horreur in-
surmontable. Il fait plus que nous déplaire, il nous dé-
goûte. Rien selon nous n*est plus opposé à l'idée chrétienne
que cet immonde fatras de bimbeloteries dévotes, que
ce luxe sans beauté, sans grâce, surchargé et lourd comme
un luxe de traitant, qui fait ressembler la chapelle de la
très-sainte Vierge à un boudoir de fille d'Opéra. L'église
des Scalzi est de ce genre, un modèle de richesse extra-
vaganlt^ ; les murailles, incrustées de marbre de couleur,
représentent une immense tenture de lampas ramage de
blanc et de vert ; les plafonds à fresque, de Tiepoletto et
de Lazzarini, d'un ton gai, léger, clair, où dominent le
rose et l'azur, conviendraient merveilleusement à une
salle de bal ou de théâtre. Cela devait être charmant, plein
de petits abbés poudrés et de belles dames, au temps de
Casanova et du cardinal de Bernis, pendant une messe en
musique de Porpora, avec les violons et les chœurs de la
Fenice. Eu effet, rien de plus naturel dans un pareil lieu
que de célébrer l'Éternel sur un air de gavotte. Mais com-
bien nous préférons les basses arcades romanes, les courts
piliers de porphyre aux chapiteaux antiques, les images
barbares qui se détachent sur le miroitement d'or des mo-
saïques byzantines, ou bien encore les lougues nervures,
les colonnes fuselées et les trèfles découpés à l'emporte-
pièce des cathédrales gothiques !
Ces défauts d'architecture, auxquels il faut se résigner
en Italie, car presque toutes les églises sont bâties plus ou
moins dans ce goût, sont compensés par le nombre et la
beauté des objets d'art que ces édifices renferment. Si Ton
n'admire pas l'écrin, il faut admirer les joyaux. Ce ne
YOYÂOE EN ITÂUE. 263
sont que Titien, que Paul Véronèse, que Tintoret, que
Palma jeune et vieux, que Jean Bellin, que Padouan, que
Bonifazio et autres maîtres merveilleux. Chaque chapelle
a son musée, dont un roi se ferait honneur. Cette église
même des Scalzi, une fois le goût admis, offre de remar-
quables détails : son large escalier enbrocatelle de Vérone,
ses belles colonnes torses en marbre rouge de France,
ses prophètes gigantesques, ses balustrades en pierre de
touche, ses portes de mosaïque ont un certain style et ne
manquent pas de grandeur. Elle renferme un très-beau
tableau de Jean Bellin : la Vierge et VEnfant ; un magni->
fique bas-relief en bronze de Sansovino, représentant des
traits de la vie de saint Sébastien, et un groupe d'un art
moins sévère, mais charmant, de Toretti, le maître de
Canova ; une sainte Famille, saint Joseph, la Vierge et
l'Enfant Jésus. La Vierge a une figure fine, grassouillette,
un port de tête coquet et des extrémités d'une délicatesse
tout aristocratique. Elle a l'air d'une duchesse de la cour
de Louis XV, et l'on ne se figure pas autrement madame
de Pompadour. Des anges de ballet, élèves de Marcel,
accompagnent ce joli groupe mondain. Ce n'est pas reli-»
gieux, à coup sûr ; mais cette grâce maniérée et spirituelle
a bien du charme, et ce sculpteur de la décadence est
encore un grand artiste.
L'église de Saint-Sébastien, bâtie par S. Serlio, est en
quelque sorte la pinacothèque et le panthéon de Paul Vé-
ronèse. 11 y a travaillé pendant des années, il y repose
éternellement dans l'auréole de ses chefs-d'œuvre. Sa
pierre tumulaire est là surmontée de son buste, écus-
sonnée de ses armes, trois trèfles sur un champ que nous
n'avons pu distinguer; admirons ce saint Sébastien de
Titien : quelle belle tête de vieillard, quel port superbe et
magistral, et comme l'enfant qui tient la mitre du saint
évêquo est d'un mouvement joli et naïf! mais passons vite
pour arriver au maître du lieu, au grand Paolo Galiari.
Les trois iMarie au pied de la croix se font remarquer par
su TOÏACE EH ITiUK. ^^H
cette magnifique ordonnance, cette ampleur élofTée. fa-
miiiÉre au peintre que nul n'a égalée dans l'art de meubler
les vides de ces grandes machines. Les brocarts, les damas
se cassent en plis opulents, ondoient en ramages splcn-
dides, et le Christ, du liaut de l'arbre de douleurs, ne
peut retenir un vague demi-sourire, la joie d'être si bien
peint le console de sa souffrance. I.a Madeleine est ado-
rablement belle, ses grands yeux sont no^és de lumière
et de pleurs ; une larme encore suspendue tremble à cdié de
sa boucbe purpurine, comme une goutte de pluie sur une
rose, Le fond du paysage est malheureusement un peu trop
brossé en décoration de tliêatre, et ses plans mal assisjouent
et chancellent à l'œil ; la Présentation de Jésus-Christ ax
Temple est aussi une toile très-remarquable, malgré l'eia-
jëralion membrue des personnages placés sur le devant
de la composition ; mais la tête du saint Simèon est d'une
onction divine et d'une exécution merveilleuse, et l'Enfant
lèsus se présente avec une audace de raccourci étonnante.
Dans le coin du tableau, un chien, le museau mélan-
coliquement levé en l'air, semble aboyer à la lune. Rien
ne justifie la présence de cet animal isolé; mais l'on sait
la prédilection de Paul Vèronése pour les chiens, surtout
pour les lévriers ; il en a placé dans tous ses tableaux, et
l'église Saint-Sébastien contient précisément la seule loile
où il n'en ait pas mis, ce que l'on fait remarquer comme
une curinsitè unique dans l'œuvre du maître. Nous n'avont
pas pu vérifier par nous-méme l'exactitude de celte asser-
tion ; mais en y pensant il nous semble en effet qu'un ta-
bleau de Paul Vèronése sg présente toujours h la mémoire
accompagné d'un lévrier blanc, de même qu'une toile de
Garofalo paraît fleurie et signée de son invariable œillet.
Quelque amateur, libre de son temps, devraitbien s'assii-
rer de ce détail caractéristique.
Le plus pur de ces diamants pittoresques, c'est le Mar-
tyre de saint Marc et de saint Marceliin encouragés par
saint Sebit:Hien. I.'arl ne peut guère aller plus loin, et ce
YOYAGE EN ITALIE. 905
tableau doit prendre place parmi les sept merveilles du
génie humain.
Quelle couleur et quel dessin dans ce groupe d'une
femme et d'un enfant, que l'œil rencontre d'abord en pé-
nétrant dans la toile ! Quelle ineffable onction, quelle rè
signation céleste répandues sur les visages des deux saints
déjà lumineux de Tauréole future, et comme elle est char-
mante cette tête de femme qui apparaît de trois quarts
au-dessus de l'épaule de saint Sébastien, jeune, blonde^
animée par l'émotion, l'œil plein de tristesse et de solli-
citude ! Cette tête, qui est tout ce qu'on voit du personnage,
est d'un mouvement si juste, d'un dessin si parfait, que
le reste du corps se devine sans peine derrière le groupe
interposé qui le cache ; on en suit jusqu'au bout les lignes
invisibles, tant l'anatomie est exacte.
Saint Sébastien est, dit-on, le portrait de Paul Véronése,
comme cette jeune fille est celui de sa femme. Ils étaient
alors tous deux à la fleur de l'âge, et elle n'avait pas en-
core acquis cette beauté de matrone ample et lourde qui
I4 caractérise dans les portraits qui restent d'elle, entre
autres dans celui de la galerie du palais Pitti, à Florence.
ËtofTes, détails, accessoires, tout est achevé avec ce soin
extrême, ce fini consciencieux des premières œuvres, lors-
que l'artiste ne travaille que pour contenter son génie
et son cœur. C'est presque au bas de cette toile qu'est
enterré le peintre. Jamais lampe plus éclatante n'illumina
l'ombre d'un tombeau, et le chef-d'œuvre rayonne au-
deàsus du cercueil comme le flamboiement d'une apo-
théose.
Le Couronnement de Marie au ciel se passe au milieu
des irradiations, des effluves et des scintillations d'une
lumière qui n'a jamais existé que sur la palette de Paul
Véronèse. Dans cette atmosphère d'or et d'argent en fusion
qui traverse les cheveux du Christ, nage aériennement
une Marie d'une beauté si célestement humaine, qu'elle
vous fait battre le cœur tout en vous faisant courber la
266 YOYAGE EN TthUA.
tète. Le Couronnement d'Esiher par .isêuéru» est d*iinf
grandeur et d'une opulence de ton sans pareilles. Ici Paul
Véronèse a pu déployer à Taise sa manière fastueuse ; lef
perles, les satitis, les velours, les brocarts d'or scintillent,
frissonnent, miroitent et se coupent en cassures lumineu-
ses. Quelle mâle et fière allure a le guerrier du premier plan,
sous l'insouciant anachronisme de son armure ! Et
comme le grand chien sacramentel est campé crânement,
comme il sent sa race, el comme il comprend l'hon-
neur d'être peint par Paul Véronèse ! Pends-toi, Godefroj
Jadiu !
Dans le haut de l'église, à un endroit presque invisible
d'en bas, il y a, de la main du maître, de grandes gri-
sailles très-légèrement faites et d'une belle tournure;
l'humidité et le temps, le manque de soins commenceni
à les altérer ; une bombe autrichiennet en perçant la voûte,
les a sillonnées d'une cicatrice.
La sacristie renferme encore des peintures de lui, mais
gui remontent à sa première jeunesse et où son génie
encore timide cherche sa voie. Pour expliquer cette pro-
digieuse abondance de Paul Véronèse dans cette église, la
légende a plusieurs versions : d'abord une dévotion parti-
culière de l'artiste à saint Sébastien ; ensuite, ce qui est
plus romanesque, le meurtre d un rival qui laurait obligé
à chercher un refuge dans ce lieu d'asile embelli par ses
loisirs reconnaissants. Selon d'autres, ce serait pour évi-
ter la vengeance d'un sénateur dont il aurait exposé la
caricature sur la place de Saint-Marc, que le peintre se
serait tenu caché deux ans à Saint-Sébastien. Nous donnons
ces histoires de sacristain pour ce qu'elles valent, sans
prendre la peine de les critiquer.
Ava; t de sortir de cette radieuse église, dont nous
sommes loin d'avoir ind que toutes los iidiessos, si vous
«baissez sur le pavé grisâtre volred'il ébloui des phos-
phorescences des plafonds, vous déoouvr.rez à vos i)ieds
une humble piejre qui ferme le caveau d'une dynastie de
VOYAGE EN ITALIE. 207
gondoliers. Le premier nom inscrit est Zorzi de Cataro,
du traghet de Barnaba, sous la date de 1505. le dernier
porte le chiffre de 1785. La république n'a pas survécu de
beaucoup aux Zorzi.
Santa-Maria dei Frari n'est pas dans Taffreux goût clas»
sique ou jésuite dont nous parlions tout à Theure ; ses
ogives, ses lancettes, sa tour romane, ses grandes
murailles de briques rouges lui donnent un aspect plus
religieux. Il y a au-dessus de la porte une statue de Vitto-
ria, représentant le Sauveur. L'église dei Frari, construite
par Nicolas Pisano, remonte à 1250.
C'est là que se trouve le tombeau de Canova : ce monu-
ment que Tartisle avait dessiné pour Titien, modifié en
quelques parties, a servi à lui-même. Nous l'admirons
très-médiocrement ; c'est prétentieux, théâtral et froid.
A la base d'une pyramide de marbre vert appliquée à la
muraille d'une chapelle, baille la porte noire d'un caveau,
vers laquelle se dirige une procession de statues étagées
sur les marches du monument : en tête marche une figure
funèbre portant une urne sépulcrale ; derrière viennent
des génies et des allégories tenant des flambeaux et des
guirlandes de fleurs. Pour contre-balancer cette partie de
la composition, une grande figure nue, qui, sans doute,
symbolise la fragilité de la vie, s'appuie sur une torche
qu'elle éteint, et le lion ailé de Saint-Marc abaisse triste-
ment son mufle sur ses pattes, dans une pose analogue au
fameux lion de Thorwaldsen. Au-dessus de la porte, deux
génies soutiennent le médaillon de Canova.
Ce tombeau paraît d'autant plus pauvre et plus mesquin
d'idée et d'exécution, que l'église dei Frari est pleine de
monuments anciens du plus beau style, du plus bel effet.
Là reposent Alvise Pascaligo, MarzoZeno, Jacopo Barbaro,
Jacopo Marcello, Benedetto Pesaro, dans des sarcophages
ornés de statues d'une tournure et d'une fierté mer-
veilleuses.
On y admire un triptyque de Vivarini qui remûi\.tA
M8 TOYAGS EN ITALU.
k 1482 , et une Vierge de Titien drapée d*un voile blanc
d*un charmant effet.
La statue équestre du général CoUeonî, qui a une grande
prestance sur sa monture de bronze, arrête d'abord les
yeux lorsqu'on arrive par le canal à la petite place au fond
de laquelle s'élève l'église de Saint-Jeanret-Paul. Quoique
sa construction remonte au treizième ou au quatorzi^ne
siècle, elle n'a élé consacrée qu'en 1450. Le tympan de
la façade est joli, l'arcade circulaire qui le surplombe est
merveilleusement sculptée de fleurs et de fruits. On va à
Saifit-Jean-et-Paul principalement pour voir la Mort de
saint Pieire, de Titien; tableau si précieux qu'il est dé-
fendu de le vendre, sous peine de mort. Nous aimons cette
férocité artistique, et c'est le seul cas où la peine capitale
nous paraisse devoir être conservée. Cependant d'autres
tableaux du Titien nous semblent aussi dignes que celui-
là, malgré toute sa beauté, d'une pareille jalousie de la
part de Venise, et nous nous en faisions, au delà des copies
et des gravures, une idée différente et supérieure à la réa-
lité. La scène se passe dans un bois ; saint Pierre est ren-
versé, le bourreau le tient par le bras et lève déjà 1 epée; un
prêtre s'enfuit épouvanié, et dans le ciel deux anges appa-
raissent, prêts à recueillir l'âme du martyr. Le bourreau
est parfaitement campé ; il menace et injurie bien. Une
expression bestialement furieuse contracte ses traits. Ses
yeux luisent sous son front bas comme ceux d'un tigre.
Sa narine se dilate et flaire le sang. Mais il y a peut-être
trop d'effroi et pas assez de résignation dans la tête du
saint. Il ne voit que le glaive dont là froide lame va lui
passer entre les vertèbres, et il oublie que là-haut, dans
l'azur, planent des messagers célestes avec des palmes et
des couronnes. C'est trop un vulgaire condamné h qui
l'on va couper le cou et que cela chagrine. Le moine,
îui, est bien effrayé, bien crispé de terreur, mais il
se sauve mal. Son corps, slrapassé par les raccourcis,
se dégingandé. Ses jambes sont rejetées en arrière
YOtAGE BM ITALIE. ^0
par la course. Ses bras vont d'un côté et sa tète de
l'autre.
Si la composition donne prise à la critique» on ne peut
admirer qu'à genoux ce magnifique paysage, si grand, si
sévère, si plein de style ; ce coloris simple, mâle et ro-
buste, ce faire large et grandiose, cette impassible souve-
raineté de touche, cette hautaine maestria qui révèle le
dieu de la peinture. Titien, nous l'avons déjà dit, est la
seule organisation d'artiste que le monde moderne puisse
opposer au monde antique pour la force calme, la splen-
deur tranquille et Tét^^'^nelle sérénité.
Nous pourrions encore vous parler des monuments fu-
nèbres qui tapissent les murs, de l'autel Saint-Dominique,
où l'histoire de ce saint est modelée dans une suite de bas-
reliefs en bronze, par Joseph Mazza, de Bologne, du Christ
en croix^ de Tintoret, des magnifiques sculptures de la
chapelle de Sainte-Marie des Roses, et du Couronnement
de la Vierge^ par Palma le Vieux : mais , dans une église
où il y a un Titien, on ne voit que Titien. Ce soleil éteint
toutes les étoiles.
Vu
XXIY
ÉGLISES, SCUOLE ET PALAIS
Saint-François des Vignes, avec son clocher blanc et
rouge, mérite aussi d'être visité. 11 y a près de l'église un
cloître bizarre, fermé de grilles de bois noir, qui entoure
une espèce de pré.iu encombré de mauves sauvages, d'or-
ties, de ciguës, d'asphodèles, de bardaiies et autres plantes
de ruines et de cimetières, au milieu desquelles s'élève
une grotte en rocailleset en madrépores, assez semblable
à ces petits rochers de coquillages que Ton vend au Havre
et à Dieppe. Cette grotte abrite une effigie de saint Fran-
çois en bois ou en plâtre colorié, un joujou de dévotion,
une chinoiserie jésuitique. Sous les arcades humides et
verdies du cloître, au milieu de tombes usées par le frot-
tement et d'inscriptions déjà illisibles, nous avons remar-
qué sur une dalle de pierre une gondole sculptée d'un
relief un peu Truste, mais très-visible encore. Elle recou-
vrait un caveau de gondoliers, comme la tombe des Zoi^zi
de Cataro à Téglise de Saint-Sébastien; chaque traghet
avait ainsi son lieu de sépulture.
A Saint-François des Vignes, nous avons vu un tableau
de Negroponte, d'une beauté et d'une conservation remar-
quables. C'est le seul que nous ayons rencontré de ce
Potage en Italie. 271
peintre, dont nous n'avons jamais entendu prononcer le
nom, qui pourtant mériterait d'être connu.
Nous allons en donner une description un peu détail-
lée : La Vierge, assise sur un trône, revêtue d'une robe
de brocart d'or et d'un manteau ramage du fini le plus
précieux, dont une petite fille soutient le pan d'un air de
dévotion ingénue, regarde amoureusement T Enfant Jésus
posé en travers sur ses genoux. La tête de cette Vierge,
d'une délicatesse exquise, ferait honneur à Jean Bellin, à
Carpaccio, à Perugin, à Durer, aux maîtres gothiques les
plus suaves et les plus purs. Elle est blonde, et l'or de ses
cheveux traités un à un se confond dans la splendeur d'un
nimbe trilobé, incrusté de pierres précieuses à la façon
byzantine ; en haut, du fond de l'outremer d'un naif pa-
radis, le Père éternel regarde le groupe sacré dans une
pose majestueuse et satisfaite ; deux beaux anges tiennent
des guirlandes de fleurs, et derrière le trône, couvert d'or-
fèvreries et d'émaux comme celui d'une impératrice du
Das-Empire, s'épanouit une floraison de roses et de lis
arrangés en cabinet et qui rappellent les fraîches appella-
tions de la litanie.
Tout cela est traité avec cette religieuse minutie, celte
patience infinie qui ne semblent pas tenir compte du
temps et qui accusent les longs loisirs du cloître. En elTct,
Negroponte était moine, comme le dit l'inscription tracée
sur le tableau : Pater Antonius Negroponte pinxit. Mais ce
soin extrême n'ôte rien à la grandeur de l'aspect, à l'im-
posant de l'effet, et la richesse du coloris lutte victorieu-
sement contre l'éclat des ors et des ornements gaufrés.
C'est à la fois une image et un joyau, comme doivent
l'être à notre sens les tableaux exposés à l'adoration des
fidèles. L'art, dans ces circonstances, gagne à revêtir le
luxe hiératique et mystérieux de l'idole. La Madone du
îP. Antoine de Negroponte à Saint-François des Vignes
templit admirablement ces conditions et soutient avec
lionneur le voisinage du Christ ressuscité de Paul Yéro-
S7t TOTÂGI E!i ITAUfi.
nèse, du Martyre de saint Laurent de Santa-Groce, et de
la Madone de Jean Bellin, un de ses meilleurs ouvrages,
malheureusement placé dans une chapelle obscui*e.
11 ne faut pas négliger d'aller à Saint-Pantaléon, ne fât-ce
que pour le gigantesque plafond de Fumiani, représentant
diff^Tents épisodes de la vie du saint, son martyre et son
apothéose. Depuis la roideur monastique et la naïveté
d'enluminure de missel du P. Antoine de Négroponte, il
s'est écoulé bien des années, et l'art a fait bien du che-
min. D'où vient cependant que ce plafond, qui égale en
facilité hardie le salon d'Hercule, de Lemoine, et les fres-
ques de l'Ëscurial, de Luca Giordano, vous laisse froid
malgré son art de raccourci, ses trompe-l'œil, toutes ses
ressources et ses roueries d*exécution? C'est que là le
moyen est tout, que la main y devance la tête, et qu'il n'y
a pas d'Ame dans cette immense composition suspendue
au-dessus de votre tète comme une Gloire d opéra, par des
ficelles visibles. Le gothique le plus sec, le plus contraint,
le plus maladroit, a un charme qui manque à tous ces
grands maniérlstes si savants, si prestes, si habiles, et
d'une pratique si expéditive.
Dans l'église de Santa-Maria délia Sainte, illustrée par
la magnifique vue extérieure qu'en a tirée Canaletto et que
tout le monde a pu voir à la galerie du Louvre, on admire
un superbe plafond du Titien, le meurire d'Abel par Caïn,
exécuté avec une robustesse et une furie magistrales : c'est
calme et violent comme toutes les œuvres bien réussies de ce
peintre sans rival. L'architecture est de Balthasar Lon-
gliena ; les coupoles blanches sont d'une courbe très-gra-
cieuse et s'arrondissent dans l'azur comme des seins pleins
de lait ; cent trente statues aux draperies volantes, aux poses
élégamment maniérées, en peuplent la corniche; une Eve
fort jolie, en costume du temps, nous souriait tous les
matins de cette corniche, lorsque nous demeurions à l'hd-
tel de l'Europe, sous un rayon de soleil rose qui teignait
son marbre d'une rougeur pudique. La religion n'est pas
VOYAGE EN ITALIE. 273
farouche en Italie, et elle accepte volontiers la nudité
sanctifiée par l'art. Nous avons déjà raconté, si notre mé-
moire ne nous trompe, la surprise que nous fit éprouver
ia rencontre d'une Eve semblable, encore moins vêtue si
c'est possible, sur la plate-forme du dôme de Milan.
Nous pourrions continuer indéfiniment ce pèlerinage
d'église en église, car toutes renferment des trésors qui
nous entraîneraient à d'interminables descriptions ; mais
ce n'est pas un Guide que nous avons la prétention d'é-
crire; nous voulons seulement peindre, en quelques cha-
pitres famiUers, la vie à Venise d'un voyageur sans parti
pris, curieux de tout, très-flâneur, capable d'abandonner
un vieux monument pour une jeune femme qui passe,
prenant le hasard pour cicérone, et ne parlant, sauf à
être incomplet, que de ce qu'il a vu. Ce sont des croquis
faits d'après nature, des plaques de daguerréotype, de pe-
tits morceaux de mosaïque recueillis sur place, que nous
juxtaposons sans trop nous soucier d'une correction et
d'une régularité qu'il n'est peut-être pas possible d'obte-
nir dans une chose aussi diffuse que le vagabondage à pied
ou en gondole d'un feuilletoniste en vacance dans une ville
inconnue pour lui, et où tant d'objets tirent la curiosité
de tous côtés.
Aussi, sans chercher une transition laborieuse, nous
allons vous conduire tout droit à la Scuola de San-Rocco,
élégant édifice composé de deux ordres de colonnes corin-
thiennes superposées, et qui sont nouées, au tiers de leur
hauteur, dun entre-lacs du plus joli effet.
Saint Roch, comme on le sait, jouit du privilège de
guérir la peste ; aussi est-il en grande vénération à Venise,
particulièrement exposée aux contagions par ses rapports
avec Gonstantinople et les Échelles du Levant. Sa statue
montre sur sa cuisse découverte un aiïireux bubon cliar"
bonné, car les saints sont homœopathes, et ne guérissent
que les maladies dont ils sont affectés. La peste est traitée
par un saint pestiféré, l'ophthalmie par une martyre à qui
274 T0TA6E EN ITAL1K.
Ton a arraché les yeux, et ainsi de saite. C'est le cas de
dire : Similia similibtis. Médecine à part, on pense sans
doute que ces bienheureux personnages compatissent
plus tendrement aux maux qu'ils ont soufferts.
A la Scuola de Saint-Roch, on trouve une salle basse
entièrement peinte par le Tintoret, ce terrible abatteur
de besogne, et, en montant un mag nifique escalift r mo-
numental du Scarpagnino, l'on a à sa droite et à sa gaur
che, comme pour justifier le nom et le patronage du saint
pestiféré, différents épisodes de la grande épidémie véni-
tienne, qui pourraient servir aux illustrations du choléra
parisien. Ces peintures cadavéreuses sont : celle de droite
d'Antonio Zanchi ; celle de gauche, de Pietro Negri.
Dans le premier de ces tableaux, on voit l'arrivée delà
peste à Venise. Le fléau, personnifié sous la figure d'un
squelette, traverse l'air épais et malsain, porté par une
femme aux mamelles flétries, hâve, décharnée et verte
comme la putréfaction, qui vole à tire-d'aile, dans la pose
de la Mort d'Orcagna. Sur le devant, une femme de trois
quarts perdue court en fuyant; elle est blonde et potelée
comme toute Vénitienne de race, et ce serait vraiment
dommage que le spectre hideux l'atteignît, car elle est
charmante dans sa frayeur et parfaitement dessinée.
De l'autre côté, un gondolier très-solidement campé,
d'une proportion gigantesques et d'une musculature exa-
gérée, démarre, avec un mouvement superbe, une barque
destinée au transport des cadavres. Une femme morte,
aux ombres noires, aux chairs livides, mais dont les bras
charnus et la gorge puissante montrent qu'elle a été fou-
droyée pleine de vie par le fléau, se présente, la tête la
première, en raccourci, d'une façon violente et dramati-
que; près d'elle un homme (dé!ail naïvement horrible)
se bouche le nez, ne pouvant snpporter la puanteur de ce
beau corps à peine refroidi et déjà décomposé.
Ce lugubre poème se termine par la Fin de la peste.
L'air se rassérène. Une femme développe au premier plan
TOYAGE EN ITALIE. 275
de fort belles épaules, d*une blancheur vivace; plus de
ces teintes bleuâtres, de ces chairs livides qui appellent le
chlore et la chaux vive. La santé publique est revenue.
On peut respirer sans crainte d'avaler du poison, presser
une main amie sans emporter un germe de mort. La répu-
blique, par la puissante intercession de saint Roch, a ob-
tenu du ciel la cessation du fléau. Tout ce groupe sup^
rieur est d'une grâce adorable. Le saint, penché aux pieds
de Jésus-Christ et de la Vierge, supplie avec une ineffable
ardeur, et Ton comprend que la bonté céleste n*a rien à
refuser à une prière û fervente. La république, symbolisée
par une belle femme, dans le goût de Paul Véronése, a
une pose très-noble et d'une grande tournure ; il est fâ-
cheux que ses mains ne répondent pas à la beauté de sa
tète.
C'est à la Scuola de Saint-Roch que se trouve le chef-
d'œuvre de Tintoret, cet artiste si fécond et si inégal,
qui va du sublime au détestable avec une facilité prodi-
gieuse. Ce tableau, immense représente dsois un grand dé-
veloppement tout le drame sanglant du Calvaire. 11 occupe
à lui seul le fond d'une grande salle.
Le ciel, peint sans doute avec cette cendre bleue d'E-
gypte qui a joué de si mauvais tours aux artistes de ce
temps-là, a des tons faux et louches désagréables à l'œil,
qu'il ne devait pas offrir avant la carbonisation de cette
couleur trompeuse, qui a si bizarrement noirci les fonds
des Pèlerins d'EmmaûSy de Paul Véronése ; mais cette im-
perfection est bien vite oubliée, tant les groupes des pre-
miers plans s'emparent victorieusement du spectateur au
bout de quelques minutes de contemplation. Lçs saintes
femmes forment auprès de la croix le trio le plus profon-
dément désespéré que puisse rêver la douleur humaine ;
l'une d'elles, entièrement couverte de son manteau, gît à
terre et sanglote dans une prostration désolée de l'effet
le plus pathétique.
Un nègre, pour dresser la croix d'un des larrons^ &e
Te VOy.lfiE EH ITALIE,
tieat debout sur la poinlc du pied, avec un inouvemeat
contourné et strapassé qui man<jue de naturel ; mais il est
peint, comme tout te reste du tableau, d'une brosse si
Téhëmente et si furieuse, qu'on ne peut s'empêcher de
l'admirer. Jamais Itubens, jamais Rembrandt, jamais Gé-
licaull, jamais Delacroix, dans leurs plus liëvreuses et
leurs plus turbulentes esquisses, ne sont arrivés à cet
emportement, à cette rage, à cette férocité. Cette fois,
Tintorel a justifié pleinement son nom de Robusli ; I& ii-
gueurne saurait aller plus loin; cela est violent, exagéra,
mélodramatique, mais revêtu d'une qualité suprême : la
force.
Cette toile, rayonnante d'un art souverain, doit faire
pardonner à l'arlisle bien des arpents de ces croûtes en-
fumées et noirâtres qu'on rencontre à cbaque pas dans lei
palais, les églises et les galeries, et qui sont plutôt d'un
teinturier que d'un peintre. Le Catvaire porte la date de
1565.
Avant de quitter la Scuola de San-Rocco, il faut regarder
un irés-beau Chrht du Titien, d'une expression doulou-
reuse el profonde, et de charmantes portes d'autel, foui/-
lëes en 1765 par Philiberli, avec une délicatesse enduise
etune étonnante perfection de détail, (les sculptures, pré-
cieuses malgré leur date moderne, représentent différeuls
traits de la vie de saint Roch, le patron du lieu. Les me-
nuiseries de la salle supérieure sont aussi très-remarqua-
bles. Mais, si Von voulait tout admirer, on n'en Unirait
pas.
En suivant celte méthode vagabonde, regagnons le grand
canal et donnons quelques détails sur le palais Vandraniia
Calergi, occupé maintenant par la duchesse de Berry. Il
eat d'une riche et noble architecture, de Pierre Lombard
probablement; de petits génies soutiennent, dans l'enta-
blement et au-dessus des fenêtres, des écussons biïtoriés
d'ornomenis d'un goût esquis, et donnent beaucoup d'élé-
gance à cette façade ; un jardin de médiocre éteii(kie tât
TOYAGfi E» ITALIE. 277
verdoyer quelques arbres à cAté de ce palais, que rien ne
distinguerait des autres si les grands poteaux d*amarre
blancs et bleus n'indiquaient, par les fleurs de lis dont ils
sont semés, une demeure princière et quasi royale.
Quand on a obtenu la permission de visiter le palais,
des valets en livrée verte vous accueillent très-poliment
au bas de Tescalier, dont Feau baigne les marches, atta-
chent votre gondole aux poteaux et vous introduisent
dans un vestibule où Ton attend que les formalités d'ad-
mission soient remplies.
Ce vestibule est aussi long que le palais; il aboutit à
une sorte de cour semblable aux cours de nos hôtels; on
a besoin de songer qu'on est à Venise, pour ne pas s'at-
tendre à y voir une voiture dételée et des chevaux de selle
fevenant du bois.
Deux gondoles remisées et quelques pots de terre garnis
de sapinettes et autres pauvres plantes mourant de soif
meublent seuls la nudité de cette vaste salle d'attente qu'on
retrouve dans tous les palais vénitiens, antichambre qui.
est à la fois un débarcadère.
Au ' milieu de ce vestibule, à gauche, se présente un
grand escalier entre deux murs, où pendent deux câbles
de soie rouge, et où régne la même décoration de mal-
heureuses plantes vivaces. Un étroit tapis garnit les mar-
ches et conduit à une salle immense, pareille au vestibule,
sans mobilier et sans ornement. De là on entre dans la
salle à manger, dont les murs sont couverts de portraits
de famille.
Cette pièce forme un carré long. Elle est très-bien éclai-
rée par deux grandes fenêtres-balcon.
Une fable ovale occupe le milieu, et un paravent cache
la porte d'entrée. Sur la muraille de droite on remarque
le portrait de la duchesse de Bourgogne, en robe de ve-
lours bleu; ceux du comte d'Arlois et de madame la prin-
cesse de Lamballe cl quelques petits cadres. Sur la
muraille de gauche, en face, le portrait de Louis XV,
S78 YOTÂGE EN ITÂUE.
également en jpied ; et, de chaque côté, ceux de ses filles,
Mesdames de France.
Dans cette salle à manger, une porte masquée ouvre
sur une chapelle obscure, et si petite que six personnes
auraient peine à y tenir. On y compte quatre prie-Dieu.
À droite, une grande porte donne accès dans un salon
tout moderne, encombré de tableaux et d'une infinité de
petits meubles : tables anglaises, coffrets parisiens, rien
n*y manque de ce charmant luxe inutile qui rappelle la
patrie par ses chères futilités; deux portraits de Son Al-
tesse Royale sont placés en regard : celui de Lawrence,
en robe de satin blanc, avec une rose au côté, montre le
plus ravissant petit pied qu'il soit possible d'admirer dans
un soulier de satin. Tout le fond de cette pièce est cou-
vert de ces tableaux que tout le monde a vus aux exposir
tiens de Tépoque, et qui représentaient, pour la plupart,
des héros de la Vendée.
En retraversant la salle à manger, on entre, par une
porte à gauche, dans un salon qui parait petit relative-
ment aux pièces précédentes, et peut-être écrasé par le
somptueux mobilier qu'il renferme. Là sont placés trente
tableaux d'élite ; c'est une espèce de Tribune, de Salon
carré, où ne manque peut-être pas un seul des grands
noms de la peinture. Au milieu de ces chefs-d'œuvre
rayonne une Vierge d'André del Sarto, d'une beauté à don-
ner des frissons au bourgeois le moin& connaisseur, au
philistin le plus cuirassé de prosaïsme.
Ce salon, éclairé par un jour doux et ménagé, nous a
paru la pièce préférée, le cœur même de l'édifice, et nous
l'avons quitté à regret pour aller visiter le fameux salon
où se trouvent ces deux colonnes de porphyre, dont la
valeur est si grande qu'elle surpasse celle du palais tout
entier. Klles sont placées devant une porte, et font aussi
peu d elfel que les lapis-lazuli du salon Serra à Génos,
qu'on croirait volontiers peints et vernis, et qui res-
semblent, à faire peur, à du moiré métallique bleu. El-
VOYAGE EN ITAUE. 879
tes paraissent fausses, quoique de la vérité la plus incon-
testable.
Ce qui ajoute encore à cette malencontreuse pensée,
c'est qu'on a placé vis-à-vis de ces colonnes, dans une de
ces hautes cheminées dont Tarchitecture va rejoindre la
voûte, un poêle qui peut être confortable, mais n'a rien
d'élégant, et dont la faïence voisiiiemal avec le porphyre.
Il y a encore un dernier salon qui n'a rien de remarqua-
ble. Aux quatre angles, quatre piédouches supportent
quatre bustes : ceux du duc de Berry, de Charles X et au-
tres personnages de la famille royale. De là, on commu-
nique dans les appartements du comte Lucchesi-Palli, et
rinspeclion est faite.
Ce serait tomber dans les lieux communs philosophi-
ques que de transcrire ici les pensées que fait naître né-
cessairement sur la fragilité des grandeurs humaines
<jette visite au palais Vendramin-Calergi, modeste asile
d'une si haute infortune. Mais ce n'est pas la première
fois que Venise a le privilège d'abriter les royautés dé-
chues ; Candide y soupa à l'auberge avec quatre monar-
<jues sans ouvrage, qui n'avaient pas le moyen de payer
leur écot.
Du palais delà duchesse de Berry, nous allâmes au pa-
lais Barbarigo, pour y voir des Titien qui s'y trouvent et
qui sont célèbres. Malheureusement, le consul de Russie
venait de les acheter pour le Czar son maître, et la pré-
cieuse collection était sous les scellés, en attendant qu'elle
partit. 11 fallut nous contenter de quelques peintures de
peu de valeur, et des plafonds à caissons sculptés et do-
rés qui sont fort beaux, mais dans un fâcheux état de dé-
gradation.
On nous fit voir aussi un berceau merveilleux surchargé
d'une ornementation extravagante et d'une richesse folle
comme le berceau d'un fils de roi longtemps attendu ; c'é-
tait dans cette crèche d'or que couchait l'aîné de la fa-
mille Barbarigo. — Maintenant le berceau est \\AfcN \k3.
280 YOTAGE EN ITAUB.
Titien partent pour la Russie; la pluie filtre par les doru-
res des plafonds crevassés, et la façade, moisie par Thu-
midité et Tabandon, va tomber dans Teau verte du canal.
Nous sortîmes de là le cœur navré. Rien n'était triste
comme ce berceau d*une famille éteinte dans un palais
croulant.
Nous saluâmes aussi, en allant à Thôtel des postes cher-
cher nos lettres de France, Thumble demeure d'une autre
grandeur déchue, de Manin, ce héros sans emphase, égal
aux plus grands de Tantiquité. Sur le modeste balcon de
son appartement, à Tangle de la rue Paternian, se fanaient
dans l'abandon quelques pots de jacinthe défleurie, et les
fenêtres ternes avaient cet aspect mélancolique que pren-
nent les maisons dont l'âme est partie pour l'exil ou la
mort, cet exil éterneL
XX?
LE GHETTO^ MURANO. VlCENZA
Un jour, nous errions à l'aventure dans les recoins per-
dus de Venise, car nous aimons connaître des villes autre
chose que la physionomie officielle, dessinée, décrite, ra-
contée partout, et nous sommes curieux, le légitime tri-
but d'admirution payé, de soulever ce masque monumen-
tal que chaque cité se pose sur le visage pour dissimuler
ses laideurs et ses misères. De ruelle en ruelle, à force de
passer des ponts et de nous tromper de chemin, nous
étions arrivé au delà du Ganarregio, dans une Venise qui
ne ressemble guère à la Venise coquette des aquarelles.
Des maisons à demi écroulées, aux fenêtres fermées par
des planches, des places désertes, des espaces vides où sé-
chaient des linges sur des cordes et jouaient quelques en-
fants déguenillés, des plages arides sur lesquelles des
calfats radoubaient des barques dans d'épais nuages de
fumée, des églises abandonnées et fracassées parles bom-
bes autrichiennes, dont quelques-unes étaient venues
éclater sur cette limite extrême, des canaux à l'eau verte
et lourde, où surnageaient des paillasses vidées et des dé-
tritus de légumes, formaient un ensemble de misère, de
solitude et d'abandon d'une impression pénible. Les villes
factices et conquises sur la mer, comme Venise, ont besoia
)1^
282 VOYAGE EN ITALIE.
de richesse et de splendeur ; il faut tout le luxe des arts,
toutes les magnificences de l'architecture, pour consoler
de la nature absente. Si un palais de Scamozzi ou de Sam*
michcli a belle mine au bord du grand canal avec ses bal-
cons, ses colonnes et escaliers de marbre, rien n'est plus
triste qu'une masure qui s'effondre entre le ciel et l'eau,
et qui voit sur ses pieds moisis courir les cloportes et
grimper les crabes.
Nous marchions depuis quelque temps à travers un dé-
dale de ruelles qui souvent nous ramenaient à notre point
de départ. Nous remarquions avec surprise l'absence de
tout emblème religieux au coin des rues; plus de chapel*
les, plus de madones ornées d'ex-voto, plus de croix
sculptées sur les places, plus d'effigies de saints, aucun
de ces signes de dévotion extérieure si multipliés dans les
autres qiiartieis de la ville. Tout avait l'air étrange, fa-
rouche et mystérieux. Des figures bizarres et furtives glis-
saient silencieusement le long des murailles avec un air
crainlif. Ces figures n'avaient pas le type vénitien. Des nez
recourbés, des yeux de charbon dans une pâleur verdâtre,
des joues effilées, des mentons pointus, tout accusais um
race différente. Les haillons qui les couvraient, étriqués,
piteux, lustrés de crasse, avaient une sordidité particulière
et dénotaient encore plus la cupidité que la pauvreté, une
misère avare et plutôt voulue que subie, faite pour inspi-
rer le mépris et non la pitié.
Les ruelles se rétrécissaient de plus en plus ; les mai-
sons se haussaient comme des Babels de taudis superpo-
sés, pour chercher un peu d'air respirable et de lumière
au-dessus de l'ombre et de la fange où rampaient des
êtres difformes. Plusieurs de ces maisons comptaient
neuf étages, neuf zones de loques, d'ordures et d'indus-
tries immondes. Toutes les maladies oubliées des lépro-
series d'Orient semblaient ronger ces murailles galeuses',
J 'humidité les lacYvelail de ^Va^we^ uolres comme celles
(le ia gangrène ; les etAote^e^etice^ dxi «»îi^^^Vt^^^\\£MN3»sfiû,
VOYAGE EN HÂLIB. 283
dans le plâtre des rugosités, des verrues et des bubons de
peste ; le crépi, s*effritant comme une peau dartreuse, se
détachait en pellicules furfuracées. Aucune ligne ne gar-
dait la perpendiculaire ; tout chevauchait hors de l'a-
plomb ; un étage rentrait et l'autre faisait ventre ; les fe- -
nôtres chassieuses, borgnes ou louches, n'avaient pas un
carreau entier. Des emplâtres de papier y pansaient, tant
bien que mal, les blessures des vitres ; des bâtons, pareils
à des bras décharnés, secouaient au-dessus des passants
d'indescriptibles guenilles ; des matelas hideusement
souillés tâchaient de sécher au soleil sur le rebord des
croisées béantes et noires.
Par places, un reste d'enduit de briques et de plâtre
piles donnait à quelques-unes de ces façades , moins dé-
crépites que les autres, une rougeur malsaine comme
celle qui plaque les pommettes d'une poitrinaire ou d'une
courtisane de bas étage enluminée de fard. Ce n'étaient
pas les moins laides et les moins repoussantes ; on eût
dît la santé sur la mort, le vice sur la misère. Lequel est
le moins horrible, d'un cadavre dans toute sa lividité, ou
d'un cadavre dont on a frotté la face de cire jaune avec
du vermillon?
Des ponts en ruine, pliant leur dos voûté comme des
vieillards écrasés d'ans, et prés de laisser choir leur ar-
che dans l'eau, reliaient entre elles ces masses de masu-
res informes, séparées par des canaux stagnants, fangeux,
noirs comme de l'encre, verts comme de la sanie, ob-
strués d'immondices et de détritus de toutes sortes, que
la marée n'a pas la force d'emmener, impuissante qu'elle
esta remuer cette eau endormie, opaque et lourde, sem-
blable à celle d'un marais stygien ou d'un fleuve d'enfer.
Enfin, nous débouchâmes sur un campo assez vaste,
passablement dallé, et au milieu duquel baillait la gueule
de pierre d'une citerne. A l'un des angles s'élevait un édi-
fice d'un aspect architectural plus Iwxumxv^ ^q\\\s^^^^\s^
était surmontée d'une iascripliou se,wV^\fe^ «û.X^NXx^^^'^^^'^
9S4 VOYAGE EN ITALIE.
taies, que nous reconnûmes pour des caractères juifs. Le
mystère s'expliquait. Ce quartier fétide et purulent, cette
Cour des Miracles aquatique était tout bonnement le
Ghetto, la juiverie de Venise, qui a conservé la sordidité
caractéristique du moyen âge.
Probablement, si Ton pénétrait dans ces maisons pour-
ries, lézardées, rayées de suintements immondes, on y
trouverait, ainsi que dans les anciennes juiveries, desRe-
becca et des Rachel d'une beauté orientalement radieuse,
roides d*or et de pierreries comme des idoles hindoues,
assises sur les plus précieux tapis de Smyrne, au milieu
de vaisselles d'or et de richesses inappréciables entassées
par l'avarice paternelle ; car la pauvreté du juif n'est
qu'extérieure. Si le chrétien a le faux luxe, l'israélite a
la fausse misère. Comme certains insectes, pour échapper
à ses persécuteurs, il se roule dans l'ordure et se fait
couleur de fange. Cette habitude prise au moyen âge, où
elle était nécessaire, il ne l'a pas encore perdue, quoique
rien ne la justifie à présent, et il la continue avec l'opi-
niâtreté indélébile de sa race.
Cet édifice historié d'une inscription hébraïque était
la synagogue. Nous y entrâmes. Un assez bel escalier nous
conduisit dans une grande salle oblongue boisée de me-
nuiseries bien travaillées, tapissée d'un splendide damas
rouge des Indes. Le Thalmud, de même que le Coran, dé-
fend à ses sectaires la reproduction de la figure humaine,
et traite l'art de pratique idolâtre. La synagogue est for-
cément nue comme une mosquée ou comme un temple
protestant, et ne peut atteindre aux magnificences des ca-
thédrales catholiques, quelle que soit la richesse de ses
fidèles. Ce culte, tout abstrait, est pauvre à l'œil : une
chaire pour le rabbin qui commente la Bible, une tri-
bune pour les musiciens qui chantent les psaumes, un
tabernacle où sont renfermées les tables de la loi, et
c'est tout.
Nous remarquâmes, dans cette synagogue, un grand
Y0TAG8 EN HALIE. t85
nombre de lustres en cuivre jaune avec des boules et des
bras tortillés d'un goût hollandais, comme on en voit
souvent dans les tableaux de Gérard Dow ou de Mieris,
notamment dans le tableau de la Paralytique^ que la gra-
vure a rendu populaire. Ces lustres viennent probable-
ment d'Amsterdam, cette Venise septentrionale, qui ren-
ferme aussi beaucoup de juifs. Cette abondance de luminai*
res ne doit pas surprendre, car les chandeliers à sept
branches, les lampes et les flambeaux reviennent à tout
propos dans la Bible.
Le cimetière des juifs est au Lido ; le sable le recouvre,
la végétation l'envahit, et les enfants ne se font nul scru-
pule de piétiner et de danser sur les tombes renversées
ou fendues. Quand on leur reproche leur irrévérence, ils
répondent tout naïvement : w Ce sont des juifs. » Un juif,
un chien, c'est la même chose à leurs yeux. Ces tombes,
peureux, recouvrent, non pas des cadavres, mais des cha-
rognes. Ce champ funèbre n'est pas un cimetière, c'est
une voirie. En Espagne, à Puerto de Santa Maria, nous en-
tendîmes un propos analogue ; un nègre, servant de place,
venait d'être tué par un taureau dans une course ; on
l'emportait et nous étions tout ému : «Calmez-vous, nous
dit un voisin, ce n'est rien ; c'est un nègre. » Juif ou
nègre, ce sont des hommes, pourtant ! Combien de temps
faudra-t-il encore pour l'apprendre aux enfants et aux
barbares?
Rien n'est plus triste, plus morne et plus navrant que
ce terrain sablonneux tout bosselé de pierres tumulaires.
Ces inscriptions à demi effacées, en caractères qu'on ne
peut lire, ajoutent encore au mystère, à l'oubli, à l'aban-
don : on ne peut donner au mort couché là-dessous la
satisfaction d'entendre épeler son nom et son épitaphe.
Ce cimetière nous a rappelé un cimetière arabe près d^O-
ran, sur une colline pulvérulente et pierreuse, d'une ari-
dité effroyable, balayée du vent de mer, brûlée du soleil
et à travers lequel on passait sans faire plus d'atteoe-
286 f OTAGE EU HALIB.
tion aux tombes effondrées qu'aux cailloux du chemin.
Au moins les morts arabes ne sont-ils pas troublés par
le bruit des chansons et des saltarelles ; car le Lido est à
la lois guinguette et cimetière : on y enterre et on y danse.
Les chrétiens, eux, vont dormir plus en paix dans la
petite île de San-Michiele, sur le chemin de Murano;
on les couche sous le sable amer qui doit être doux aux
os d'un Vénitien, et les gondoles saluent leur croix ei
passant.
Murano est bien déchu de son antique splendeur ; ce
n'est plus, comme autrefois, la magicienne des fausses
perles, des glaces et des verroteries. La chimie a éventé
ses secrets ; elle n'a plus le privilège de ces beaux mi-
roirs à biseaux, de ces grands verres au pied de fili-
grane, de ces buires rubannèes de spirales laiteuses, de
ces boules de cristal qui semblent une larme de la mer
figée sur les délicates végétations océaniques ; de ces
rassades qui bruissaient sur le pagne des noires Afri-
caines. La Bohème fait aussi beau , Choisy-le-Roi fait
mieux. L'ait, à Murano, est resté stationnaire dans le pro-
grès universel.
iSousvi^itâmes une de ses verreries, où l'on fabriquait
de petites perles de couleur. De longs fils creux, de
nuances différentes, les uns transparents, les autres opa-
ques, sont hachés par petits fragments, puis roulés dans
des boîtes, jusqu'à ce que le frottement les ait arrondis;
on les polit, puis on enfile ces perles avec du crin et on les
réunit en écheveaux.
On souffla pour nous une bouteille tramée d'un ruban
de filigrane blanc et rose. Hien n'est plus simple et plus
expéditif que le procédé. L'ouvrier était un grand et beau
garçon, à cheveux noirs et frisés, dont la mine vermeille
ne s'accordait guère avec les préjugés que Ton avait autre-
fois sur cette [)rofes^ion réputée mortelle, et que les gen-
W/siiorames pouvaiewl k cawç»^ ^^ ç,^\^ «\^eïç,^t sans déro-
ger. Il prit un peu dû Nette exv l\và\oxv ^>\\kQ>\x\. ^^^^ ^^^
f OTAGE EN ITALIE. ^ffl
tube, y amalgama le filet de couleur qu'il voulait tourner
en même temps, et d*une seule haleine souffla sa pièce,
qui s'enflait frêle et légère comme une bulle do savon. H
nous fit de même un verre qu'il nous abandonna poui
quelques zwantzigs.
Hurano renferme une autre curiosité qu'on nous fit
voir avec un certain orgueil : un cheval, animal plus chi •
inérique à Venise que la licorne, le griffon, les coqueci-
grues, les boucs volants et les cauchemars. Richard 111 y
crierait en vain : a Mon royaume pour un cheval ! » Cela
nous fit un certain plaisir de voir cet honnête quadrupède,
dont nous commencions à oublier lexistence.
La rencontre de ce cheval nous donna une espèce dé
nostalgie de terre fermé, et nous revînmes à Venise toirt
rêveur. 11 nous sembla qu'il y avait bien longtemps déjà
que nous n'avions vu de plaines, de montagnes, de champs
cultivés, de routes bordées d*arbrés, de rues sillonnées de
voitures, et nous songeâmes que tien n'était plus agréa-
ble que le tapage de fouets et de grelots d'une voiture de
poste. Mais une visite cyclique au Musée Gorref*, où l'on
garde, parmi cent autres raretés, la planche du merveil-
leux plan de Venise gravé sur bois par Albeit Durer; au
palais Manfrini, qui renferme une riche collection de maî-
tres vénitiens, et chez différents marchands de bric-à-
brac, ossuaires où se sont déposées par couches les ancien-
nes magnificences de la république, eut bientôt chassé ces
idées continentales et champêtres.
Un petit incident retarda encore de quelques jours ces
velléités de départ. Un matin que nous marchandions,
dans une boutique d'orfèvre de la Frezzaria, une de ces
petites chaînes d'or fines comme des cheveux, et que nous
voulions rapporter comme souvenir de voyage à l'une de
nos amies parisiennes, nous vîmes entrer une belle liile,
négligemment drapée d'un grand châle rayé de couleurs
éclatantes, qui était, à vrai dire, \aç>ev\\^\\^v:.^ ^^'^^^nV
tement; car elle n'avait dessous ejyie ^^ àx^xsàsa ^^ ^"^
S88 VOYAGE EU ITAUE.
jupon blanc, tenue qui, du reste, n*a rien d'extraordinaire
à Venise. Si sa toilette était succincte, ses beaux cheveux
noirs lustrés, peignés avec soin, et dont les nattes opulen-
tes se repliaient plusieurs fois sur sa nuque dorée, lui
faisaient une charmante coiffure de bal à laquelle ne man-
quait même pas la fleur placée à propos sur le coin de
l'oreille ; elle s'approcha de la montre et choisit une ba-
gue d'argent qu'elle convoitait sans doute depuis plusieurs
jours. Le marchand lui en fit un prix qui lui parut exor»
bitant et Tétait en effet, vu le peu de valeur du bijou, ce
qui la fit entrer dans la plus divertissante colère du monde.
Toute rose de dépit, elle se mit à invectiver le marchand
dans ce doux et zézayant patois vénitien que nous com-
mencions à comprendre, et qui ne peut perdre sa grâce,
même dans les querelles. Elle appelait Thonnête orfèvre
juif, scélérat, faussaire et grand chien de la Madone, une
grosse injure italienne.
Le marchand riait et maintenait son prix, sans s'èmou^
voir de ce joli débordement d'invectives qu'il provoquait
pour nous amuser, et que nous arrêtâmes en faisant met-
tre la bague sur notre compte, à la condition que Vicenza,
c'était le nom de la jeune fille, nous laisserait faire un des-
sin d'après elle.
Les belles filles à Venise, quoique cela soit bizarre dans
une ville si peuplée de peintres, consentent plutôt à être
votre maîtresse que votre modèle : elles comprennent
mieux l'amour que l'art, et se croient assez jolies pour
qu'on laisse tomber crayons et palettes en les regardant.
Selon elles, les laides seules devraient poser. Singulière
théorie et qui s'explique pourtant avec leurs imaginations
naïves et fougueuses. Elles ne supposent pas qu'un homme
jeune puisse copier froidement leur beauté, et jeter sur
elle ce regard analytique et scrutateur qui métamorphose
en marbre la chair vivante. Ces idées donneraient peut-
être la raison du type unique de femme employé par cha-
que maître italien.
WYACE EN ITALIE. 2^0
La Vicenza, qui, en toute autre occurrence, se serai
montrée à coup sûr, moins farouche, fit beaucoup de
difficultés, et se décida enfin à venir poer, accompa-
gnée d'une de ses amies, ancienne figurante de danse à la
Fenice.
A vrai dire, elle croyait peu à notre dessin et se flat-
tait d'un rendez-vous plus galant ; son incrédulité ne cessa
que lorsqu'elle nous vit ouvrir notre boîte à pastel, placer
notre papier et disposer nos crayons.
Vicenza offrait une variété brune de la beauté véni-
tienne qu'on ne rencontre pas dans les tableaux des an-
ciens maîtres^ préoccupés outre mesure du type blond, le
seul qu'ils aient représenté. Elle avait une peau d'une
finesse incroyable, d'une pâleur ambrée, les yeux noirs,
nocturnes et veloutés, la lèvre rouge et vivace, quelque
chose de doux et de sauvage à la fois.
Tout en posant, elle mordait et mâchait des roses
qu'elle arrachait de son bouquet, ô(ail et remettait sa ba-
gue, faisait danser sa pantoufle au bout de son pied et se
levait à chaque minute, pour venir regarder par-dessus
noti% épaule où en était l'ouvrage. Nous avions beaucoup,
de peine à la faire retourner à sa place et se remettre en
pose.
Enfm le portrait se termina tant bien que mal ; elle
en fut satisfaite et le prit pour le donner à son amoureux.
Mais nous en avons g «rdé une copie qtû suffit à prouver, en
dépit de Paul iVéronése, de Giorgione, de Titien et de
leurs femmes à cheveux d'or, qu'il y a eu au moins une
belle brune à Venise.
XXYI
DÉTAILS DE MŒURS
La saison s'avançait. Notre séjour à Venise s'était pro*
longé au delà des limites que nous lui avions fixées dans
le plan général de notre voyage. Nous retardions notre dé-
part de semaine en semaine, de jour en jour^ et nous IroQ-
viens toujours quelque bonne raison pour rester. En vain
de légères brumes commençaient à voltiger le matin sur
la lagune ; en vain une averse subite nous forçait à nous
réfugier sous les arcades des Procuraties ou le porche
d'une église ; en vain, lorsque nous nous promenions au
clair de lune sur le grand canal, Tair froid de la nuit nous
obligeait-il quelquefois à remonter la glace de la gondole
et à rabattre le drap noir de la felce, nous faisions la
sourde oreille aux avertissements de Tautomne.
Nous nous souvenions toujours d'un palais, d'une église
ou d'un tableau que nous n'avions pas vu. 11 fallait, eo
effet, avant de quitter Venise, visiter cette blanche égfise
de Santa-Maria-Formosa, illustrée par la fameuse Saintf
Bm^be, si superbement campée, si héroïquement belle
de Palma le Vieux; ce palais de Bianca-Capello, auquel]
se rattachent les souvenirs d'une légende amoureuse toul^l
vénitienne elp\e\\\e à'uweWtvcv^ romanesque qu'a peineil
détruire l'enseigue tf \xueiïvc^^\'àV^lv^vv^j^v5>^^\sv^^^îss^^
yOYAGE EN HÀUE. f9t
Torchère, qui vend des capotes et des bibis dans la cham-
bre où rêvait, accoudée au balcon, la belle et noncha-
lante créature ; et cette bizarre et superbe église de San-
Zaccaria, où se trouvent un merveilleux tableau d*autel,
tout reluisant d'or, d'Antoine Vivarini, donné par Hélène
Foscari et Marina Donalo, et le tombeau de ce grand scul-
pteur Alexandre Vittoria,
Qui vivens vivos duxit de niarmore vultus.
Magnifique concetto d*épitaphe justifié, celte fois, par un
peuple de statues.
Tantôt c'est autre chose, une île oubliée, Mazorbo ou
Torcello, où il y a une curieuse basilique byzantine et des
antiquités romaines ; tantôt une façade pittoresque sur
un canal peu fréquenté, dont il fallait prendre un cro-
quis; mille motifs de ce genre, tous raisonnables, tous
excellents, mais qui n'étaient point les véritables, quoique
nous fissions semblant de les croire vrais. Nous cédions,
malgré nous, à cette mélancolie qui prend au cœur le
voyageur le plus déterminé, au moment de s'éloigner
peut-être pour jamais, d'un pays longtemps désiré, d'un
endroit où il a passé de beaux jours et de plus belles
nuits.
Il est certaines villes dont on se sépare comme d'une
maîtresse aimée, la poitrine gonflée et des larmes dans les
yeux, espèces de patries électives où l'on est plus facilement
heureux qu'ailleurs, où l'on rêve de retourner et d'aller
mourir, et qui vous apparaissent au milieu des tristesses
et des complications de la vie comme une oasis, un Eldo-
rado, une cité divine où les ennuis n'ont pas d'accès, et
où reviennent les souvenirs d'une aile obstinée. Grenade a
été pour nous Tune de ces Jérusalems célestes qui brillent
sous un soleil d'or dans les lointains azurés du mirage.
Nous y pensions depuis notre enfance ; nous l'avons quitté
avec pleurs, et nous la regrettons bien souvent. Veiom
m YOYAGE EN ITÀLIB.
sera pour nous une autre Grenade, plus regretlée peoi«
être.
Vous est-il arrivé de n'avoir plus que quelques jours à
rester avec un être chéri ? On le regarde longtemps, fixe-
ment, douloureusement, pour bien se graver ses traits
dans la mémoire ; on se sature de ses aspects, on l'étudié
sous tous ses jours, on remarque ses petits signes parti*
culiers, le grain de beauté près de la bouche, la fossette
de la joue ou de la main ; on note les inflexions et les mé-
lodies de sa voix, on tâche de garder le plus possible de
cette image adorée que l'absence va vous ravir, et que
vous ne pourrez phis revoir que dans votre cœur ; on ne
se quitte pas, on veut profiter jusqu'au bout de la dernière
minute ; le sommeil même vous parait un vol fait à ces
heures précieuses, et les causeries interminables se pro-
longent la main dans la main, sans qu'on s'aperçoive
que les lampes pâlissent et que la lueur bleue du matin
filtre à travers les rideaux.
Nous éprouvions celte impression à l'endroit de Venise.
A mesure que Tinstant du départ s'approchait, elle nous
devenait plus chère. Son prix se révélait au moment de la
perdre. Nous nous reprochions d'avoir mal profité de
notre séjour, et nous regrettions amèrement quelques
heures de paresse, quelques lâches concessions aux éner-
vantes influences du sirocco. Il nous semblait que nous
aurions pu voir davantage, prendre plus de notes, faire
plus de croquis, nous fier moins à notre mémoire : et ce-
pendant Dieu sait si nous avions fait en conscience notre
métier de voyageur ; on ne rencontrait que nous dans les
églises, dans les galeries, à l'Académie des beaux-arts,
sur la place Saint-Marc, au palais du doge, à la Biblio-
thèque. Nos gondoliers éreintés demandaient grâce ; à
peine prenions-nous le temps d'avaler une glace au café
Florian, une soupe de poux de mer et un pasliccio de po-
Jenta au Gaslhoff San-iîallo ou à la taverne du Ghapeau-
Noir. En six semaines, nous ^nvous usé trois lorgnonSi
f OYàGE en ITALIE. 209
abîmé une jumelle, perdu une longue-vue. Jamais per-
soime ne se livra à une pareille débauche d'œil. Nous re-
gardions quatorze heures par jour sans nous arrêter. Si
nous avions osé, nous aurions continué notre inspection
aux torches.
Les derniers jours, cela devint une véritable fièvre. Nous
fîmes une tournée générale de récapitulation au pas de
course, avec ce coup d'œil net et prompt de Thomme qui
connaît la chose qu'il regarde et va droit aux objets qu'il
recherche. Comme ces peintres qui repassent à Tencreles
dessins à la mine de plomb qu'ils craignent de voir s'effa-
cer, nous assurâmes d'un trait plus appuyé les mille li-
néaments crayonnés dans notre mémoire. Nous revîmes ce
beau palais ducal fait exprès pour une décoration de
drame ou d'opéra, avec ses grandes murailles roses, ses
dentelures blanches, ses deux étages de colonnettes, ses
trèfles arabes ; ce prodigieux Saint-Marc, Sainte-Sophie de
l'Occident, colossal reliquaire des civilisations disparues,
caverne d'or diaprée de mosaïque, immense entassement
de jaspe, de porphyre, d'albâtre, de fragments antiques,
cathédrale de pirates enrichie des dépouilles de l'univers ;
ce Campanile qui porte si haut dans l'azur l'ange d'or
protecteur de Venise et garde à ses pieds la logette de San-
sovino, sculptée comme un joyau; cette tour de l'Horloge,
toute d'or et d'outre-mer, où, sur un large cadran, se pro-
mènent les heures noires et blanches; cette Bibliothèque
d'une élégance tout athénienne, couronnée (îe sveltes sta-
tues mythologiques, riant souvenir de la Grèce voisine ;
et ce grand canal bordé d'une double rangée de palais
gothiques, moresques. Renaissance, rococo, dont les fa-
çades toutes diverses émerveillent par l'inépuisable fan-
taisie et la perpétuelle invention de leurs détails qu'une
existence d'homme ne suffirait pas à étudier, splendide
galerie où se déploie le génie de Sansovino, de Scamozzi,
de Pierre Lombard, de Palladio, deLonghena, de Berga-
mascOf de Rossi, de Tremignan et d'autres aFcl!ivV.^Vft^
iM TOTAGE EN ITAUB.
merveilleux, sans compter les inconnus, les humbles ou-
vriers du moyen âge, qui ne sont pas les moins admirables.
Nous nous faisions promener en gondole, de la pointe
de la Dogana à la pointe de Quintavalle, pour fixer à ja-
mais dans notre esprit ce spectacle féerique, que la peiih
ture comme la parole est impuissante à rendre, et nous
dévorions, avec une attention désespérée, ce mirage de
Fata-Morgana, près de s'évanouir à tout jamais pour nous.
Maintenant, au moment de terminer ces récits peut-être
déjà trop longs, et dont le lecteur impatienté aura fait
tourner rapidement les feuillets, il nous semble que nous
n'avons rien dit, que nous avons bien faiblement exprimé
notre enthousiasme et mal copié nos superbes modèles.
Chaque monument, chaque église, chaque galerie aurait
demandé un volume, là où nous pouvions disposer à peine
d'un chapitre, et pourtant nous n'avons parlé que de ce
qui est visible; nous nous sommes gardé de secouer la
poussière des vieilles chroniques, de raviver les souvenirs
éteints, de repeupler de leurs anciens habitants les palais
déserts : car c'était alors l'ouvrage de toute une vie, et il
a fallu nous contenter de tirer sur notre papier de simples
épreuves photographiques qui n'ont d'autre mérite que
leur sincérité.
Souvent cette tentation nous a pris, de détacher de leurs
toiles les patriciens et les magnifiques de Titien, de Boni-
fazzio, de Paris Bordone, et de faire descendre de leurs
cadres sculptés les belles femmes de Giorgione, de Paul
Véronèse, avec leurs robes de brocart, leurs cheveux
d'or roussi, pour en animer cette décoration restée intacte
et à laquelle il ne manque que les acteurs. Les noms ma-
giques de Dandolo, de Foscari, de Loredan, de Marine
Faliero, de la reine Cornaro, ont plus d'une fois excité
notre imagination. Mais nous y avons sagement résisté. A
quoi bon refaire en prose d'admirables poèmes ?
JVotre tâche ètail ç\u^ \i\mv\A^.^w V\s!Mvt les récits des
voyageurs, il noua esl sxtin^ ài^ ^ovs^v^Vet ^<i% ^^v»?^^^^'
TOYÂGE EN ITALIE. S95
précis, plus familiers, plus tracés sur le vif, des remar-
ques plus circonstanciées sur ces mille petites différences
qui avertissent qu'on a changé de pays. Des considérations
générales en style pompeux, des aperçus historiques plus
ou moins justes nous apprennent ce que nous savons déjà
et nous renseignent fort md sur la forme des chapeaux,
la coupe des robes, la qualité et le nom des mets dans telle
ou telle ville. Nous avons fait notre butin de tout cela et
décrit des maisons, des cabarets, des rues, des traghets,
des afOches de théâtre^ des marionnettes, des ombres
chinoises, des cafés, des musiciens ambulants, des en-
fants, des vieillards et des jeunes jQUes, tout ce que Ton
dédaigne ordinairement.
Cela n'est-il pas aussi intéressant, de savoir comment se
coiffe une grisette vénitienne et quels plis fait son châle sur
les épaules, que d'entendre raconter pour la centième
fois la décapitation du doge iMarino Faliero sur l'escalier
des Géants, qui ne fut bâti, par parenthèse, qu'un siècle
ou deux après sa mort ? Croyez-vous donc qu'il soit indif-
férent d'apprendre si le café se filtre ou se fait bouillir
avec le marc, à la mode orientale, à Florian et à la Cos-
tanza? Ce petit fait du café trouble à la turque ne dit-il
pas tout le passé de Venise ? Et si nous vous recopions ici
tout stupidement une liste de noms recueillis sur les en-
seignes et sur les murailles, et dont la physionomie par-
ticulière annonce qu'on n'est ni à Paris ni à Londres, des
noms telsqu'Ermagora, ZamoraFagozzo, Zanobrio, Dario,
Paternian, Farsetti, Erizzo, Hangile Valmarana, Zorzi,
Condulmer, Yalcamonica, Corner Zaguri, etc., ne serez-
vous pas amusé et réjoui de l'euphonie et de la configu-
ration de ces appellations si locales, si romanesques, «i
fluides et si douces à l'oreille? Cette litanie ne vous ap-
portera-t-elle pas un écho de l'harmonie vénitienne?
I Nous sommes loin encore d'avoir rempli ce pro*
gramme, quelque restreint qu'il soit. L'^TOciSVft.Ooxt^w'îss»^
M souvent eatraiaéf et nous avou^^ouN^tA ^xsafe^^^ ^^^
S96 YOTAGE EN ITALIE.
du précepte de Boîleau, du feston et de l'astragale. La
rue et son spectacle toujours renouvelé nous a bien des
fois empêché d'entrer dans les maisons, ce qui n'est pas
toujours facile au voyageur, cette hirondelle légère qui
arrive avec la belle saison et s'envole avec elle. Les
mœurs de la société vénitienne ne tiennent peut-être pas
assez de place dans ces esquisses, et le tableau y a sou-
vent le pas surThomme. Mais, en ce siècle d'hypocrisie et
de cantf on n'a pas la joyeuse et mâle liberté du prési-
dent des Brosses, et il est difficile de parler des mœurs
sans être immoral.
Raconter ses aventures, c'est de la fatuité ; raconter
celles des autres, c'est de l'indiscrétion. Peut-on, d'ail-
leurs, trahir le secret des intimités où l'on vous a cordia-
lement admis, et répéter dans un livre ce qu*on vous
dit à l'oreille? Les formes extérieures de la vie sont au-
jourd'hui presque partout les mêmes, surtout dans la
bonne société. Est-il bien nécessaire de dire que les si-
gisbés n'existent plus, et que les Vénitiennes ont des
amants comme les femmes de Paris, de Londres ou de
tout autre endroit ? Si l'on veut une observation plus lo-
cale, ajoutons qu'elles en ont souvent un, mais rarement
deux, trait de mœurs qui peut s'étendre à toute l'Italie ;
en outre, il n'est pas de bon goût que cet amant soit Au-
trichien ; c'est une manière de résister à l'oppression et
d'isoler l'ennemi.
Les anciennes familles ruinées vivent dans la retraite et
pauvrement, et le propriétaire d'un palais dîne dans une
salle à manger tapissée de tableaux de grands maîtres, d'un
plat de polente, de friture, ou de coquillages qu'un valet
unique est allé chercher à la taverne.
L'été, on va passer la villégiature dans des maisons de
campagne festonnées de vignes, au bord de la Brenta, ou
dans de petites fermes agrestes du Frioul. On ne revient à
Venise que l'hiver, c'est une élégance qu'on pratique éga-
lement à Paris. Les patriciens qui n'ont plus de maisons
yOYAGE EN ITALIE. 207
de campafpie et ne peuvent, faute de ressources, voyager
en terre ferme, se cloîtrent pendant toute la saison et ne
reparaissent qu'à Tépoque où il est permis de fréquen-
ter la place Saint-Marc. Tout ceci, naturellement, souf-
fre des exceptions : il y a des Vénitiennes sans amant et
des Vénitiens riches. Le contraire de ce que nous avons
dit est tout aussi vrai. Les fêtes, les bals, les dîners sont
rares. La crainte des espions et des délateurs rend toute
cette société fort réservée. On ne s'amuse qu'à huis-clos
et entre gens sûrs. Le luxe se cache et la gaieté met des
sourdines : cela rend difficiles les observations de mœurs
à vol d'oiseau.
Peut-être ceux qui ont eu la bonté de nous lire nous
auront-ils reproché des myriades de noms d'artistes en^
tassés comme à plaisir. Certes, ce n'était point pour faire
parade d'une vaine érudition : l'école vénitienne est d'une
richesse si fabuleuse, que notre prolixité nous semble
encore du laconisme et de l'ingratitude. L'arbre généa-
logique de l'art a des rameaux si touffus, si luxuriants,
si chargés de fruits dans cette ville féconde, qu'on a
autant de peine à en suivre les ramifications que celles de
l'arbre généalogique de la Vierge à la cathédrale de
Saint-Harc : ce ne sont que rois, saints, patriarches et pro-
phètes.
En deçà et au delà des quatre grands noms qui person-
nifient l'art vénitien, Giorgione, Titien, Paul Véronèse,
Tintoret, il y a des familles entières de peintres admira-
bles. Depuis Antoine de Murano jusqu'à Tiepolo, en qui
s'éteignit la race, il faudrait un livre d'or à mille feuillets
pour écrire ces noms inconnus qui mériteraient d'être glo-
rieux. Le moindre de ces artistes serait réputé aujourd'hui
un grand génie, et tel qui s'en targue ferait fort piètre
figure parmi cette populace de talents.
Bn rendant compte de l'Académie des beaux-arts, nous
avons exprimé toute notre admiration pour cette merveil-
leuse école gothique des Vivarisi, des Basait!^ des Ca3:^^<^
5S98 VOYAGE EN ITAUB.
cio, des Jean et Gentil Bellin, qui, à tout le sentiment
d'ibidré Hanlegna, de Perugin et d'Albert Durer, joint
un coloris où déjà se pressent Giorgione. Mais parmi les
peintres de la décadence, qui se déclare dès la mort du
Titien, quelle fécondité, quelle facilité, quelle dépense
d'invention, d'esprit et de couleur !
Écrire leurs noms ici ne réveillerait aucune idée; il fau-
drait y joindre l'analyse de leur œuvre immense, innom-
brable, caractériser leurs manières diverses, reconstruire
leur biographie, les recomposer de toutes pièces. C'est
un travail que nous ferons peut-être et qui nous a sou-
vent tenté; mais pour cela il faudrait dix ans de séjour à
Venise : c'est ce qui nous déterminerait à l'entrepren-
dre. Églises, palais, ils ont tout couvert de fresques et de
peintures ; ils ont profité de la moindre place laissée vide
par Tintoret.
Ce qu'on ne sait pas assez, c'est que Venise regorge
de sculptures, de bas-reliefs, de figures de marbre et de
bronze du plus rare mérite, œuvres de statuaires égaux i
ses peintres, et dont on ne parle jamais, nous ignorons
pourquoi. Nous avons nommé quelques-uns de ces artis-
tes ; mais qui voudrait la liste complète aurait à lire une
litanie furieusemente longue. Que la gloire humaine est
capricieuse !
Qui parle maintenant de Vittoria, d'Aspetti, de Leo-
pardo, de Sansovino et de tant d'autres sculpteurs?
XXVIl
PADOUE
A présent, quoique cela nous coûte, il faut partir. Pa-
doue, la ville d'Ezzelin et d'Ângelo, nous appelle. Adieu
cher campo San-Hosé, où nous avons passé de si douces
heures ; adieu les couchers du soleil derrière la Sainte,
les effets de lune sur le grand canal, les belles filles blon-
des des jardins publics, les gais dîners sous les pampres
de Quintavalle ; adieu le bel art et la splendide peinture,
les palais romantiques du moyen âge et les façades grec-
ques de Palladio ; adieu les tourterelles de Saint-Marc ;
adieu les goélands de la lagune, les bains de mer sur la
plage du Lido, les promenades à deux dans les gondoles ;
adieu Venise, et si c'est pour toujours, adieu ! comme di-
sait lord Byron du haut de sa lèvre dédaigneuse.
Le chemin de fer nous emporte, et déjà la Vénus de
FAdriaque a replongé son corps rose et blanc sous l'azur
de la mer.
Sortir de gondole pour monter en chemin de fer est
une action discordante. Ces deux mots ne semblent pas
faits pour se trouver ensemble. L'un exprime le roman-
tisme des souvenirs, l'autre le prosaïsme de la réalité.
Zorzi de Cataro vous livre brusquement à Stepheiison.
Vous étiez h Venise et vous voilà en Angleterre ou en Amé-
900 VOYAGE £M ITALIE
rîque. Titiea! ô Paul Yéronèse! qui vous eût dit que
volro ciel de turquoise serait un jour souillé par la fu-
mée de la houille britannique, et que l'azur de vos lagu-
nes refléterait les arcades d'un viaduc? Ainsi va le inonde;
mais ici le contraste est plus sensible, car les formes des
âges disparus sont restées intactes, et le présent vit dans
la peau du passé.
Nous avions déjà parcouru cette route, mais en sens
inverse, en venant de Vérone à Venise. Un orage, écla-
tant sur nous avec éclairs, tonnerre et pluie, nous montra
sous un caractère particulièrement farouche et fantasti-
que ce pays qui, vu par un temps ordinaire, offre une
suite de campagnes bien cultivées, coupées de canaux,
guirlandées de pampres courant joyeusement d'un arbre
à l'autre, de jolis lointains dentelés de collines bleues,
parsemés de villas dont la blancheur se détache sur le
vert des jardins; un aspectgras, plantureux et fertile.
Nous avions avec nous dans le wagon deux ou trois
moines d'une assez bonne touche, et quelques jeunes
abbés longs, minces, d'une gracilité toute juvénile, avec
des tôtes ovales et béates, de cette pâleur unie, de ce
ton mort, chéri des maîtres italiens, et qui ressemblaient
à des anges gothiques du Fiesole, plumés et ayant rem-
placé leur nimbe d'or par un tricorne ou un chapeau de
Basile.
L'un deux rappelait exactement le portrait de Raphaël ;
mais l'œil hébété n'avait pas l'étincelle, et la bouche
s'ouvrait vaguement en un sourire niais; sans cela, il eût
été d'une beauté pai faite. La vue de ces séminaristes nous
fit penser qu'en France l'adolescent n'existait pas. Cette
transition charmante de l'enfance à la jeunesse manque
totalement chez nous. Entre le hideux gamin de colléo^e
à grosses mains rouges, à tournure dégingandée, et le
gaillard qui se rase ou porte une barbe, il n'y a rien. L'é-
plièbcgrec, le yaloulcd algérien, le ragazzo italien, le
muchacho espagnol, comblent de leur grâce jeune et de
VDYAGi EN ITALIE. SOI
leur beauté encore indécise entre les dAix sexes, la lacune
qui sépare l'enfant de l'homme. Il serait curieux de re-
chercher pourquoi nous sommes privés de cette nuance ;
car il y a quelques beaux adolescents anglais, un peu da-
dais peut-être, à cause de la veste et du pantalon à la ma-
telote qu'on les condamne à porter.
Tout en rêvant à ce problème de physiologie, nous ar-
rivâmes au débarcadère : dix lieues sont bientôt dévorées,
même sur un railway italien. Là une foule de faquins et de
cochers nous attendaient à la descente, avec des cris et des
gesticulations féroces ; ils se disputaient les voyageurs
et les bagages, comme jadis les cochers de coucou sur la
place de la Concorde, ou les robeïroou d'Avignon sur le
quai du Rhône. L'un vous prend un bras, l'autre une
jambe ; on vous soulève de terre, et, si vous n'êtes pas as-
sez robuste pour calmer cette ardeur par quelques bonnes
gourmades, vous courrez risque d'être écartelé comme un
régicide et tiré à quatre portefaix.
Une vingtaine de calèches, cabriolets, berlingots et au-
tres véhicules, stationnaient à la porte du débarcadère.
Cela nous surprit et nous réjouit de voir des chevaux et
des voitures. 11 y avait près de deux mois, si l'on excepte
le cheval de Hurano, que cela ne nous était arrivé.
Nous louâmes une calèche pour nous porter, nous et no-
tre malle, jusqu'à Padoue,qui est à une petite distance du
chemin de fer. Déshabitué que nous étions de tout vacarme
de ce genre par la locomolion silencieuse de Venise, le
fracas des roues et le piétinement des chevaux nous as-
sourdissaient et nous étaient insupportables ; il nous fal-
lut plusieurs jours pour nous y refaire.
Padoue est une ville ancienne et qui fait assez fîère mine
à l'horizon avec ses clochers, ses dômes et ses vieilles
murailles sur lesquelles courent et frétillent au soleil des
myriades de lézards. Placé trop près d'un centre qui tire
la vie à soi, Padoue est une ville morte et qui a l'air pres-
que désert. Ses rues, bordées de .deux rangées d'arcades
302 VOYAGE EN ITUIE.
basses, sont tristes, et rien n'y rappelle l'architectare élé*
gante et gracieuse de Venise. Les constructions lourdes,
massives, ont un sérieux un peu rechigné, et ces porches
sombres au bas des maisons ressemblent à des boudies
noires qui bâillent d'ennui.
On nous conduisit à une vaste auberge, établie proba-
blement dans quelque ancien palais, et dont ^les grandes
salles, déshonorées par de vulgaires usages, avaient dâ
voir jadis meilleure compagnie. C'était un vrai voyage que
d^aller du vestibule à notre chambre par une foule d'es-
caliers et de corridors ; il aurait fallu une carte ou un fil
d'Ariane pour s'y retrouver.
Nos fenêtres s'ouvraient sur une vue assez agréable:
une rivière coulait au pied de la muraille, la Brenta ou le
Bacchiglione, nous ne savons lequel, car tous les deux
arrosent Padoue. Les bords de ce cours d'eau étaient
garnis de vieilles maisons et de longs murs par-dessus
lesquels se projetaient des arbres ; des estacades assex
pittoresques, d'où des pêcheursjetaient la ligne avec cette
patience qui les caractérise en tous pays, des baraques
avec des filets et des linges pendus aux fenêtres pour sé-
cher, formaient, sous un rayon de lumière égratignée, un
joli motif d'aquarelle.
Après le dîner, nous allâmes au café Pedrocchi, célèbre
dans toute l'Italie par sa magnificence. Rien n'est plus
monumentalement classique. Ce ne sont que piliers, que
colonnes, qu'oves et que palmettes, dans le genre Percier
et Fontaine, le tout très-grand et très en marbre. Ce
qu'il y a de plus curieux, ce sont d'immenses cartes géo-
graphiques formant tapisserie et représentant les diverses
parties du monde sur une énorme échelle. Cette décora-
tion un peu pédantesque donne à la salle un air académi-
que, et l'on s'étonne de ne pas voir une chaire à la place
du comptoir, avec un professeur en robe au lieu d'un
maître limonadier. Après cela, comme Padoue est une
ville universitaire, il n'est pas mauvais que les étu-
VOYAGE EN ITALIE. 3V3
diants puissent continuer leurs cours en prenant leur café
ou leur glace.
L'Université de Padoue a été célèbre autrefois. Au trei-
zième siècle, dix-huit mille jeunes gens, tout un peuple
d'écoliers, suivaient les leçons de ses savants professeurs
au nombre desquels figura plus tard Galilée, dont on y
eonserve une vertèbre comme une relique, relique d'un
martyr qui a souffert pour la vérité. La façade de l'Uni-
yersitè est fort belle ; quatre colonnes doriques lui don-
nent l'air sévère et monumental ; mais la solitude s'est
faite dans les classes, où Ton compte aujourd'hui mille
étudiants à peine.
L'affiche du théâtre annonçait le Barbier de Séville^ de
Bossini, et un ballet du cru : l'emploi de notre soirée était
trouvé. La salle était fort simple ; les décorations sem-
blaient peintes par un vitrier en goguette, et rappelaient
ces comédies de carton dont s'amusent les enfants. Mais les
acteurs avaient des voix fraîches et ce goût naturel qui ca-
ractérise les moindres chanteurs italiens. La Rosine était
jeune et charmante, et le Basile rappelait Tamburini par
la profondeur de sa basse-taille.
L'air de la Calomnie fut aussi bien chanté qu'il eût pu
l'être sur un théâtre de premier ordre.
Mais, ce qui était vraiment étrange, c'était le ballet,
composé dans un genre fossile et antédiluvien le plus di-
vertissant du monde; nous nous vîmes reporté, comme
par magie, aux beaux temps du mélodrame classique, à
la pure école de Guilbert de Pixérécourt et de Caigniez ;
le scénario rappelait les Aqueducs de Cosenza, Roberit,
chef de brigands j le Pont du Torrent, et autres chefs-
d'œuvre oubliés de la génération actuelle. C'était une his-
toire de voyageur égaré dans les bois, d'auberge coupe-
gorge, de jeune fille sensible et de bandits habillés en
cosaques, avec d'immenses pantalons rouges, des barbes
formidables, et un arsenal de coutelas et de pistolets dans
la ceinture, le tout entremêlé de danses eî d<^ ^^tcS^^Ss^
504 YOTiGE EN ITALIE.
réglés, au briquet et à la hache, comme aux temps les
plus glorieux des Funambules, avant que ChampBenry
eût importé la littérature sur ce tréteau naïf.
Un bel officier traversait ces aventures terribles' avec
Théroïsme obligé de tout jeune premier, suivi du Jocrisse
sacramentel. Mais, singulière imagination, ce Jocrisse
était un soldat de la vieille garde, revêtu d*un unifonne
en haillons, grimé comme un macaque, orné d*un nez
rouge sortant d'une broussaille de moustaches et de favo-
ris gris, et percé d'un œil enfoui dans une patte d*oie de
rides tracées au charbon. Le comique de la chose portait
sur les transes perpétuelles au moindre bruit de feuilles,
les coliques et les claquements de dents du soldat de la
vieille garde, fou de terreur et de lâcheté. Faire de ce type
de bravoure un idéal de poltronnerie, représenter un gro-
gnard de la grande armée avec les anxiétés du Pierrot des
pantomimes, nous parut une fantaisie hasardée et d'im
goût détestable. Notre chauvinisme en fut exaspéré, et il
nous fallut penser au rôle que le cirque Olympique fait
jouer aux Prussiens pour nous calmer.
Le lendemain nous allâmes visiter la cathédrale dédiée
à saint Antoine, qui jouit à Padoue du même crédit que
saint Janvier à Naples. C'est le Genim lociy le saint vénéré
par-dessus tous. U ne faisait pas moins de trente miracles
par jour, s'il faut en croire Casanova. C'était bien mériter
son surnom de thaumaturge ; mais ce zèle prodigieux
s'est beaucoup ralenti. Pourtant le crédit du saint n'en est
pas moins diminué, et l'on commande tant de messes à
son autel, que les prêtres de la cathédrale et les jours de
l'année n'y peuvent suffire. Pour liquider les comptes, le
pape a permis, au bout de Fan, de dire des messes dont
chacune en vaut mille ; de cette façon saint Antoine ne
fait pas banqueroute à ses fidèles.
Sur la place qui avoisine la cathédrale, s^élève une belle
statue équestre de Donatello, en bronze, la première qu'on
ait fondue depuis l'antiquité et qui représente un chef de
fOYAGE EN ITALIE. 305
condottieri, Gattamelala, un brigand qui à coup sûr ne
méritait pas cet honneur. Mais Tartiste lui a donné une
superbe prestance et une fière tournure avec son bâton
d'empereur romain, et cela suffit pleinement.
L'église de Saint-Antoine se compose d'une agrégation
de coupoles et de clochetons et d'une grande façade en
briques, à fronton triangulaire au-dessous duquel règne
une galerie à ogives et à colonnes ; trois petites portes,
percées dans de hautes arcades, répondent aux trois nefs.
L'intérieur est excessivement riche, encombré de chapelles
et de tombeaux de différents styles. On y voit des échan-
tillons de l'art de toutes les époques, depuis l'art naïf,
religieux et délicat du moyen âge, jusqu'aux fantaisies les
plus chiffonnées de l'art rococo. Nous avons remarqué
une chapelle pompadour des plus galantes ; des anges en
perruque y jouent de la pochette comme des maîtres à
danser, et font un avant-deux sur des nuages. Il ne leur
manque que du rouge et des mouches. Ce qu'il y a de plus
curieux, c'est un tombeau en marbre noir et blanc, dans
le même goût évaporé et folâtre. La mort y fait la coquette,
et, de ses dents déchaussées, sourit comme la Guimard
après une pirouette. Elle se démanche amoureusement et
avance avec grâce ses tibias décharnés. Nous n'aurions
lamais imaginé qu'un squelette fût si badin.
Heureusement, la généalogie de Jésus-Christ de Giotto,
et la Madone du même peintre, donnée par Pétrarque,
corrigent un peu cette gaieté intempestive, et le sérieux
catholique reprend ses droits dans des tombes du quator-
zième et du quinzième siècle, sur lesquelles s'allongent
gravement de roides statues aux mains jointes.
Le cloître qui attient à l'église est pavé de dalles funè-
bres, et ses murs disparaissent sous les monuments sépul-
craux dont ils sont plaqués ; nous lûmes un certain nom-
bre de ces épitaphes, qui étaient fort belles. Les Italiens
ont gardé, de leurs ancêtres, le secret du latin lapidaire.
Sainte-Justine est une énorme église avec \u\<i Iîw^^^^
ChA
306 fOYAGE EN ITALIE.
nue et une architecture intérieure d'une sobriété en-
nuyeuse et pauvre. Il faut du bon goût, mais pas trop, et
nous préférons encore à ce néant Texubérance folle et les
contoumements excessifs du rococo. Dn beau tableau
d*autel, de Paul Yéronèse, relève cette misère.
Si l'église est plate et sans caractère, on n*en peut dire
autant des deux monstres gigantesques qui la gardent,
couchés sur son escalier comme des dogues fidèles. Ja-
mais Chimère japonaise n'eut un aspect plus effrayant et
plus terrible que ces animaux fantastiques, espèces de
griffons hideux, à la croupe de lion, aux ailes d'aigle, à
la tête stupide et féroce, terminée par un bec mousse percé
d'obliques narines comme celui de la tortue. Ces bê-
tes monstrueuses tiennent serré contre leur poitrine,
entre leurs pattes griffues, un guerrier à cheval, capara-
çonné d'une armure du moyen âge, qu'elles écrasent avec
une pression lente, tout en regardant vaguement quelque
part, comme la vache dont parle Victor Hugo, et sans
s'inquiéter autrement des efforts convulsifs du myrmidon
ainsi broyé.
Que signifie ce chevalier pris avec sa monture dans les
serres inéluctables de ces monstres accroupis ? Quel mythe
est caché sous cette sombre fantaisie sculpturale? Ces
groupes illustrent-ils quelque légende ou sont-ils tout
simplement de sinistres hiéroglyphes de la fatalité ? C'est
ce que nous n'avons pas pu deviner, et c'est ce que pe>
sonne n'a su ou n'a voulu nous dire. L'autre jour, en
feuilletant l'album que le prince Soltykoff a rapporté de
rinde, nous avons trouvé dans les propylées d'une pagode
hindoue des monstres identiques, étouffant aussi un
homme armé contre leur poitrail.
Quel que soit le sens de ces groupes effrayants, on y
devine confusément de vagues souvenirs d'anta^'onismes
cosmogoniques et de luttes entre les deux principes (b
bien et du ma\ •. c'e^lkTvm^w^N^mo^eur d'Oromaze, oi
Shiva terrassî\ul\J\^\\wow-^\\x"s.\iM^, ^'^^^s.X^^^^s^^^^d
T0TÂ6E EN ITALIE. 307
cathédrale de Ferrare, nous avons vu deux de ces Chimères,
qui cette fois écrasaient des lions.
Une chose qu'il ne faut pas négliger quand on passe &
Pàdoue, c'est d'aller visiter l'ancienne église de FArena,
située au fond d*un jardin d'une végétation touffue et
luxuriante, où certes on ne la devinerait pas si l'on n'était
averti.
Cette église est entièrement peinte à l'intérieur par
fiiotto. Aucune colonne, aucune nervure, aucune division
architecturale n'interrompt cette vaste tapisserie de fres-
ques : l'aspect général est doux, azuré, étoile commp un
beau ciel calme ; l'outremer domine et fait 1^ ton local ;
trente compartiments de grande dimension, indiqués par
de simples traits, contiennent la vie de la Vierge et celle
de son divin Fils dans tous leurs détails : on dirait les
illustrations en miniature d'un missel gigantesque. Lés
personnages, par de naïfs anachronismes bien précieux
pour l'histoire, sont habillés à la mode du temps où pei-
gnait Giotto.
Au-dessous de ces compositions d'une suavité charmante
et du sentiment religieux le plus pur, une plinthe peinte
montre les sept péchés capitaux symbolisés d'une manière
ingénieuse, et d'autres figures allégoriques d'un fort bon
style ; un paradis et un enfer, sujets qui préoccupaient
beaucoup les artistes de cette époque, complètent cet en-
semble merveilleux. Il y a dans ces peintures des détails
bizarres et touchants; des enfants sortent de leurs petits
cercueils pour monter au paradis avec un empressement
joyeux, et s'élancent pour aller jouer sur les gazons fleuris
du jardin céleste ; d'autres tendent les mains à leurs mè-
res à demi ressuscitées. On peut faire aussi la remarque
que tous les diables et les vices sont obèses, tandis que
les anges et les vertus sont fluets, élancés. Le peintre
marque ainsi la prépondérance de la matière chez les uns
et de Tcsprit chez les autres.
Nous devons consigner ici une tem^e^^ ^^^îi^^^^j^^^
308 ÎOYâGE en ITALIE.
physiologique. Le type des Padouanes diffère beaucoup de
celui des Vénitiennes, malgré le voisinage des deux villes;
leur beauté est plus sévère et plus classique : d'épais che-
veux bruns, des sourcils marqués, un regard sérieux et
noir, un teint d'une pâleur olivâtre, un ovale un peu em-
pâté rappellent les grands traits de la race lombarde ; la
haute noire dont ces belles filles s'encadrent le visage,
leur donne, lorsqu'elles filent en silence le long des arca-
des désertes, un air superbe et farouche qui contraste
avec le vague sourire et la facile grâce vénitienne.
Voyez encore, sur la piazza Salone, le Palais de Justice,
vaste édifice dans un style moresque, avec des galeries,
des colonneltes, des créneaux denticulés, qui contient la
plus grande salle qui soit peut-êlre au monde, et rappelle
Tarchitecture du palais ducal de Venise ; et à la Scuola
del Santo, de glorieuses fresques de Titien, les seules que
Ton <;onnaisse de ce grand peintre, et vous n'aurez pas
grand regret de quitter Padoue.
On y montre encore les instruments de torture, cheva-
lets, estrapades, pinces, tenailles, brodequins, roues den-
telées, scies, couperets, dont faisait usage sur ses victimes
Ezzelin, le plus fameux tyran qui ait existé, et auprès de
qui Angelo n'est qu'un ange de douceur. Nous avions une
lettre pour l'amateur qui conserve cette bizarre collection,
faite pour un musée de bourreau. Nous ne le trouvâmes
pas, à notre grand regret, et nous partîmes le même soir
pour Rovigo, nous arrachant avec peine à ce doux
royaume Lombardo- Vénitien, à qui rien ne manque,
hélas! sinon la liberté...»
XXVIII
FERRARE
Un omnibus conduit en quelques Heures de Padoue à
Rovigo, où Ton arrive le soir. En attendant notre souper,
nous errâmes à travers les rues de la ville, éclairées par
un clair de lune argenté qui perntettait de discerner la
silhouette des monuments ; des arcades basses comme
celles de l'ancienne place Royale à Paris régnent le long
des rues, et avec leurs alternatives de clair et d'ombre
forment de longs cloîtres qui rappelaient ce soir-là l'effet
de la décoration de l'acte des nonnes de Robert le Diable.
De rares passants filaient silencieux comme des ombres ;
quelques chiens plaintifs aboyaient à la lune, et la ville
paraissait déjà endormie : toutes les fenêtres étaient
éteintes, à l'exception de quelques cafés éclairés, où des
habitués, l'air ennuyé et somnolent, consommaient une
glace, une demi-tasse ou un verre d'eau à petites cuille-
rées, à lentes gorgées, sagement, méthodiquement, se re-
prenant souvent pour lire un insignifiant article de Diario
censuré, comme des gens qui ont beaucoup d'heures à dé-
penser et tâchent d'atteindre l'instant d'aller se coucher.
Le matin on nous fit grimper dès l'aurore da!c«»^«^fc ^^^
pèce de guimbarde qui tient le mïVvevx «aVt^ \^ ^^^^3çv^
française et la tartane yalencietme. \ie^ no^^%«»^ ^^^^
510 VOYAGE EN ITAUB.
cats placeraient ici une élégie pathétique sur ^inconfo^
tabilité de ces sortes de véhicules ; mais la galère espa-
gnole et la poste courue en charrette par les plus
abominables chemins du monde nous ont rendu très-phi-
losophe à Tendroit de ces petits inconvénients. D'ailleurs,
ceux qui veulent avoir toutes leurs aises n*ont qu*à rester
chez eux. Un coupé d'Erler roulant sur le macadam des
Champs-Elysées est infiniment plus moelleux, et il est
incontestable qu*on dîne mieux chez les frères Provençaux
que dans les hôtelleries de grande route.
Le trajet de Rovigo à Ferrare n'a rien de bien pittores-
que : des terres plates, des champs cultivés, des arbres
du Nord; on pourrait se croire dans un. département de
France.
L'on traverse le Pô, qui roule des eaux jaunâtres et
dont les rives basses et dépouillées rappellent vaguement
celles du Guadalquivir au-dessous de Séville. Le fougueux
Éridan, privé du tribut des fontes de neige, avait l'air
assez calme et débonnaire pour le moment.
Le Pô sépare la Romagne des États lombardo-vénifiens,
et la douane vous attend à la sortie du bac.
On se plaint en général beaucoup des douanes italiennes
et de leurs interminables vexations. Nous avouerons
qu'elles ont toujours feuilleté notre mince bagage avec
moins de méticulosité, certes, que ne l'eussent fait des
douanes françaises en pareille occasion ; il est vrai que
nous avons toujours livré nos clefs d'un air insouciam-
ment gracieux et déployé notre passe-port, toutes les fois
que nous en avons été requis, avec la célérité et la poli-
tesse du singe Pacolet.
La douane romagnole, après avoir négligemment tra-
cassé nos chemises et nos chaussettes, voyant que nous ne
transportions pas d'autre littérature qu'un guide-Ri-
chard, livre superlativement bénin et peu subversif, re-
ferma notre malle avec magnanimité et nous permit de la
façon la plus clémente de continuer notre voyage.
VOYAGE EN ITALIE. 311
' Nous avions dans la voiture deux prêtres assez âgés,
gros, gras, courts, avec des teints huileux et jaunes, des
barbes rasées dont les tons bleuâtres montaient jusqu'aux
ponunettes, et qui portaient sans le savoir le costume du
Basile de Beaumarchais, aussi exagéré que les grimes
croient le caricaturer sur le théâtre. Chez nous le costume
ecclésiastique a presque disparu. Les prêtres en France se
sécularisent tant qu'ils peuvent; bien peu, depuis les ré^
volutions de Juillet et de Février, portent franchement la
soutane dans la rue. Un chapeau à larges bords, des ha-
bits noirs de coupe antique, des redingotes longues, un
manteau de couleur sombre, leur composant un costume
mixte entre la religion et le siècle, qui ressemble assez à
celui d'un quaker ou d'un homme sérieux revenu des élé-
gances de la toilette. Us ne sont prêtres que furtivement,
et ce n'est qu'à l'église qu'ils revêtent les insignes sacer-
dotaux. En Italie, au contraire, ils se carrent et se prélas-
sent dansleur caractère, prennent le haut du pavé, sont
partout comme chez eux, développent leur mouchoir avec
ampleur, se mouchent et toussent bruyamment, eu per-
sonnes à qui tous égards sont dus et qui ne se doivent
point gêner.
Ceux-ci avaient pris les meilleures places de la voiture,
que nous ,leur eussions cédées avec la déférence que mé-
ritaient leur âge et leur état, et ils s'y étalaient large-
ment, bien qu'ils les eussent usurpées sans le moindre
mot d*excuse et le plus léger souci de nos aises et de notre
confort. Il est vrai que nous étions sur les États du Pape,
où le prêtre règne en maître absolu, ayant à la fois le ciel
et la terre, les clefs de l'autre monde et de celui-ci, pou-
vant vous damner et vous faire pendre, tuer votre âme et
votre corps. La conscience de cet énorme pouvoir, le plus
grand qui fut jamais, donne aux prêtres de ce pays une
sécuriié, un aplomb, une aisance magistrale et souveraine
dont on n'a aucune idée dans les pays du Nord.
Nos deux curés, car tel était probablement leur grade
312 TOYAGE EN ITALIE.
dans la hiérarchie ecclésiastique, échangeaient entre eux
de rares et mystérieuses paroles avec cette réserve et cette
prudence qui n'abandonnent jamais le prêtre devant les
laïques, ou bien ils dormaient ou marmottaient le latin de
leur bréviaire dans des volumes à couvertures brunes, à
tranches rouges divisées par des signets; nous ne croyons
pas que, dans toute la route, il leur soit arrivé de regarder
une fois le paysage par la portière ; était-ce qu'ils le con-
naissaient ou craignaient- ils les distractions du monde ex-
térieur, le charme de cette nature étemelle derrière la-
quelle se cache le grand Pan de Tantiquité, que le moyen
âge catholique s'est obstiné à prendre pour le diable ?
Cette compagnie, respectable assurément, mais dont la
froideur morne nous glaçait, nous quitta à Ferrare. Ces
figures blafardes dans ces vêtements noirs faisaient res-
sembler un peu notre carrosse à une voiture d'enterre-
ment, et nous les vîmes partir avec plaisir.
Ferrare s'élève solitairement au milieu d'un pays plat
plus riche que pittoresque. Quand on y pénètre par la
grande rue qui conduit à la place, l'aspect de la ville
est imposant et monumental. Uii palais avec un grand es-
calier occupe l'angle de ce vaste terrain ; il doit servir de
palais de justice ou de maison de ville, car des gens
de toutes classes entraient et sortaient par ses larges
portes.
Pendant que nous errions dans la rue, satisfaisant notre
curiosité aux dépens de notre appétit et dérobant à l'heure
accordée pour notre déjeuner quarante minutes pour ré-
galer nos yeux et remplir nos devoirs de voyageur, une
apparition étrange se dressa subitement devant nous»
aussi inattendue que peut l'être un fantôme en plein midi :
c'était une espèce de spectre masqué de noir, la tête en-
gloutie dans une cagoule noire, le corps drapé d'un froc
ou plutôt d'un domino violet liséré de rouge, ayant une
croix rouge sur l'épaule, un crucifix de cuivre jaune
pendu au cou, une ceinture rouge, et secouant silencieu-
VOYAGE EN ITALIE. 315
sèment un petit coffre de bois, un tronc portatif qui ren-
dait un bruissement de billon.
Cet épouvantaii, qui n'avait de \ivant que les yeux
qu'on voyait briller par les trous du masque, hocha deux
ou trois fois devant nous sa tirelire où, tout épouvanté,
nous laissâmes couler une poignée de bajoques, sans sa-
voir pour quelle œuvre de charité mendiait ce lugubre
quêteur. 11 reprit son chemin sans mot dire, avec un
froissémenlde ferraille et de monnaie très-sinistre et très-
funèbre, tendant sa boîte où chacun s'empressait d'en-
fouir une menue pièce.
Nous demandâmes à quel ordre appartenait ce fantôme
plus effrayant que les moines et les ascètes de Zurbaran,
qui promenait ainsi l'effroi des visions nocturnes à la
pure lumière du soleil et réalisait dans la rue le cauche-
mar des sommeils pénibles. On nous dit que c'était un pé-
nitent de la confrérie de la Mort, quêtant pour acheter des
bières et dire des messes à de pauvres diables qu'on allait
fusiller le jour même, des brigands ou des républicains,
nous ne savons plus lequel. Ces pénitents se donnent la
triste et charitable mi^'sion d'accompagner les condamnés
à mort au lieu du supplice, de les soutenir dans leurs
suprêmes angoisses, d'enlever de l'échafaud le corps mu-
tilé, de le coucher au cercueil et de lui procurer une sé-
pulture chrétienne; Ce sont des gens de la ville qui se dé-
vouent par pitié à ces pénibles fonctions et mêlent ainsi
un élément tendre, quoique voilé et masqué, aux impla-
cables et froides immolations de la justice. Ces spectres
empêchent un peu le patient de voir le bourreau. C'est la
timide protestation de l'Humanité. Souvent ces sœurs de
charité de l'échafaud se trouvent mal et sont plus trou-
blées que le supplicié lui-même. ?"
Ce n'est pas ici le lieu de discuter le plus ou moins de
légitimité de la peine de mort ; des voix plus écoutées que ^
la nôtre ont développé avec beaucoup d'éloquence et de
logique les raisons pour et contre. Mais, puisque cette
504 VOYAGE EN ITALIE.
réglés, au briquet et à la hache, comme aux temps les
plus glorieux des Funambules, avant que Ghamp&eury
eût importé la littérature sur ce tréteau naïf.
Un bel officier traversait ces aventures terribles' avec
Théroïsme obligé de tout jeune premier, suivi du Jocrisse
sacramentel. Mais, singulière imagination, ce Jocrisse
était un soldat de la vieille garde, revêtu d*un uniforme
en haillons, grimé conune un macaque, orné d'un nex
rouge sortant d'une broussaille de moustaches et de favo-
ris gris, et percé d'un œil enfoui dans une patte d'oie de
rides tracées au charbon. Le comique de la chose portait
sur les transes perpétuelles au moindre bruit de feuilles,
les coliques et les claquements de dents du soldat de la
vieille garde, fou de terreur et de lâcheté. Faire de ce type
de bravoure un idéal de poltronnerie, représenter un gro-
gnard de la grande armée avec les anxiétés du Pierrot des
pantomimes, nous parut une fantaisie hasardée et d'un
goût détestable. Notre chauvinisme en fut exaspéré, et il
nous fallut penser au rôle que le cirque Olympique fait
jouer aux Prussiens pour nous calmer.
Le lendemain nous allâmes visiter la cathédrale dédiée
à saint Antoine, qui jouit à Padoue du même crédit que
saint Janvier à Naples. C'est le Genius lociy le saint vénéré
par-dessus tous. Il ne faisait pas moins de trente miracles
par jour, s'il faut en croire Casanova. C'était bien mériter
son surnom de thaumaturge; mais ce zèle prodigieux
s'est beaucoup ralenti. Pourtant le crédit du saint n'en est
pas moins diminué, et l'on commande tant de messes à
son autel, que les prêtres de la cathédrale et les jours de
l'année n'y peuvent suffire. Pour liquider les comptes, le
pape a permis, au bout de l'an, de dire des messes dont
chacune en vaut mille ; de cette façon saint Antoine ne
fait pas banqueroute à ses fidèles.
Sur la place qui avoisine la cathédrale, s'élève une belle
statue équestre àô Y^owaXeWo , e.w>ù^Qmfe A^^^^xs^^^^ qp'oB
ail fondue depuis YanWcpiV^ ^V ^\^«^^^'^^o\ft.>M^^s5^>&^
fOYAGE EN ITUie. 505
condottieri, Gattamelala, un brigand qui à coup sûr ne
méritait pas cet honneur. Mais l'artiste lui a donné une
superbe prestance et une fîère tournure avec son bâton
d'empereur romain, et cela suffit pleinement.
L'église de Saint-Antoine se compose d'une agrégation
de coupoles et de clochetons et d'une grande façade en
briques, à fronton triangulaire au-dessous duquel règne
une galerie à ogives et à colonnes ; trois petites portes,
percées dans de hautes arcades, répondent aux trois nefs.
L'intérieur est excessivement riche, encombré de chapelles
et de tombeaux de différents styles. On y voit des échan-
tillons de l'art de toutes les époques, depuis l'art naïf,
religieux et délicat du moyen âge, jusqu'aux fantaisies les
plus chiffonnées de l'art rococo. Nous avons remarqué
une chapelle pompadour des plus galantes ; des anges en
perruque y jouent de la pochette comme des maîtres à
danser, et font un avant-deux sur des nuages. Il ne leur
manque que du rouge et des mouches. Ce qu'il y a de plus
curieux, c'est un tombeau en marbre noir et blanc, dans
le même goût évaporé et folâtre. La mort y fait la coquette,
et, de ses dents déchaussées, sourit comme la Guimard
après une pirouette. Elle se démanche amoureusement et
avance avec grâce ses tibias décharnés. Nous n'aurions
Jamais imaginé qu'un squelette fût si badin.
Heureusement, la généalogie de Jésus-Christ de Giotto,
et la Madone du même peintre, donnée par Pétrarque,
corrigent un peu cette gaieté intempestive, et le sérieux
catholique reprend ses droits dans des tombes du quator-
zième et du quinzième siècle, sur lesquelles s'allongent
gravement de roides statues aux mains jointes.
Le cloître qui altient à l'église est pavé de dalles funè-
l>res, et ses murs disparaissent sous les monuments sépul-
^sraux dont ils sont plaqués ; nous lûmes un certain nom-
Are de ces épitaphes, qui étaient fort belles. \^e^ \v^vk«>&
.^>nt gardé, de leurs ancêtres, le secrel à\x\aS\w \iK^\<^^vcçi^
Sainte-Jusline esl une énorme èç;\Vse asee. ww^ ^^^^^^
306 fOYÂGE EN ITALIE.
nue et une architecture intérieure d'une sobriété en-
nuyeuse et pauvre. Il faut du bon goût, mais pas trop, et
nous préférons encore à ce néant l'exubérance folle et les
contournements excessifs du rococo. Dn beau tableau
d*autel, de Paul Yéronèse, relève cette misère.
Si l'église est plate et sans caractère, on n'en peut dire
autant des deux monstres gigantesques qui la gardent,
couchés sur son escalier comme des dogues fidèles. Ja-
mais Chimère japonaise n'eut un aspect plus effrayant et
plus terrible que ces animaux fantastiques, espèces de
griffons hideux, à la croupe de lion, aux ailes d'aigle, à
la tête stupideet féroce, terminée par un bec mousse percé
d'obliques narines comme celui de la tortue. Ces bê-
tes monstrueuses tiennent serré contre leur poitrine,
entre leurs pattes griffues, un guerrier à cheval, capara-
çonné d'une armure du moyen âge, qu'elles écrasent a^ec
une pression lente, tout en regardant vaguement quelque
part, comme la vache dont parle Victor Hugo, et sans
s'inquiéter autrement des efforts convulsifs du myrmidon
ainsi broyé.
Que signifie ce chevalier pris avec sa monture dans les
serres inéluctables de ces monstres accroupis? Quel mythe
est caché sous cette sombre fantaisie sculpturale? Ces
groupes illustrent-ils quelque légende ou sont-ils tout
simplement de sinistres hiéroglyphes de la fatalité? C'est
ce que nous n'avons pas pu deviner, et c'est ce que pe^
sonne n'a su ou n'a voulu nous dire. L'autre jour, en
feuilletant Falbum que le prince Soltykoff a rapporté 4
rinde, nous avons trouvé dans les propylées d'une pagoi
hindoue des monstres identiques, étouffant aussi m
homme armé contre leur poitrail.
Quel que soit le sens de ces groupes effrayants, on jj
devine confusément de vagues souvenirs d'anta^'onismesl
cosmogoniques et de luttes entre les deux principes W
bien et du mal : c'est Arimane vainqueur d'Oromaze, <«
Shiva terrassant Wislinou. Plus tard, sous le porche dei
\OXkQi& EN rrALIB. 307
cathédrale de Ferrare, nous avons vu deux de ces Chimères,
qui cette fois écrasaient des lions.
Une chose qu*il ne faut pas négliger quand on passe à
Pàdoue, c'est d^aller visiter Tancienne église de l'Ârena,
située au fond d*un jardin d'une végétation touffue et
luxuriante, où certes on ne la devinerait pas si l'on n'était
averti.
Cette église est entièrement peinte à l'intérieur par
fiiotto. Aucune colonne, aucune nervure, aucune division
architecturale n'interrompt cette vaste tapisserie de fres-
ques : l'aspect général est doux, azuré, étoile commp un
beau ciel calme ; l'outremer domine et fait le| ton local ;
trente compartiments de grande dimension, indiqués par
de simples traits, contiennent la vie de la Vierge et celle
de son divin Fils dans tous leurs détails : on dirait les
illustrations en miniature d'un missel gigantesque. Lés
personnages, par de naïfs anachronismes bien précieux
pour l'histoire, sont habillés à la mode du temps où pei-
gnait Giotto.
Au-dessous de ces compositions d'une suavité charmante
et du sentiment religieux le plus pur, une plinthe peinte
montre les sept péchés capitaux symbolisés d'une manière
ingénieuse, et d'autres figures allégoriques d'un fort bon
style ; un paradis et un enfer, sujets qui préoccupaient
beaucoup les artistes de cette époque, complètent cet en-
semble merveilleux. Il y a dans ces peintures des détails
bizarres et touchants; des enfants sortent de leurs petits
cercueils pour monter au paradis avec un empressement
joyeux, et s'élancent pour aller jouer sur les gazons fleuris
du jardin céleste ; d'autres tendent les mains à leurs mè-
res à demi ressuscitées. On peut faire aussi la remarque
que tous les diables et les vices sont obèses, tandis que
les anges et les vertus sont fluets, élancés. Le peintre
marque ainsi la prépondérance de la matière chez les uns
et de Tcsprit chez les autres.
Nous devons consigner ici une remarque pittoresque et
308 VOYAGE EN ITALIE.
physiologique. Le type des Padouanes diffère beaucoup de
celui des Vénitiennes, malgré le voisinage des deux villes;
leur beauté est plus sévère et plus classique : d'épais che-
veux bruns, des sourcils marqués, un regard sérieux et
noir, un teint dune pâleur olivâtre, un ovale un peu em-
pâté rappellent les grands traits de la race lombarde ; la
baûte noire dont ces belles filles s'encadrent le visage,
leur donne, lorsqu'elles filent en silence le long des arca-
des désertes, un air superbe et farouche qui contraste
avec le vague sourire et la facile grâce vénitienne.
Voyez encore, sur la piazza Salone, le Palais de Justice,
vaste édifice dans un style moresque, avec des galeries,
des colonnettes, des créneaux denticuiés, qui contient la
plus grande salle qui soit peut-être au monde, et rappelle
l'architecture du palais ducal de Venise ; et à la Scuola
del Santo, de glorieuses fresques de Titien, les seules que
l'on connaisse de ce grand peintre, et vous n*aurez pas
grand regret de quitter Padoue.
On y montre encore les instruments de torture, cheva-
lets, estrapades, pinces, tenailles, brodequins, roues den-
telées, scies, couperets, dont faisait usage sur ses victimes
Ezzelin, le plus fameux tyran qui ait existé, et auprès de
qui Angelo n'est qu'un ange de douceur. Nous avions une
lettre pour l'amateur qui conserve cette bizarre collection,
faite pour un musée de bourreau. Nous ne le trouvâmes
pas, à notre grand regret, et nous partîmes le même soir
pour Rovigo, nous arrachant avec peine à ce doux
royaume Lombardo-Vénitien, à qui rien ne manque,
hélas! sinon la liberté....
XXVIII
FERRARC
Un omnibus conduit en quelques Heures de Padoue à
Rovigo, où Ton arrive le soir. En attendant notre souper,
nous errâmes à travers les rues de la ville, éclairées par
un clair de lune argenté qui pernteUait de discerner la
silhouette des monuments ; des arcades basses comme
celles de l'ancienne place Royale à Paris régnent le long
des rues, et avec leurs alternatives de clair et d'ombre
forment de longs cloîtres qui rappelaient ce soir-là l'effet
de la décoration de l'acte des nonnes de Robert le Diable.
De rares passants filaient silencieux comme des ombres ;
quelques chiens plaintifs aboyaient à la lune, et la ville
paraissait déjà endormie : toutes les fenêtres étaient
éteintes, à l'exception de quelques cafés éclairés, où des
habitués, l'air ennuyé et somnolent, consommaient une
glace, une demi-tasse ou un verre d'eau à petites cuille-
rées, à lentes gorgées, sagement, méthodiquement, se re-
prenant souvent pour lire un insignifiant article de Diario
censuré, comme des gens qui ont beaucoup d'heures à dé-
penser et tâchent d'atteindre l'instant d'aller se coucher.
Le matin on nous fit grimper dès l'aurore dans une es-
pèce de guimbarde qui tient le milieu entre la patache
française et la tartane valencienne. Des xo^^^^^^xyc^ ^^\-
510 YOYâGE en ITALIE.
cats placeraient ici une élégie pathétique sur rinconfor-
tabilité de ces sortes de véhicules ; mais la galère espa-
gnole et la poste courue en charrette par les plus
abominables chemins du monde nous ont rendu très-phi-
losophe à l'endroit de ces petits inconvénients. D'ailleurs,
ceux qui veulent avoir toutes leurs aises n'ont qu'à rester
chez eux. Un coupé d'Erler roulant sur le macadam des
Champs-Elysées est infiniment plus moelleux, et il est
incontestable qu'on dîne mieux chez les frères Provençaux
que dans les hôtelleries de grande route.
Le trajet de Rovigo à Ferrare n'a rien de bien pittores-
que : des terres plates, des champs cultivés, des arbres
du Nord; on pourrait se croire dans un_ département de
France.
L'on traverse le Pô, qui roule des eaux jaunâtres et
dont les rives basses et dépouillées rappellent vaguement
celles du Guadalquivir au-dessous de Séville. Le fougueux
Éridan, privé du tribut des fontes de neige, avait l'air
assez calme et débonnaire pour le moment.
Le Pô sépare la Romagne des États lombardo-vénitiens,
et la douane vous attend à la sortie du bac.
On se plaint en général beaucoup des douanes italiennes
et de leurs interminables vexations. Nous avouerons
qu'elles ont toujours feuilleté notre mince bagage avec
moins de méticulosité, certes, que ne l'eussent fait des
douanes françaises en pareille occasion ; il est vrai que
nous avons toujours livré nos clefs d'un air insouciam-
ment gracieux et déployé notre passe-port, toutes les fois
que nous en avons été requis, avec la célérité et la poli-
tesse du singe Pacolet.
La douane romagnole, après avoir négligemment tra-
cassé nos chemises et nos chaussettes, voyant que nous ne
transportions pas d'autre littérature qu'un guide-Ri-
chard, livre superlativement bénin et peu subversif, re-
ferma notre malle avec magnanimité et nous permit de la
fapon la plus clémente de continuer notre voyage.
TOTAGE EN ITAUE. Sli
Nous avions dans la voiture deux prêtres assez âgés»
gros, gras, courts, avec des teints huileux et jaunes, des
barbes rasées dont les tons bleuâtres montaient jusqu'aux
pommettes, et qui portaient sans le savoir le costume du
Basile de Beaumarchais, aussi exagéré que les grimes
croient le caricaturer sur le théâtre. Chez nous le costume
ecclésiastique a presque disparu. Les prêtres en France se
sécularisent tant qu'ils peuvent; bien peu, depuis les ré^
volutions de Juillet et de Février, portent franchement la
soutane dans la me. Un chapeau à la]q;e& bords, des ha«
bits noirs de coupe antique, des redingotes longues, un
manteau de couleur sombre, leur compos^nt un costume
mixte entre la religion et le siècle, qui ressemble assez à
celui d'un quaker ou d'un homme sérieux revenu des élé-
gances de la toilette. Us ne sont prêtres que furtivement,
et ce n'est qu'à l'église qu'ils revêtent les insignes sacer-
dotaux. Ëri Italie, au contraire, ils se carrent et se prélas-
sent dansleur caractère, prennent le haut du pavé, sont
partout comme chez eux, développent leur mouchoir avec
ampleur, se mouchent et toussent bruyamment, en per-
sonnes à qui tous égards sont dus et qui ne se doivent
point gêner.
Ceux-ci avaient pris les meilleures places de la voiture,
que nous Jeur eussions cédées avec la déférence que mé-
ritaient leur âge et leur état, et ils s'y étalaient large-
ment, bien qu'ils les eussent usurpées sans le moindre
mot d'excuse et le plus léger souci de nos aises et de notre
confort. 11 est vrai que nous étions sur les États du Pape,
où le prêtre règne en maître absolu, ayant à la fois le ciel
et la terre, les clefs de l'autre monde et de celui-ci, pou-
vant vous damner et vous faire pendre, tuer votre âme et
votre corps. La conscience de cet énorme pouvoir, le plus
grand qui fut jamais, donne aux prêtres de ce pays une
sécuriié, un aplomb, une aisance magistrale et souveraine
dont on n'a aucune idée dans les pays du Nord.
Nos deux curés, car tel était probablement leur grade
XXIÏ
FLORENCC
L*Arn)ide de TÂdriaque nous avait retenu dans ses ea-
naux enchantés au delà du terme de nos prévisions, et,
quoique aucun chevalier Ubalde ne fût venu ' nous faire
rougir de notre paresse en découvrant à nos yeux le ma-
gique bouclier de diamant, il nous avait fallu partir entfn,
et, après un court séjour à Padoue, dont la tristesse nous
parut plus morne au sortir de la ville féerique de Cana-
letto, nous diriger aussi directement que possible vers
Florence, TAthènes de TKalie.
Nous regrettâmes beaucoup de ne pouvoir, en passant
àDologne, visiter l'église de la Madona de San-Luca,
édifice singulier, situé sur une montagne appelée la
Guardia, et auquel conduit un corridor formé, d'un côté,
par un mur long do trois milles, et, de l'autre, par six
cent quatre-vingt-dix arcades encadrant un merveilleux
paysage. Cet immense portique, élevé par la piété des
Bolonais, escalade les flancs de la montagne en cinq cents
quatorze marches, et conduit, des portes de la ville au
sanctuaire, les curieux et les dévots ; mais, en voya^'e
comme en tout, il tauV sîxnow ^îC\yq ^^^ %\iç.^\^v<L^^\ ^W^^^
VOYAGE £17 ITAUB 525
veut arriver, il faut choisir une ligne et la suivre, tout en
jetant un regard de regret sur ce qui vous échappe. Vou-
loir tout voir, c'est le moyen de ne rien voir. — C'est
assez de voir quelque chose.
La route de Bologne à Florence passe par l'Apennin,
cette épine dorsale de l'Italie ; — épine dorsale, en effet,
dont chaque monticule décharné est une vertèbre. —
Même sur le voyageur le plus habitué aux désappointe-
ments, il est certains noms qui exercent une influence
magique, l'Apennin est de ceux-là : on l'a vu dans
Horace et les auteurs anciens, que les études classiques
mêlent à nos premières impressions, et il est difficile
de n'avoir pas dans l'idée un Apennin tout fait, que
la vue du véritable contrarie et déforme singulière-
ment.
La chaîne apennine se compose d'une suite de mame-
lons arides, effrités, excoriés à vif, de tertres rugueux,
de collines galeuses qui ressemblent à des tas de pier-
railles et de gravats ; point de ces rochers gigantesques,
de ces cimes ardues veloutées de pins, de ces pics bai-
gnés de nuages, argentés de neiges, de ces glaciers aux
mille cristaux scintillants, de ces cascades où joue
l'écharpe de Tarc-en-ciel, de ces lacs bleus comme la tur-
quoise où le chamois vient boire, de ces grands cercles
d'aigles planant dans la lumière ; — rien qu'une nature
pauvre, morne et stérile, et qui paraît plus mesquine en-
core après les majestés olympiennes des Alpes suisses et
les romantiques horreurs de la vallée de Gondo, d'un pit-
toresque si grandiose et si terrible.
Certes, la manie des comparaisons est un travers d'es-
prit, et il est injuste de demander à un endroit d'en être
un autre ; mais nous ne pouvions nous empêcher, du haut
de notre banquette d'impériale, contre laquelle nous
avions eu l'imprudence d'échanger notre coin du coupé
pour pouvoir examiner le pays plus à l'«Â&^, ^^ ^^^^^x >?>.
ce8 belles sierras espagnoles, donV.^et^^^v^^'cvfc'^^^^^^
326 TOYAGE EN ITALIE.
dont la beauté ignorée est bien au-dessus des sites ita*
liens, trop vantés peut-être ; nous nous souvenions d'un
trajet de Grenade à Velez-Malaga, à travers la montagne,
par un sentier perdu où il ne passe peut-être pas deux
voyageurs par an et qui dépasse tout ce qui se peut
imaginer comme accident de forme, de lumière et de
couleur.
Nous songions aussi à notre excursion en Kabylie, à
ces montagnes dorées par le soleil d'Afrique, à ces vallées
pleines de lauriers-roses, de mimosas, d'arbousiers, de
lentisques où filtraient des ruisseaux habités par de petites
tortues, à ces villages kabyles entourés de palissades de
cactus et à ces horizons d'une dentelure si variée que do-
minait toujours l'imposante silhouette du Djurdjura, et
véritablement l'Apennin nous paraissait médiocre, malgré
sa réputation classique.
Nous ne voudrions pas nous adonner à ce fameux para-
doxe marseillais qui consiste à dire : « On gèle en Afrique,
on brûle en Russie. » Pourtant, nous devons avouer que
nous grelottions de froid à notre poste aérien, malgré une
superposition de paletots et de cabans à faire envie à
Méry, le frileux poète. Jamais à Paris, pendant l'hiver le
plus rigoureux, nous ne nous sommes revêtu simultané-
ment d'une pareille quantité de bardes, et cependant nous
n'étions qu'à la mi-septembre, une saison qu'on a l'habi-
tude de croire tiède et charmante sous le doux ciel de la
Toscane : il est vrai que l'élévation du terrain rafraîchit
l'air, et que le froid des pays chauds est particulièrement
désagréable par la soudaineté du contraste.
Ce n'est pas dans le but d'élever un monument à notre
onglée et à notre claquement de dents que nous consi-
gnons ici cette remarque. Il importe peu à l'univers que
nous ayons eu chaud ou froid sur l'impériale d'une dili-
gence ; mais cette observation pourra empêcher quelque
parisien naïf et confiant de partir de Tortoni pour Flo-
rence au mois d'août, en pantalon de nankin et en veste
VOYAGE EN ITALIE. 327
de chasse de coutil, et lui faire joindre à son bagage un
plaid-tartan, un paletot de drap-pilote et un cache- nez;
nous préviendrons ainsi quelques rhumes de cerveau et
de poitrine. La description de nos souffrances n*est donc
pas personnelle ; elle est toute philanthropique.
La violence du vent est d'une telle force sur ces moM-
tagnes découronnées et pelées, qui reçoivent alternative-
ment les souffles des brises refroidies sur la Méditerranée
et TAdriatique, que le grand-duc a fait, au point culminant
de la route, élever un mur de pierre pour protéger les
voyageurs contre ces rafales glacées qui les transiraient
et les renverseraient. — Ceux qui ont vu le mistral à
l'ouvrage sur la plate-forme du château des papes d'Avi-
gnon comprendront l'utilité d'une semblable muraille. Une
inscription en style hospitalier constate cette attention
bienveillante de Léopold, attention dont nous le remer-
cions du fond du cœur.
A cet endroit. Ton sort de la Romagne pour entrer
dans la Toscane ; autre visite de douane : un inconvénient
de ces États morcelés en petites principautés. On passe sa
vie à ouvrir et à fermer sa malle, occupation monotone,
qui finit par rendre furieux les plus flegmatiques. Heu-
reusement, nous nous sommes fait là-dessus un système
de philosophie que nous avons déjà développé à propos
de la douane romagnole. Nous jetons notre clef à qui veut
la prendre, ou nous la laissons dans la serrure, et nous
allons paisiblement contempler le paysage, facilité que
ne laisse pas toujours l'implacable diligence. A ce point
de vue, il est peut-être à regretter qu'ilny aitpas plus de
douanes.
Quoique la route n'atteigne jamais aux escarpements
abrup/.es et aux impossibles montagnes russes de Salinas
et de la Descarga en Espagne, les côtes souvent sont
assez roides pour nécessiter l'aide des bœufs. — Nous
voyons toujours arriver avec plaisir le pesant attelage
à la tête baissée sous le joug, au mufle hu«vvi&^ «^
528 YOTAGE ET) HÂLIK.
grand œil paisible, aux jambes puissamment dêjetées ;
d'abord, il est pittoresque en lui-même, il amène tou-
jours avec lui un bouvier rustique et sauvage, et sou-
vent d'une grande tournure, aux cheveux incultes, au
chapeau pointu, à la veste brune, à l'aiguillon porté
comme un sceptre antique ; ensuite, il y a une autre
raison.
Nous demandions un jour à Cabat, le grand-maître de
notre jeune et merveilleuse école de paysage, comment,
dans ses excursions, il se déterminait sur le choix du site
qu'il voulait peindre.
— Je vais au hasard, nous répondit il, jusqu'à ce que
j'entende chanter les grenouilles. Où il y a des grenouilles,
le site est toujours joli; les grenouilles, cela veut dire un
étang, de l'herbe fraîche, des roseaux verts, des oseraies
et des saules.
Nos grenouilles, à nous, sont les bœufs. Leur appari-
tion signifie une âpre cime, un plateau élevé, d'où Ton
découvre inopinément une vue immense ; un panorama
azuré de plaines, de montagnes, de vallées ; un horizon
semé de villes et de villas, moiré d'ombre et de lumière.
— Nos bœufs ne nous trompent pas plus que les grenouilles
ne trompent Cabat.
Lorsque les pentes de l'Apennin commencent à s'in-
cliner vers Florence, les sites gagnent quelque beauté.
Les coteaux herpétiques et verruqueux disparaissent ou
se revêtent de végétation.
Les villas commencent à se montrer sur le bord de la
route, les cyprès dressent leur flèche noire, les pins
d'Italie arrondissent leur vert parasol ; un soufle plus
caressant et plus tiède vous permet d'entr'ouvrir votre
manteau; l'obvier risque à l'air, sans frissonner, son
triste et glauque feuillage; on sent un mouvement de pié-
tons, de chevaux et de voitures, l'approche d'une grande
ville vivante, chose rare en Italie, cet ossuaire des villes
mortes.
YOTâGE en ITÀUB. 329
La nuit était tombée lorsque nous arrivâmes à la porte
San-Gallo. Un déjeuner assez mesquin, quoique arrosé de
vin passable contenu dans de grandes fiasques de verre
blanc nattées de sparlerie, avalé à la frontière de Tos-
cane, nous faisait désirer vivement, malgré notre so-
briété ordinaire, un Aigle noir^ un Lion rouge ^ un
Soleil d'ovy ou une Croix de Malte quelconque pour
vaquer, comme dit Rabelais, a à cette réparation de des-
sous le nez » qui inquiétait tant ce bon Panurge. Nos
yeux avaient fait leurs quatre repas bons ou mauvais ;
mais notre estomac n'en avait fait qu*un, et bien maigre
encore !
Florence a son corset noué d'une ceinture de fortifica-
tions, et fait la difficile quand on vient frapper à sa porte
le soir. — 11 nous fallut attendre une grande heure de-
vant la porte, pour nous ne savons quelles munitieused
formalités de police, puis enfin on leva la barrière de bois,
espèce de herse pacifique qui barre l'arcade, et la voiture
put rouler sur le pavé cyclopéen de Florence. — Nous di-
sons cyclopéen parce que, comme les murs qui portent ce
nom, il est composé de pierres de figures inégales, s'agen-
çant par les angles, ainsi que des morceaux de casse-tête
chinois.
Pour une ville de fête et de plaisir, dont le nom jette un
parfum comme un bouquet, Florence nous fit une étrange
réception, et qui eût pu faire reculer un plus supersti-
tieux par son apparence de mauvais présage.
Dans la première rue par laquelle déboucha la dili*
gence, nous rencontrâmes une apparition aussi e^
frayante que celle de la charrette des Certes de la mort
faite par l'ingénieux chevalier de la Manche aux envi-
rons du Toboso ; seulement, ici, il ne s'agissait pas des
décorations d'un auto-sacramental, mais d'une affreuse
réalité.
Deux files de spectres noirs masqués, portant des tor-
ches de résine d'où s'échappaient des flots de lumière
530 TOTAGE EN ITALIE.
rougeÂtre mêlëe de fumée épaisse, marchaient ou plutôt
couraient devant et derrière un oatafolque porté à bras,
et qu*on distinguait vaguement dans le brouillard fauve
du funèbre luminaire ; l'un d'eux faisait tinter une clo-
chette, et tous grommelaient, à bocca chiusa^ sous la barbe
de leur masque, les prières des morts, sur un rhythme
étouffé et haletant. Quelquefois, un autre spectre noir
sortait â*une maison, et se joignait en hâte au sombre
troupeau, qui disparut bientôt au tournant du carrefour.
C'était une confrérie de pénitents noirs qui, suivant
l'usage, escortaient un enterrement.
Cette lugubre vision nous remet en mémoire les vers
de Brizeux, le poète de Marie et des Bretons^ le Celte
naturalisé à Florence, qui nous prouve qu*il avait été
frappé comme nous de ce spectacle inattendu et avait
éprouvé une impression pareille à la nôtre. Nous les
transcrivons ici comme complément de notre croquis
nocturne.
A coups redoublés, le bargelle sonne.
Mon pâle Yoisin quitte le café.
Toujours plus bruyant le tocsin résonne.
Un autre s'en va... Qu'est-il arrivé?
— Seigneur, nous logeons dans la même auberge.
Quels sont ces gens noirs couverts jusqu'aux yeux?
Pour porter des morts et tenir un cierge.
Leurs doigts sont bien blancs! Je suis curieux.
— Seigneur étranger, nul ne peut connaître
Ces hommes voilés pour faire le bien :
C'est un ouvrier, le grand-duc peut-être.
Sous cet babit noir, chacun est chrétien!
Les peuples du Midi, quoique pensant beaucoup moins
à la mort que les peuples septentrionaux, parce qu'ils en
sont incessamment distraits par la volupté du climat, le
spectacle d'une belle nature, la fougue d'un sang plus
chaud et des passions plus nVn^^, ^àhl^xvX. ç.^^ y^q^^^'sv.wns.
VOYAGE EN HâLIE. 531
de fantômes en domino; car on les retrouve dans toute
ritalie. Ils sentent le besoin de donner à tout une forme
plastique et d*agir sur Timagination par le spectacle. Il
n*y a pas longtemps que les morts étaient portés à visage
découvert; l'aspect de ces cadavres immobiles et livides
sous le fard dont on les peignait pour dissimuler la gri-
mace figée de l'agonie et le travail commençant de la
décomposition, devait encore ajouter à l'effet sinistre et
fantastique de ces enterrements. Maintenant, il n'y a plus
que les moines que l'on expose de la sorte avec leur froc
pour linceul.
Chose bizarre ! en Angleterre, le pays des nuits d'Young,
le pays où les fossoyeurs de Shakspeare jouent à la boule
sur le théâtre avec le crâne d'Yorick, dans la terre natale
du spleen et du suicide, on enlève les morts subreptice-
ment, presque en cachette, dans des espèces de tapis-
sières noires, à des heures où les rues sont désertes et par
des chemins détournés ; en quatre ou cinq voyages à
Londres, nous n'avons pas rencontré un seul enterrement.
On y tombe de la vie dans le néant sans transition, et vos
restes inutiles sont escamotés et dissimulés avec la plus
grande prestesse. Le catholicisme entend la mise en scène
de la mort d'une façon supérieure, et la forte croyance à
l'immortalité de l'âme diminue l'effroi de ces cérémonies
funèbres.
On nous avait indiqué l'hôtel de New-York, lungo à
l'Arno, près du pont alla Caraïa, comme suffisamment
confortable. — En effet, nous trouvâmes une vaste maison
tenue à peu près à l'anglaise, où l'on mangeait d'une
façon civilisée, chose qui ne nous était pas arrivée de-
puis longtemps. Les voyageurs des autres nations ne sont
pas assez reconnaissants envers les Anglais, ces grands
éducateurs d'aubergistes, ces braves insulaires qui trans-
portent partout leur pati'ie avec eux, dans des V^^vVfôSiV
compartiments, et qui, vivant aux coivlTfee^\e^^\\x% ^'^^^-
wagantes comme dans la Cité ou le Vïe^V.-¥i\xâL, ^wV^ ^"^^^^^
352 VOYAGE EN ITALIE.
de guinées, de cris bizarres et de gloussements opinift-
tres, établi par toute la terre le rumsteaky les côtelettes
de saumon, les légumes à l'eau, le karis à Tindienne, et
les petites pharmacies de condiments au vitriol, le poivre
rose de Guyenne, le piment rouge des Indes, Tharvey
et ranchoe-sauce, et les bourgeons de palmier confits
au vinaigre. — Grâce à eux, il n'est pas d'île déserte dans
rarchipel, le plus inconnu del'Océanie, où l'on ne trouye,
à toute heure du jour et de la nuit, du thé, des sand-
wichs et du brandwine, comme aux tavernes qui longent
Greenwich.
Le repas terminé, nous nous répandîmes un peu par la
ville sans guide, selon notre habitude, et nous fiant â
cet instinct de la configuration des lieux qui nous em-
pêche de nous perdre , même dans les endroits que nous
ne connaissions que par la carte ou un coup d'oeil rapide;
nous remontâmes le Lung-Arno jusqu'au pont de la Tri-
nité ; nous enfilâmes une rue, et nous nous trouvâmes
devant le café Doni, ce Tortoni de Florence ; les calèches
s'y arrêtent en revenant de la promenade des Caséines,
les Champs-Elysées de l'endroit , et Ton s'y fait apporter
des glaces dans sa voiture.
Deux grandes filles un peu basanées , mais assez
belles, costumées avec une sorte d'élégance et coiffées
de ces chapeaux de paille d'Italie à tresse fine dont on fait
tant de cas à Paris, et qui s'y vendent si cher, se pré-
cipitèrent vers nous avec une hardiesse joyeuse, les
mains pleines de fleurs, et eurent bientôt fait un parterre
de notre gilet; chaque boutonnière de notre habit se
trouva , en un clin d'œil et sans que nous eussions pu
nous en défendre, étoilée d'un œillet ou d'une rose.
Jamais garçon de noce ne fut plus fleuri. I^s bouque-
tières, ayant vu un nouveau, comme on dit en termes de
collégien, avaient exploité cette proie et saluaient notre
bienvenue à leur maaVèt^.^XoT^Yk&Çi ^"e\.\a.N\lle des fleurs;
on y en fait une coïb£omrc\^Vvo^feï^^^«^«'\«>^^Ytwsi^\SL^^
YOYACE E:ï ITALIE. 533
le siège des voitures est encombré de bouquets , on en
fait pleuvoir à chaque pas dans les calèches, les maisons
en regorgent, et Ton monte les escaliers entre deux haies
fleuries. — On dit qu'au printemps la campagne est
émaillèe de mille couleurs comme un tapis de Perse.
C'est un spectacle dont nous ne pouvons parler que par
ouï-dire, car nous étions en automne.
Pendant que nous étions aux mains de ces filles , nous
nous entendîmes appeler par trois ou quatre voix
amies, comme si nous eussions été sur le boulevard des
Italiens.
I/ami avec lequel nous avons fait, en i 840 , ce beau et
long voyage d'Espagne, resté un de nos plus chers sou-
venirs, se trouvait à Florence , où il préparait les maté-
riaux de sa superbe publication photographi(|ue, lltalie
monumentale j dont on a pu admirer les premières
livraisons au vitrage de Vibert et Goupil, et nous ser-
rait cordialement la main à travers le groupe acharné
des bouquetières ; — Loubon, le peintre marseillais,
Strùrler, un artiste allemand de l'école d'Overbeck, dont
on n'a pas sans doute oublié un tableau représentant
la mort de Suenon, exposé il y a quelques années au
Salon et rappelant par son faire les peintres à Teau
d'œuf, les tryptiques du xiii® siècle; — G., le philo-
logue, l'èrudit, le mystérieux puits de science, qui amasse
pour lui tout seul une érudition de bénédictin, nous sa-
luaient gaiement et nous offraient des cigares et dos
glaces.
Nous étions en plein pays de connaissance, et, le
coude sur une table , le nez dans un épais nungo do
fumée, nous commençâmes une de ces conversations (|ui
ne peuvent se tenir que depuis la rue Grangc-Bateli(^rcl
jusqu'à la rue du Mont-Blanc, entre gens qui, connue
artistes , critiques, philosophes, poètes , ont i^arcavkcvx
tous les mondes de l'art. Quelque Y^eoiw ççol^ %^\V >nxv ^'•
mat, quelque riche que soit un ^^a^j^^ c>tv \k^vX'^N ^'^
334 VOYAGE EN ITAUE.
tableaux, en statues, rien ne remplace ces entretiens
vagabonds, pleins d*ellipses et de sous-entendus , où un
mot fait lever des essaims d'idées, où la vérité s'aiguise
en paradoxe, où l'on touche à tout suns en avoir l'air ,
où la plaisanterie a des profondeurs inconnues et qui font
le désespoir des étrangers qui les écoutent , s'imaginant
savoir le français.
Chacun nous développa sa manière de voir Florence,
les uns disant que quelques jours suffisaient , les autres
prétendant, au contraire, qu'il fallait plus d'un an pour
se douter seulement des richesses que renfermait cette
ville, berceau de l'art toscan. A cela nous répondîmes
que notre temps était limité , qu'il nous fallait visiter
Rome et Naples avant que la saison fût tout à fait mau-
vaise, et que nous n'avions pas le dessein de faire un ou-
vrage d'érudition , mais de prendre avec notre style
quelques vues au daguerréotype des objets qui frappe-
raient le plus notre attention, sites, monuments, œuvres
d'art, costumes et singularités, et que notre talent n'allait
pas au delà ; car, dans cette causerie d'une heure, on nous
avait indiqué des plans dont l'accomplissement eût exigé
notre vie entière.
Nous rentrâmes à l'hôtel de iVew;-For&, et, dès qu'il
fît jour , nous mîmes le nez à la fenêtre pour étudier un
peu la perspective qui se déroulait devant nos yeux.
Le fleuve Arno coulait entre deux quais de pierre,
trouble et jaune , ne couvrant guère que la moitié de
son lit, dont le fond vaseux, constellé de gravats, de
tessons et de détritus de toute espèce, apparaissait par
places. La magie de ces noms italiens, qu'on voit en-
châssés dans les vers des poètes, est telle, que ces syllabes
sonores éveillent toujours dans l'esprit une idée diffé-
rente de l'aspect que présente la réalité. On se figure,
malgré soi, l'Arno comme un fleuve à l'eau limpide, aux
bords fleuris etverdo^aivV^^Nex^l^cçiel descendent les es-
caliers de marbre des Verta^^e^, feVQ5î\^^^!Cvft\v\vi\\\^\Rv ^^^^
VOYAGE EN ITALIE. 535
des barques étoilées de falots, laissant tremper au courant
des tapis de la Turquie , abritant sous leur tendelet de
soie des couples d'amoureux fous,
*
%t des musiciens qui font rage sur l'eao.
La vérité est que TAmo mérite plutôt le nom de top*
feni que celui de fleuve : il coule d'une façon intermit»
tente, selon le caprice des pluies et des sécheresses, tan-
tôt à sec, tantôt débordant, et dans Florence ressemble
plutôt à la Seine entre le pont de l'Hôtel-Dieu et le pont
Neuf qu'à tout autre chose.
Quelques pécheurs, dans l'eau jusqu'aux jarrets, ani-
maient seuls le fleuve, qui, à cause de l'instabilité de son
ëtiage, ne peut porter que des bachots plats, chose d'au-
tant plus fâcheuse que la mer est toute voisine, l'Arno s'y
jetant après avoir traversé Pise.
Les maisons qui nous faisaient face sur l'autre quai
étaient hautes, d'une architecture sobre et peu récréa-
tive ; quelques dômes et quelques tours d'églises loin-
taines, rompaient seuls cette ligne horizontale ; nous
apercevions aussi, au-delà des toits des édifices, la col-
line de San Miniato, avec son église et ses cyprès , dont
le nom nous était resté accroché dans l'esprit , quoique
nous ne fussions jamais venu à Florence, par la lecture
du Lorenzaccio d'Alfred de Musset, dont la vingt-cin-
quième scène porte pour désignation ce lieu de scène : De-
vant V église de San Miniato à MontoliveL Conunent ce dé*
tail insignifiant se retrouvait-il dans notre mémoire au
bout de tant d'années, lorsque nous avons oublié tant de
choses plus importantes ? Que celui-là le dise qui peut
dérouler les circonvolutions mystérieuses des pauvres
cervelles humaines.
Le beau pont de la Trinité, de l'architecte Ammanato,
enjambait, à noire droite, le fleuve Arno de se^» U^\^\feï*
gères arches surbaissées; de celle ta^sà&t^ SS. ^^^^
536 ¥OYÀGE EN ITALIE.
moins de prise aux eaux dans le temps des crues et des
débordements. — Il est orné des statues des quatre saisons,
qui, de loin, produisent un effet assez monumental
Nous avions à notre gauche le pont alla Carraîa , un
des plus anciens de Florence , puisque sa fondation re-
monte au XIII* siècle ; emporté par un débordement, il a
été reconstruit par Ammanato, l'architecte du pont de la
Trinité, dont nous parlions tout à l'heure.
A ce pont se rattache une légende assez étrange. An
mois de mai 1304, une bizarre annonce répandue dans
Florence faisait savoir aux habitants « que ceux qui dési-
raient avoir des nouvelles de l'autre monde n'avaient qu'à
se rendre sur le pont alla Carraîa. »
Cette invitation singulière , et qui vaut bien toutes les
attractions combinées dont fait usage le puff anglais, attira
une foule énorme sur le pont alla Carraîa, dont les pilea
étaient de pierre et les arches de bois.
L'idée de l'enfer résumée quelques années ensuite
dans le grand poème cyclique de Dante occupait alors
toutes les cervelles ; les peintres couvraient les murailles
des églises et des cloîtres de compositions diaboligue-
ment fantastiques, qui devaient résumer plus tard, avec
une maestria suprême, le jM^emenf dernier de Hichel-
Ange.
C'était donc une représentation de l'enfer qui se don-
nait sur le fleuve d'après les imaginations fantasques de
cet exti^avagant de Buffamaleo. L'Arno, chargé tempo-
rairement en Phlégéton, en Cocyte, était sillonné de
barques noires dans le goût de la barque à Caron, qui
promenaient des ombres accueillies à grands coups de
fourche par des diables avec cornes, griffes, ailes,
onglées, queue en spirale, en tenue obligée de l'emploi;
un mélange de supplices païens et chrétiens , chaudières
bouillantes, grilles, roues, tenailles, estrapades, bû-
chers, présentant toutes les variétés de torture possibles
et impossibles, avec iotc^ ^axwm^ ^V ^vvcckâ.^^ €e\iK. grégois
VOYAGE EN ITAUE. SG7
V
et autres artifices. D'énormes gueules d'enfer à la mode du
moyen âge s'ouvraient et se fermaient, laissant voir , à
travers un flamboiement rougeâtre, la foule des damnés
tourmentés et géhennes par les diables.
Ce bizarre spectacle était donné , par les habitants du
bourg de San Fanfrediano, aux citadins de Florence, qui
le payèrent chèrement; car le pont rompit sous le poids
de la foule; un grand nombre de spectateurs tombèrent
dans Tcau et dans les flammes, se noyant et se brûlant à
la fois, et eurent, comme le promettait l'annonce, des
nouvelles directes de Tautre monde en allant les chercher
eux-mêmes.
On nous a raconté qu'un événement de ce genre faillit
arriver à Paris sous l'Empire , à propos d'un feu d'arti-
fice qui se tirait sur le pont Royal. Au moment où les
premières fusées partirent , la foule stationnée sur le
pont des Arts se pencha toute vers la balustrade , et le
tablier du pont se souleva; un inmie&se saut en arrière,
exécuté avec l'ensemble et la prestesse de la peur, rétablit
le plancher dans son équilibre, et les Parisiens de 1810
en fbrent quittes à meilleur marché que les Florentins
de 1504.
Après cette catastrophe, le pont fut rebâti tout en pierre,
et à peu près dans la forme qu'on lui voit aujourd'hui.
L'aspect général de Florence , contrairement à l'idée
qu'on s'en fait, est triste. Les rues sont étroites ; les
maisons, hautes, sombres de façade, n'ont point cette
blanche gaieté méridionale qu'on s'attendait à y trouver.
Cette ville de plaisir, dont l'Europe élégante et riche fait
sa maison d'été, a la physionomie maussade et rechignée;
ses palais ressemblent à des prisons ou à des forteresses ;
chaque maison a l'air de se retrancher ou de se défendre
contre la rue; l'architecture massive, sérieuse, solide,
sobre d'ouvertures, a conservé toutes les défiances du
moyen âge et semble toujours s'attendre à cyjielçs^^^ <^^\s^
de main des Pazzi et des Strozzî.
358 T0YÀ6E EN ITAUE.
Ainsi, Florence , qu'on se figure couchée sous un ciel
i'azur dans une draperie de blancs édifices et respirant
avec nonchalance le lis rouge de ses armoiries, est effecti-
vement une matrone austère, à demi cachée dans ses voiles
noirs, comme ime parque de Michel-Ange.
Il
Les Grecs avaient une expression particulière pour
rendre d'un seul mot l'endroit central et important d'un
pays ou d'une ville : opAto/mos (l'œil). N'est-ce pas,
en effet, l'œil qui donne la vie, l'intelligence et la signi-
fication à la physionomie humaine , qui en exprime la
pensée et séduit par son magnétisme lumineux. Si i'on
transporte cette idée de la nature vivante à la nature
morte, par une métaphore hardie, mais juste, n'y a4-il
pas dans chaque ville un endroit qui la résume, où le
mouvement et la vie aboutissent, où les traits épars de
son caractère spécial se précisent et s'accusent plus net-
tement, où ses souvenirs historiques se sont solidifiés
sous une forme monumentale, de manière à produire un
ensemble frappant, unique, un œil sur le visage de la
cité?
Toute grande capitale a son œil : — à Rome, c'est le
campo Vaccine; à Paris, le boulevard des Italiens; à
Venise, la place Saint-Marc; à Madrid, le Prado; à Lon-
dres, le Strand ; à Naples, la rue de Tolède. Rome est
plus romaine, Paris plus parisien, Venise plus véni-
tienne, Madrid plus espagnol, Londres plus anglais,
Naples plus napolitain, dans cet endroit privilégié que
partout ailleurs. L'œil de Florence est la place du Grand-
Duc : — un bel œil !
En effet, supprimez cette place, et Florence n'a plus de
sens; Florence powYYaiV è\.x^\mfe^\x\.\^N\.\lQ.. C'est donc
VOYAGE EN ITAUE. 339
par cette place que tout voyageur doit commencer ; et, >
d'ailleurs, n'en eût-il pas le dessein, les flots des prome-
neurs Ty porteraient et les rues Ty conduiraient d'elles-
mêmes.
Le premier aspect de la place du Grand-Duc, d'un effet
si gracieux, si pittoresque, si complet, vous fait com-
prendre tout de suite dans quelle erreur tombent les ca-
pitales modernes comme Londres, Paris, Saint-Péters-
bourg, qui forment, sous prétexte de places, dans leurs
masses compactes, d'immenses espaces vides sur lesquels
échouent tous les modes possibles et impossibles de dé-
coration. On touche du doigt la raison qui fait du Carrou-
sel et de la place de la Concorde de grands champs va-
gues qui absorbent sans fruit des fontaines, des statues,
des arcs de triomphe, des obélisques, des candélabres et
des jardinets. Tous ces embellissements, très-jolis sur le
papier, fort agréables aussi sans doute vus de la nacelle
d'un ballon, sont à peu près perdus pour le spectateur qui
n'en peut saisir l'ensemble, sa taille ne l'élevant qu'à cinq
pieds au-dessus du sol>
Une place, pour produire un bel effet, ne doit pas être
trop vaste ; au-delà d'une certaine limite, le regard s'épar-
pille et se perd. Il faut aussi qu'elle soit bordée de mo-
numents variés et de diverses élévations. La construction
en hauteur est élégante et circonscrit avantageusement
l'espace : on en démôle tous les détails. C'est la différence
d*un tableau dressé à un tableau couché par terre et sur
lequel il faudrait marcher pour le voir.
La place du Grand-Duc, à Florence, réunit toutes les
conditions du pittoresque architectural, Tinterséquence et
la variété; bordée de monuments réguliers en eux-mêmes,
mais différents les uns des autres, elle plait aux yeux sans
les ennuyer par une froide symétrie.
Le palais de la Seigneurie, ou vieux palais, qui, par sa
masse imposante et son ëlégaxve^ ^^n^t^^ ^w^. \ss^
d'abord raitention^ occupe un angle ^e\^^\^^^>^^^'^'^
510 VOYAGE EN ITALIE.
d'en occuper le milieu. Cette situation bizarre, heu-
reuse selon nous, regrettable pour ceux qui ne voient le
beau, en architecture, que dans une régularité géomé-
trale, n'est pas fortuite; elle a une raison toute floren-
tine. Pour obtenir la symétrie parfaite, il aurait fallu
bâtir sur le sol détesté de la maison gibeline, rebelle et
proscrite dos Uberti ; ce que la faction guelfe, alors toute-
puissante, ne voulut pas permettre à l'architecte Arnolfo
di Lapo. Des érudits contestent cette tradition ; nous ne
discuterons pas ici la valeur de leurs objections. Ce qu'il
y a de certain, c'est que le palais vieux gagne beaucoup à
la singularité de cette assiette, et laisse ainsi de Tespace
pour la grande fontaine de Neptune et la statue équestre
de Cosme 1*'.
Le nom de forteresse conviendrait mieux que tout
autre au palais vieux ; c'est une grande masse de pierres
sans colonnes, sans fronton, sans ordre d'architecture,
formant comme une énorme tour carrée, un peu allongée
en parallélogramme, dentelée de créneaux et couronnée
d'un moucharaby d'une projection assez forte ; aux étages,
des fenêtres ogivales percent, comme des meurtr/éres,
les épaisses murailles du massif édifice, et au centre
comme un donjon du milieu d'une citadelle, s'élance un
haut beffroi également crénelé, portant un cadran sur le
pan qui regarde la place.
Le temps a doré les murs de beaux tons roux et ver-
meils qui ressortent merveilleusement du bleu pur du
ciel, et toute la bâtisse a cet aspect hautain, romantique
et farouche, qui répond bien à l'idée qu'on se forme de
ce vieux palais de la Seigneurie, témoin, depuis le trei-
zième siècle, date de sa construction, de tant d'intrioiies,
de tumultes, d'actions violentes et de crimes. Les cré-
neaux du palais, entaillés carrément, montrent qu'il a été
élevé jusqu'à cette hauteur par la faction guelfe ; les cré-
neaux bifurques du beffroi indiquent un revirement et
rarriwée au pouvoir de \3i lac\À0YL ^^oXyûr.. ^w-^l^^^l^-
▼0TA6B EN ITALIE. 341^
belihs se détestaient si violemment, qu'ils écrivaient par-
tout leur opinion dans leurs vêtements, dans leur coupe
de cheveux, dans leurs armes, dans leur manière de se
fortifier : ils ne craignaient rien tant que d'être pris les
uns pour les autres et se différenciaient autant qu'ils le
pouvaient; ils avaient un salut particulier à la manière
des francs-maçons et des compagnons du Devoir. On
peut reconnaître, à ce denticulage caractéristique, dans
les vieuK palais de Florence, les opinions de leurs anciens
propriétaires ; les murs de la ville sont crénelés carré-
ment à la manière guelfe, et la tour sur les remparts, vis*
à-vis le chemin du mail, a le créneau gibelin découpé en
queue d'aronde.
Sous les arcs qui soutiennent le couronnement du
palais sont peintes à fresques les armoiries du peuple de
la commune et de la république de Florence. Après le
renvoi du duc d'Athènes, dont le titre romanesque vous
fait penser au Songe d'une nuit d'été de Shakespeare,
Florence fut divisée en quatre quartiers et seize ban-
nières (gonfani) — quatre étendards par quartier — qui
reçurent chacun leurs armes, dont voici la description ^
héraldique ; — Le quartier Spirito porte d'azur à la co-
lombe d'argent avec des rayons d'or; ses étendards
sont ainsi blason tiés : Nicchio, deux écus distincts sur
fond rouge; le plus petit avec les armes du peuple,
c'est-à-dire une croix de gueules sur champ d'argent,
armes qui sont répétées sur tous les écus ; l'autre avec
cinq coquilles d'or sur champ d'azur, ferré d'argent
au fouet de sable ; Drago^ d'or au dragon de sinople ;
Sco/a, de gueules à l'escalier de sable. — Le quartier
Santa-Groce est représenté par une croix d'or sur champ
d*azur. Ses bannières portent : Carro^ d'argent, au char
avec des roues de sable; Ruote, d'azur à la roue d'or;
Buâf d*or au taureau de sable; Leone d'arOy d'ar^e\!A. ^ss^
lion d*or. — Le quartier de SauU-^m^r^^H^^ ^ ^«sst
insigne un soleil avec des raies tf ot «v« ^«wv^ ^^asx^
342 VOYAGE EN ITÀUE.
Ses bannières ont pour armoiries : Leone biancOj un
lion rampant d'argent sur champ d'azur; Vipera^ une
ripère de sinople sur champ d'or ; Unicomo^ une licorne
d'or sur champ d'azur. — Le quartier de San-Giovanni
est symbolisé par un temple octogone, semblable au
baptistère, cantonné d'or sur champ d'azur cantonné de
deux clefs ; Chiavi, à deux clefs de gueules sur champ
d'or ; Vaio^ coupé de gueules et de vair : la partie supé-
rieure de gueules, la partie inférieure de vair ; Drago^
un dragon sur champ d'or; Leone vero^ un lion sur
champ d'azur, ayant dans la griffe droite une petite ban-
derole avec les armes du peuple. — On voit que tous ces
blasons forment ce qu'on appelle des armes parlantes.
Le moyen âge aimait ces rébus héraldiques, dont le cri-
quier des Créquy, les pommes des Pommereuil, le noyer
des Nogaret, peuvent donner une idée en France.
Que le lecteur nous pardonne cette litanie de blasons;
mais nous avons cru devoir en historier notre description
du palais de la Seigneurie, et les poser dans nos phrases
comme ils le sont dans les petites arcades du moucba-
raby , avec leurs émaux et leurs couleurs ; ils sont, du reste,
un des traits caractéristiques de la physionomie mi-com-
munale, mi-féodale de ce palais, hôtel de ville et forteresse.
Le palazzo vecchio a pour soubassement quelques
marches qui formaient autrefois une espèce de tribune
du haut de laquelle les magistrats et les agitateurs ha-
ranguaient le peuple.
Deux colosses de marbre, V Hercule tuant Cocus ^ de
Bandinelli, et le David vainqueur de Goliath y de Michel-
Ange, montent auprès de la porte leur faction séculaire,
comme deux sentinelles gigantesques que l'on a oublié
de relever.
VHerade de Bandinelli et le David de Michel-Ange ont
été l'objet de critiques et d'admirations qui ne nous pa-
raissent pas tort ^uales. k i[\oVcfe «h\s>, q>w ^ Icoç déprécié
Bandinelli et trop \ouë ^\c\ieV-kiv%^.
VOYAGE EN ITALIE. 543
U y a dans VHercule tuant Cocus une flerlé hautaine,
une énergie féroce, un sentiment grandiose, qui dénote"
l'artiste de premier ordre; jamais l'exagération floren-
tine n'a poussé plus loin ses violences ronflantes et ses
fanfaronnades d'anatomie. Le col ployé du Gacus et les
lacis de muscles qui soulèvent ses épaules monstrueuses
montrent une force et une puissance étonnantes, et
Michel-Ange lui-même, quand il vit ce morceau moulé
séparément, ne put s'empêcher de lui accorder son ap-
probation. Le torse de VHercule a été beaucoup critiqué
par les artistes et le public du temps. Tous les détails, il
est vrai, y sont accusés outre mesure : les deltoïdes, les
pectoraux, les attaches mastoïdiennes, les dentelés et les
saillies des côtes y ressortent avec un relief extrême ; c'est
de l'écorché à la troisième puissance ; l'artiste a oublié
de jeter une peau sur ces saillies et ces bosses, ou plutôt
il ne l'a pas voulu. Aussi a-t-on comparé ce torse à un
sac rempli de pommes de pin. Ce reproche, qui a son
côté vrai, pourrait être adressé à bien d'autres artistes
florentins, sans en excepter le grand Buonarotti.
Ce Baccio Bandinelli avait devant le grand-duc, avec
ce grand hâbleur de Benvenuto Gellini, matamore de
l'art, capitaine Fracasse de l'orfèvrerie, les plus amu-
santes prises de bec. « Pourvois-toi d'un autre monde,
car je veux te chasser de celui-ci, disait Benvenuto à
Bandinelli en se campant sur la hanche comme un don .
Spavento de comédie. — Fais-le-moi savoir un jour
d'avance, afin que je me confesse et que je fasse un tes-
tament; car je ne veux pas mourir en brute comme toi,
répondait le statuaire au ciseleur. » Ce dialogue, alterné
d'injures de crocheteur ou de savant, divertissait le
grand-duc. — Ces animosités valent, au fond, mieux
pour l'art que les hypocrites flagorneries qu'emploient
entre eux les artistes modernes. La passion e&t VsQ»visv^ 'sîv.
prouve la conviction; d'ailleurs3^^'^^^>>^'"^ ^^"^^ ^^"^^
justice dans ses Mémoires au la\^tvV àfc \>\iwK\wâCài ^^
344 VOYAGE ES ITAUB.
place honorablement panni les célébrités contempo-
raines.
Le David de Michel-Ange, outre Tinconvénient qu'il
a de représenter sous une forme gigantesque un héros
biblique dont la faille était notoirement petite, nous a
paru un peu lourd el commun, défaut rare chez ce
maître d*une si rigoureuse élégance ; c'est un grand et
gros garçon bien portant, charnu, râblé, bastionné de
pectoraux solides, muni de biceps monstrueux, un fort
de la halle attendant qu'on lui mette un sac sur le dos.
Le travail du marbre est remarquable, et, somme toute,
est un bon morceau d'étude qui ferait honneur à tout
autre statuaire que Hichel-Ange; mais il y manque cette
maestria olympienne et formidable qui caractérise les
œuvres de ce sculpteur surhumain ; il faut dire aussi que
l'artiste n*a pas été entièrement libre : il a tiré son David
d'un énorme bloc de marbre de Carrare, entaillé ud
siècle auparavant par Simon de Fiesole, qui avait essayé
d'en extraire un colosse sans en pouvoir venir à bout.
Michel-Ange, alors âgé de vingt-neuf ans, reprit l'ébauche
et trouva en se jouant une statue géante à travers les
essais informes de Simon de Fiesole ; quelques défauts de
proportion dans les membres, le manque de marbre et
des coups de ciseau visibles aux épaules indiquent la gêne
que dut éprouver le grand statuaire dans l'accomplisse-
ment de ce tour de force singulier : entrer une statue
dans la peau d'une autre ; Michel-Ange seul pouvait se
permettre celte étrange fantaisie.
Deux autres statues terminées en gaine d'Hermès, l'une
de Bandinelli, l'autre de Vicenzo de Rossi, servaient
autrefois de bornes pour suspendre la chaîne qui barrait
la porte : celle de Vicenzo représente un homme terminé
en tronc do chêne pour symboliser la force et la magna-
nimité de la Toscane ; celle de Bandinelli représente une
femme la tête ceinle d'une cowtowwe, les çieds pris dans
un laurier, symboUsaul \a sw^TtoiaNAe ^^mX^-s» ^tVs, ^v\si
TOYAGE EN ITALIE. 555
courtoisie de cette heureuse terre. — L'ennui vandale des
factionnaires a sculpté, à coups de baïonnette, le sexe de
ces deux Hermès.
Au-dessus de la porte, deux lions soutiennent un car-
touche rayonnant, avec cette inscription :
JESUS CHRISTUS, REX FLORENTINI POPCLI,
S. P. DECRETO ELECTUS.
Le Christ fut, en effet, élu roi de Florence, sur la pro-
position de Nicolo Capponi au conseil des Mille, dans
ridée d'assurer la tranquillité publique, le Christ ne pou-
vant être supplanté ni remplacé par personne.
Cette présidence idéale n'empêcha pas la République
d'être renversée.
La cour par laquelle on pénètre par cette porte a été
mise dans Tétat où elle est par Michelozzi. Le goût de
la Renaissance fleurit dans l'architecture. D'élégantes
colonnes supportant des arcades forment un patio comme
on en trouve au centre des maisons espagnoles; une fon-
taine élevée sur les dessins de Vasari par le sculpteur •
Tadda, d'après les ordres de Cosme I", en occupe le
milieu et complète la ressemblance; la vasque est en
porphyre ; l'eau jaillit du museau d'un poisson étranglé
par un bel enfant de bronze, d'André Verocchio ; au-des*
sus des arcades sont peints à fresque des trophées, des
dépouilles opimes, des armes de guerre et des prisonniers
enchaînés à des médaillons contenant les armoiries de
Florence et des Médicis.
Une des pièces les plus curieuses du palais vieux est
le grand salon, salle d'une dimension énorme qui a sa
légende. — Lorsque les Médicis furent chassés de Flo-
rence en 1494, fra Girolamo Savonarole, qui dirigeait le
mouvement populaire, donna l'idée de construire une
immense salle où un conseil de ra\\V^ ç,\V«^^îvs» ^\\^sî\.\sa»
magistrats et réglerait les affa\t^^ âi^^ \^ ^fe^x^î^^s^^-
346 VOYAGE EN ITALIE.
L'architecte Cronaca fut chargé de cette besogne et s*en
acquitta avec une célérité si merveilleuse, que frère Savo-
narole fit courir le bruit que les anges du ciel descen-
daient pour servir les maçons et continuaient la nuit les
travaux interrompus. — L'invention de ces anges gâchant
le plâtre et portant Toiseau est tout à fait dans le goût
légendaire du moyen âge, et fournirait un charmant sujet
de tableau à quelque peintre naïf de l'école d'Overbeck
ou de Hauser. Dans cette rapide construction, le Cronaca
déploya, sinon tout son génie, du moins toute son habi-
leté ; la coupe et les combinaisons de résistance de la
charpente qui soutient ce grand plafond, d'un poids
énorme, sont justement admirées et ont été souvent con-
sultées par les architectes.
Lorsque les Médicis revinrent et transportèrent leur
résidence du palais de la via Larga, qu'ils occupaient,
au palais de la Seigneurie, Gosme voulut changer la
salle du conseil en salle d'audience, et chargea le pré-
somptueux Baccio Bandinelli, dont les dessins l'avaient
séduit, de divers remaniements et appropriations d'im-
portance ; mais le sculpteur avait trop présumé sans
doute de son talent d'architecte, et, malgré les secours
de Giuliano Baccio d'Agnolo, qu'il appela à son aide, il
travailla dix ans sans pouvoir se tirer des difficultés qu'il
s'était créées. Ce fut Vasari qui exhaussa le plafond de
plusieurs brasses, termina les travaux et décora les mu-
railles d'une suite de fresques qu'on y voit encore et qui
représentent différents épisodes de l'histoire de Florence,
des combats et des prises de ville, le tout travesti à l'anti-
quité et entremêlé d'allégories. Ces fresques, brossées
avec une médiocrité intrépide et savante, offrent tons les
lieux communs de muscles ronflants et de tours de force
anatomiques en usage à cette époque parmi le troupeau
des artistes à la suite. Quoiqu'il s'agisse de l'histoire de
Florence, on croirait \oir des Romains de l'ancienne
Rome, faisant le siège de Veïes ou de toute autre ville
VOYAGE EN ITALIE. 347"
primitive du vieux Latium, et ces fresques ont Tair de
gigantesques illustrations du De Viris illustribtis. Ce faux
goût est choquant. Qu'ont à faire le casque classique, la
cuirasse à lanières et les hommes tout nus dans la guerre
de Florence contre Pise et Sienne?
Un grand nombre de statues et de groupes placés dans
des niches ou sur des piédestaux décorent cette salle;
nous ne les décrirons pas les uns api^ès les autres, ce
serait à n'en pas finir ; mais nous citerons VAdam et Ève^
de Baccio Bandinelli, une des meilleures choses du
maître, le Jean de Médicis et VAlexandre, premier duc de
Florence, tué par ce Lorenzaccio qui a fourni à notre
poète Alfred de Musset une étude toute shakespearienne,
du même Baccio ; le Vice triomphant de la Vertu, de Jean
de Bologne, et surtout une Victoire^ de Michel-Ange, des-
tinée au mausolée de Jules II, d'une fierté si sublime,
d'une tournure si grandiose, d'un dédain si superbe,
qu'elle fait paraître toutes les autres figures plates, laides'
communes, bourgeoises, triviales, presque abjectes,
quelque belles qu'elles soient d'ailleurs. V Alexandre et
le Jean de Médicis^ malgré leur air impérieux et féroce»
ont l'air bien petits garçons devant cette terrible et
triomphante statue. C'est l'habitude de Michel-Ânge de
faire disparaître et de réduire à néant toutes les œuvres
d'art qui se hasardent auprès de lui.
Remarquez, en passant, de belles portes en marquete-
rie, de Benoit de Màciano, qui a encadré dans des orne-
ments d'un goût exquis les portraits de Dante et de
Pétrarque, exécutés en bois de différentes nuances : c'est
un chef-d'œuvre de difQculté vaincue.
Un motif qui revient souvent dans les ornementations
des plafonds et des corniches, ce sont des enfants qui
jouent à la raquette avec des balles rouges : allusion
aux armes des Médicis, qui se composent, comme oa
sait, de cinq tourteaux de gueules rangés en orle, sur-
montés plus tard d'un tourteau de France sur champ
548 TOYAGB EN ITALIE.
d*or. Les mauvais plaisants, qui ont voulu voir dansi ces
tourteaux des pilules à cause du nom de Médici (méde-
cin), se trompent : ce sont des balles, signification qu'ex-
plique suffisamment la devise : Percussa resUiunt. C'est à
peu près lout ce que Ton vous permet de voir du palais
de la Seigneurie; les anciennes salles auxquelles se rat-
tachent des souvenirs historiques sont encombrées de
paperasses administratives et n'offrent plus rien de
curieux à l'œil.
Nous disions tout à l'heure combien les dimensions
colossales étaient peu nécessaires pour produire de l'e/Tet
en architecture. La loggia de Lanzi, ce joyau de la place
du Grand-Duc, consiste en un portique composé de quatre
arcades : trois sur la façade, une en retour sur la galerie
des Offices. G*est une miniature de monument; mais
l'harmonie des proportions en est si parfaite, que i*aeîl
éprouve à le regarder une sensation de bien-être. Le voi-
sinage du palais de la Seigneurie, par sa masse compacte
et sa carrure robuste, fait ressortir admirablement l'élé-
gante légèreté de ses arcs et de ses colonnes. Malgré
lavis de Michel-Ange, qui répondit au grand-duc, le
consultant à ce sujet, que ce qu'on avait de mieux à
faire pour décorer la place, c'était de continuer le por-
tique d'Orcagna ou d'Orgagna, — car telle est l'ortho-
graphe italienne du nom, nous croyons que la loggia est
bien comme elle est et ne gagnerait nullement à être
répétée comme les arcades de la rue de Rivoli. Son
charme principal, c'est que, symétrique elle-même, elle
observe la loi de l'interséquence parmi les monuments
qui l'accompagnent et qu'elle interrompt ; cette diversité
donne à la place une gaieté à laquelle eût bientôt suc-
cédé l'ennui, si l'on eût répété les arcades sur toutes les
faces.
Orgagna, comme Giotto, comme Michel-Ange, comme
Léonard de Vinci, comme Raphaël et toutes les grandes
capacités panoramiaues de ces temps bienheureux où
VOYAGE EN ITALIE. 349
i*envie bourgeoise ne restreignait pas le génie à une
étroite spécialité, parcourait d*un pas égal la triple
carrière de T'art : il était architecte, peintre et sculpteur.
La loggia, les fresques du Gampo-Santo, la statue de la
Vierge et différents tombeaux dans les églises de Florence
montrent combien il était supérieur dans chacune de ces
parties. Aussi avait-il le légitime et naïf orgueil de mettre
au bas de ses peintures : Orgagaa sculptor^ et, au bas de
ses sculptures : pictor.
Les colonnes de la loggia ont des chapiteaux d'un
corinthien gothique et fantasque, où les régularités de
Vitruve ne sont pas observées ; ce qui n*ôte rien à leur
grâce et à leurs heureuses proportions. Une balustrade
découpée à jour couronne l'édifice , terminé en terrasse,
d*une façon délicate et légère. — Le nom de loges des
Lances lui vient d'une ancienne caserne de lansque-
nets, qui existait non loin de là, lorsque les fondements
en furent jetés, sous la tyrannie du duc d'Athènes. Le
but de ces constructions était d'abriter les citoyens des
pluies subites, et de leur permettre de s'entretenir à cou-
vert de leurs affaires où de celles de l'État. C'était sous
cette galerie, exhaussée de quelques pieds au-dessus du
sol de la place, que l'on investissait les magistrats de leurs
pouvoirs, que Ton créait les chevaliers, que Ton publiait
les décrets du gouvernement , et que Ton haranguait le
peuple comme du haut d'une tribune.
L'édilité ferait bien d'élever, dans nos pluvieuses ci-
tés du Nord, où les passants sont vingt fois par jour ex-
posés aux brusques intempéries des saisons, des monu-
ments comme la loggia de Lanzi de Florence, la lonja de
Seda de Valence, le forum Boarium ou la Grœcastasis de
Rome : outre les promeneurs , ces portiques pour-
raient abriter, de même que celui d*Orgagna, des chefs-
d'œuvre de sculpture antique ou moderne , et don-
ner de la besogne aux statuaires autant qu'aux archi-
tectes.
550 TOTAGE EN ITALIE.
La loggia est tne espèce de musée en plein air : le
Persée de Benvenuto Gellini, la Judith de Donatello, YEn-
lèvement des Sabines de Jean de Bologne, s'encadrent
dans ses arcades. Six statues antiques , les vertus cardi-
nales et monacales de Jacques dit Pietro, une madone
d'Orgagna, ornent la paroi intérieure. Deux lions , l'un
antique, Tautre moderne, de Flaminio Yacca, presque
aussi bons que les lions grecs de TÂrsenal de Venise^
complètent cette décoration.
Le Persée peut être regardé comme le chef-d'ceuwe
de Benvenuto Gellini, cet artiste dont on parle tant en
France, sans presque rien connaître de lui. Cette statue,
un peu maniérée dans sa pose, comme toutes les
œuvres de l'école florentine , qui poussa très-loin h
recherche de la ligne et la nouveauté curieuse du mou-
vement, a une grâce juvénile très-séduisante. Cette
tournure composée, inférieure sans doute à la simpli-
cité antique, offre encore un grand charme ; c'est élégant
et cavalier.
Le jeune héros vient de trancher la tête à Tinfortu-
née Méduse, dont le corps, replié avec une hardiesse
savante, fait, de son paquet de membres convulsés par
l'agonie, un escabeau au pied du vainqueur. Persée,
détournant son visage, où se peint une compassion mê-
lée d'horreur, tient d'une main son épée à crochet re-
courbé , et de l'autre élève la tête pétrifiante , immo-
bile et morte au milieu de sa chevelure de serpents qui
se tordent.
Le piédestal, autre chef-d'œuvre, est orné de bas-reliefs
relatifs à l'histoire d'Andromède, de figurines et de feuil-
lages, où reparaît le talent de Benvenuto, ciseleur. Au-
dessous de ces figurines, représentant un Jupiter debout
et brandissant ses carreaux, on lit cette inscription me-
naçante :
TE, FlU, 61 Q.\5\^ \.1L"SÏ»VT, \i\.\Ç>^ ^^q^
fOYAGE EN ITALIE. 351
qui s'applique aussi bien à Persée qu*à Tartiste. Cette
légende à double sens semble un avertissement du cise-
leur spadassin à la critique, qui n'a qu'à se le tenir pour
dit. Sans nous laisser influencer par cetie rodomontade,
nous admirerons franchement le Persée pour sa grâce
héroïque et la sveltesse de ses formes délicates. Ces
une charmante statue et un délicieux bijou ; elle vaut
toute la peine qu'elle a coûté.
La Judith de Donatello montre , au palais de la Sei-
gneurie, la tête coupée d'Holopherne avec une fierté ré-
barbative assez alarmante, et tient, sous l'arcade dé la
Loggia, le même emploi que le Spartacus de Foyatier en
face du palais des Tuileries. Seulement , la protestation
du Spartacus est muette, et, pour que celle de Judith
n'offrît aucune espèce d'ambiguïté, Ton a gravé sur la
plinthe cette inscription peu rassurante : Exemplum sa-
lut publ, cives posuere MCCCCXV. Ces deux statues sont
de bronze. Benvenuto, dans ses Mémoires, raconte d'une
façon dramatique et touchante toutes les péripéties de la
fonte du Persée et les angoisses terribles qu'il éprouva
jusqu'à ce que le succès eût couronné l'œuvre. Pour li-
quéfier le métal, qui se figeait dans le creuset et ne vou-
lait pas couler, l'artiste y jeta toute sa vaisselle , activa
le feu avec ses meubles, épuisé, haletant, dévoré de fièvre
^t d'inquiétude, songeant à la joie de ses rivaux si Topé-
ration manquait, et prêt à se jeter dans la fournaise si le
moule crevait sous la pression du bronze. Aussi quelle
joie, quel délire, quel triomphe et quel cordial repas
avec les élèves et les compagnons lorsque l'œuvre sortit
radieuse et pure de toutes ces épreuves ! — On montre
encore à Florence la maison où le Persée a été fondu.
Benvenuto, qui, en sa qualité d'orfèvre ciseleur, avait
assez travaillé pour les rois, les princesses et les seigneurs,
voulut que son Persée conquît radmir^lvwv ^^^gvi^s^^N
<5ar il le scella très-solidemehl da{v%\^ ^\ç\fc^Qv«\^'^^^^-
iralre au caprice de la grande-ducYie^^^ ^ ^^ ^^^\x^v. «».
553 TOYAGE EN ITALIE.
orner son appnrtement, préférant à ce riche sanctuaire la
perpétuelle exposition publique.
UEnlèvement des Sahines a été, pour Jean de Bologne,
un admirable prétexte de déployer sa science du nu et
de faire voir la beauté humaine sous trois expressions
différentes: une belle jeune femme, un jeune homme
vigoureux, un vieillard supe'rbe encore. Ce beau groupe
de marbre rappelle le Borée enlevant Orythie, du jardin
des Tuileries : c'est la même élégance vagu », la même
ingénieuse facilité d'arrangement. Sur la plinthe, un bas-
relief explique ce que le sujet pourrait avoir d'indécis et
de peu intelligible.
La fontaine de Neptune de TAmmanato, qui s'élève
monu mentalement à l'angle du palais de la Seigneurie,
dans l'espace laissé vide par la maison rasée des Uberti,
a un aspect riche et grandiose , quoiqu'elle soit infé-
rieure au projet des autres artistes , repoussés au
profit de l'architecte favori du grand-duc Cosme I*^ Le
dieu, de grandeur colossale , est debout sur une conqje
traînée par quatre chevaux marins , deux de marbre
blanc, deux de marbre veiné ; trois tritons jouent à ses
pieds, et l'eau retombe en jets nombreux dans un bas-
sin octogone dont les quatre petits angles sont ornés de
statues de bronze représentant Thétis et Doris et des
dieux marins, d'enfants jouant avec des coquillages, des
coraux, des madrépores et autres productions de la mer ;
huit satyres également de bronze, des raascarons, des
cornes d'abondance complètent cette abondante déco-
ration, où se pressent déjà le goût fastueux et mytholo-
g'que des fontaines du parc de Versailles , goût que
l'on croit français et qui n'est qu'italien de la déca-
dence.
La statue équestre de Cosme de Médicis, la meilleure
des quatre que Jean de Bologne a eu le bonheur rare
d'exécuter duns une vie d'artiste, a beaucoup d'aisance
et de noblesse. Le cheNal marche bien dans son allure
VOYAGE EN ITALIE. 353
de petit trot ; l'homme est bien en selle ; il n'est pas
ridiculement historique, a le costume moitié léel, moi-
tié de fantaisie du grand-duc , et produit un bon effet
monumental. Celte statue est de bronze et a présenté
d'assez grandes difficultés de jet; des bas-reliefs rela-
tifs à Thistoire de Cosme plaquent les quatre faces du
piédestal. On y remarque le portrait d'un bouffon nain
aimé du duc.
11 faut signaler encore, sur cette place si riche, le
palais Uguccioni , dont l'architecture est attribuée à
Raphaël, pour son style suave et pur, qui est bien celui
du maître, et le toit des Pisans, charpente historique
que les Florentins firent exécuter aux Pisans prison-
niers en signe d'abjection et de mépris, et qui recouvre
rhôtel des postes, aux barreaux duquel se presse , sous
les bandes de sparterie, une foule nombreuse d'étrangers
venant demander leurs lettres, d'après l'ordre alphabé-
tique de leur nom. C'est aussi dans un coin de cette place
que se trouve Thôtel des diligences, avec son va- et-vient
perpétuel de voilures.
Mais voilà assez de descriptions de statues et de
palais; prenons une calèche et rendons-nous aux Cas-
éines , les Champs-Elysées de Florence, pour voir des
figures humaines et nous reposer du marbre, de la pierre
et du bronze.
III
Le type florentin diffère essentiellement du type lom-
bard et du type vénitien. Ce ne sont plus ces lignes
régulières et pures, cet ovale un peu épais, ces riches
attaches du col , cette heureuse sérénité de la forme ,
cette parfaite santé du beau, qui vous frappent dans les
rues de Hilaii, oii, comme le dit si bien Balzac, les filles
354 VOYAGE EN ITALIE.
de portière ont Tair de fîUes de reine. On ne compren-
drait pas à Florence cette superbe épitaphe païenne de
nous ne savons plus quel comte dont la tombe portait
pour toute inscription : Fu bello e Milanese; la grâce
voluptueuse et la gaieté spirituelle de Venise sont ab-
sentes d*ici.
Les figures n'ont pas à Florence le caractère antique
qui subsiste encore dans le reste de Titalie après tant
de siècles écoulés, d'invasions successives , un change-
ment si radical de mœurs et de religion : elles sont vi-
siblement plus modernes ; s'il n'est pas permis de se
méprendre, sur le boulevard de Gand, à un Napolitain
ou à un Romain de pure race, un Florentin peut passer
inaperçu parmi des Parisiens; ce violent cachet mé-
ridional qui fait reconnaître les autres Italiens ne le
trahira pas. 11 y a plus de caprice, plus d'inattendu
dans les traits des hommes et des femmes de Florence;
la pensée, les préoccupations morales laissent sur leur
face des sillons appréciables, et en bouleversent les mé-
plats avec une irrégularité à laquelle gagne l'expres-
sion.
Les femmes de Florence, moins belles que les Mila-
naises, les Vénitiennes ou les Romaines, sont plus in-
téressantes et parlent davantage à l'idée ; elles plairont
surtout à l'écrivain psychologue ; leurs yeux sont voilés
de mélancolie, leur front est parfois rêveur, et quelques-
unes offrent cet air de vague souffrance, sentiment tout
récent et tout chrétien, qu'on chercherait vainement dans
la statuaire grecque ou romaine ; au milieu des tètes
italiennes classiques, les têtes florentines sont bour-
geoises dans le sens intime et favorable du mot ; elles
n'expriment pas seulement la race, mais l'individu ; elles
ne sont pas exclusivement humaines, elles sont encore
sociales.
Les artistes florentins, André del Sarto, par exemple,
n'ont pas cette be^^uté sereine du Titien, cette placidité
fOYAGE EN ITALIE. 355
Angélique de Raphaël ; ils reproduisent un type à la fois
plus humble et plus cherché ; on sent la réalité à travers
leur idéal ; ils ne posent pas sur leurs figures ce masque
de régularité générale dont abusent quelquefois les
autres grands maîtres italiens ; ils risquent plus souvent
le portrait dans leurs compositions et ne craignent pas
de traverser une certaine laideur pour arriver au carac-
tère. En voyant leurs œuvres, on peut comprendre com*
ment quelques-unes de leurs têtes, assurément moins belles
que les types des peintres de Venise ou de Rome, peuvent
produire une impression plus pénétrante et plus durable.
Ces généralités qui souffrent de nombreuses exceptions,
car il y a des têtes florentines régulières, sont le résultat
d'observations faites dans les rues, dans les théâtres, à
Téglise, à la promenade ; le visage humain n'est-il pas
aussi digne d'attention que l'architecture ? Le modèle ne
vaut-il pas le tableau, et l'œuvre de Dieu, l'œuvre de
l'art ? Et si nous avons regardé trop attentivement quel-
que belle promeneuse sous le nez, elle n'a pas dû s'en
fâcher plus qu'une colonne ou une statue : notre con-
science de voyageur sera notre excuse.
L'endroit de Florence le plus favorable à ce genre
d'étude, trop souvent oublié par les touristes épris d'an-
tiquité ou d'art, est sans contredit la promenade des
Caséines, espèce de Champs-Elysées et de Hyde-Park
toscan, où, de trois heures à cinq heures, afflue, en
boghey, en tilbury, en phaéton, en américaine, en coupé,
en landau et surtout en calèche, tout ce que la ville ren-
ferme de riche, de noble, d'élégant et même de prèten-
tieux. Sur le fond florentin se dessinent de brillantes
excentricités étrangères faciles à reconnaître.
Les Caséines, dont le nom signifie laiteries, sont si-
tuées extra-muros, en dehors de la porte de Frato, et s'é-
tendent, le long de la rive droite de l'Arno, dans un espace
d'à peu près deux milles jusqu'à l'endroit où le Terzolle
se jette dans le fleu /e.
356 fOYAGE EN ITAUE.
 travers des massifs de vieux et grands arbres tels
que pins-parasols, chênes verts, lièges et autres espèces
du Midi mêlées à des essences du Nord, se dessinent des
chemins sablés qui aboutissent à un rond-point formant
ce que les Espagnols appelleraient le salon de cette pro-
menade fashionable.
Ces grandes masses de verdure que borde, d'une part,
le gentil fleuve Arno, et, de l'autre, Tencadrement bleu
des Apennins, dont on aperçoit les croupes lointaines
piquées de points blancs par les villas et les hameaux,
composent, sous Cette belle lumière méridionale, un
ensemble admirable et qu'il est difOcile d'oublier. Les
Caséines ont quelque chose de plus naïvement agreste
que les promenades équivalentes de Paris et de Londres,
et le concours de Télégance étrangère ne leur ôte pas
cette bonhomie italienne si gracieuse dans sa noncha-
lance. Une maison de campagne du grand-duc, très-
simple et très-bourgeoise, est enfouie au milieu de cette
fraîche verdure, que les peuples du Midi apprécient plus
que nous, sans doute à cause de sa rareté. Nous avons
retrouvé en Espagne les mêmes admirations pour les
ombrages du parc d'Aranjuez, que le Tage arrose, et qui
est rempli d'arbres du Nord.
Florence, il y a quelques années, surtout avant que
les événements politiques eussent effarouché les touristes
opulents, était comme le salon de l'Europe; on y retrou-
vait en grand
Tout ce monde doré de la saison des bains.
C'était là que se rendaient de tous les points de Yuo^
rizon les Anglais fuyant le brouillard natal, les Russes
secouant la neige d'un hiver de six mois, les Français
accomplissant le voyage à la mode, l'Allemand cher-
chant le naïf dans l'art, les cantatrices et les danseuses
retirées du théâtre, les existences et les fortunes problë-
VOYAGE EN ITALIE. 551
matiques, les reines déchues, les jolis ménages uni?
à Grelna-Green ou tout simplement devant l*autel de la
nature, les femmes séparées de leur mari pour une cause
ou pour une autre, les grandes dames ayant fait un coup
de tête, les princesses traînant à leur suite des ténors ou
des jeunos gens à barbe noire, les dandys à demi ruinés
par Bade ou Spa, les victimes du lansquenet et du crédit
parisien, les vieilles filles rêvant quelque aventure inci-
dentée, tout un monde interlope mêlé de beaucoup d'al-
liage, mais vif, spirituel, joyeux, ne cherchant que le
plaisir et dépensant l'argent avec d'autant plus d'insou-
ciance que le luxe italien est une économie relative.
Toute celle société fréquentait les bals hospitaliers du
grand-duc et s'amusait beaucoup. Cette espèce de tolé-
rance générale qui faisait accepter tout individu se pré-
sentant bien, mis convenablement et recommandé par
une lettre quelconque, introduisait bien quelque aigrefin
et quelquo aventurière dans ce salon cosmopolite ; mais
on en était quitte pour ne plus se saluer à Londres ni à
Pans, et l'on jouissait dans la ville d'une liberté de bal
masqué. Les intrigues et les amours allaient leur train
sans trop de scandale; chacun était trop occupé pour
avoir le temps de médire. D'ailleurs, accuser une femme
d'avoir un amant eût semblé puéril ; la médisance n'eût
commencé qu'à deux, et la calomnie à trois.
La promenade aux Caséines était un des épisodes im-
portants de la journée. Il s'y tenait une espèce de bourse
d'amour où se cotaient les actions des femmes. Madame
de B... est en hausse ; madame de V... est en baisse ; ma-
dame de B... a quitté le petit baron de L... pour le prince
D...; madame de V... a été trahie pour une seconde chan-
teuse de la Pergola ; c'est grave ! Les toilettes se discu-
taient et s'analysaient, plus négligemment cependant
que partout ailleurs, car le plaisir était la grande affaire;
mais les filles d'Eve pensent toujours un peu à la dé-
coupure de la feuille de figuier qui enyelQ^"^^ V»^*^
358 T0TAG6 EN ITALIE.
charmes. Pourtant, — et cela tient sans doute à la yertu
du climat, — on a vu aux Cascines des Parisiennes assez
éprises pour n*être plus vaniteuses et ne regarder que
leur amant.
Ce mouvement d'étrangers s*est un peu ralenti : ce-
pendant, les Cascines offrent encore, de trois heures à
sept heures, selon la saison, un spectacle de la plus
joyeuse animation.
Lorsque nous y arrivâmes en calèche, car il serait de
mauvais goût de s*y montrer à pied, quoique la distance
qui sépare les Cascines de la ville soit très-petite, l'as-
semblée était au grand complet ; il faisait beau, l'air était
doux, et le soleil glissait quelques joyeux rayons entre de
légers nuages pommelés.
Le rond-point des Cascines représentait un inunense
salon, dont les calèches arrêtées figuraient les canapés
et les fauteuils. Les femmes, en grande toilette, se ren-
versaient sur le fond de leur voiture, dont le devant
était encombré de fleurs, avec toute sorte de poses mé-
ditées pour faire ressortir leurs avantages, et de grâces Je
Célimène à faire envie au Théâtre-Français.
Les amants en pied, les attentifs et les simples galants
venaient rendre leur visite à la calèche de leur choix,
comme on va voir dans sa loge une femme à l'Opéra, et
causaient debout sur le marchepied.
C'est là que se décide l'emploi de la soirée, que s'ima-
ginent les expédients, et que s'arrangent les rendez-vous,
sans beaucoup de précaution ni de mystère ; car nous
n'avons guère trouvé de vestige de cette féroce jalousie
italienne, si célèbre dans les mélodrames et les romans.
Les cavaliers se mêlent aussi à la conversation, du
haut de leurs bètes fringantes, qu'ils maintiennent en les
excitant pour leur faire exécuter des courbettes, prouesses
sans péril qui vous posent toujours un peu en héros aux
yeux de la femme aimée.
Pendant ce temps-là, les boiquetières courent d'une
VOYAGE EN ITALIE. 3£9
voiture à l'autre ou assaillent au passage cavaliers et
piétons avec leurs corbeilles aussitôt vidées que lom-
plies. Elles pratiquent à la lettre la recommandation de
Virgile :
... Manibus date lilia plenis.
Elles ont même Tair de les donner, quoiqu'elles les
vendent en réalité ; on ne les paye pas sur-le-champ,
mais on leur fait de temps à autre mi petit cadeau d'argent
ou d'autre chose, ce qui est plus gracieux pour la mar-
chandise et la marchande, ces bouquetières étant ordinai-
rement de jeunes et jolies filles, fleurs fraîches et jolies
filles s'attirant par une harmonie naturelle.
Nous dessinerons, tout en gardant le secret des noms,
quelques-unes des individualités féminines les plus re-
marquables. Une princesse russe (toutes les Russes sont
princesses) trônait dans une superbe calèche doublée
de velours violet et entourée de beaucoup d'adorateurs.
Blanche comme la neige de son pays, les paupières brunies
de khool, la lèvre rouge, le front encadré de cheveux
ondes d'un blond marron devenu presque châtain sous le
lustre des essences, couronnée d'une natte épaisse qui lui
faisait comme un diadème sous l'auréole de son chapeau
de dentelle, elle rappelait, par un certain air oriental et
circassien, la fameuse Odalisque d'Ingres, popularisée par
la lithographie de Sudre.
Les grandes dames russes ont, dans leur élégance,
quelque chose de fastueux et de barbare, et dans leur
pose, un calme impérieux, une nonchalance pleine de
sérénité, qui leur viennent de Thabitude de régner sur
des esclaves et leur composent une physionomie à part
très-aisément reconnaissable sous le vernis anglais ou
français dont elles tâchent de se recouvrir. Celle-ci aurait
eu Tapparence d une Panagia grecque si, au lieu des
arbres verts des Caséines, sur lesquels se détachait sa
3oO TOTAGE EN ITALIE.
tête immobile, on eût placè^ derrière elle le fond d'or
gaufré dun triptyque. Sa main étroite et petite, chargée
de bagues énormes, scintillait dégantée sur le rebord de
la calèche, comme une relique constellée de pierreries
qu'on tend au baiser des fidèles. Dans Tangle de la voiture
se tenait, piteusement rencognèe, une amie ou dame de
compagnie de figure et de vêtements neutres, ombre
résignée de ce brillant tableau. Autrefois, les blondes
Vénitiennes se faisaient suivre par un nègre. Cf était plus
humain et d*un meilleur effet, au point de vue du co-
loris.
Dans une voiture anglaise, attelée de chevaux anglais,
harnachés de harnais anglais, se tenait une Anglaise, en-
tourée d'une atmosphère anglaise apportée de Hyde-Parfc
par un procédé que nous ignorons ; les Gascines disparu-
rent à nos yeux, la perspective bleuâtre des Âpeimms
s'évanouit dans une brume soudaine, et la Serpentine river
remplaça le fleuve Âmo.
Un brusque contre-coup nous jeta de Florence à
Londres , et nous sentîmes sous notre mince habit un
aigre souffle de bise septentrionale. Nous cherchâmes
machinalement sur le coussin de notre voiture un paletot
absent, et pourtant cette femme était belle comme
est belle une Anglaise réussie. — Jamais cygne plus
blanc ne lissa son duvet de neige sur le lac de Virginia-
Water dans les féeriques gravures des keepsake ; c'é-
tait une de ces créatures idéales et vaporeuses dans sa
grâce, un peu longues conmie Lawrence en peint,
comme Westall en dessine : col mince et flexible, che-
veux d'or aux spirales allanguies, pleurant comme deà
branches de saule autour d'un visage pétri de cold-
cream et de rose ; cils brillants comme des fils de soie
sur des prunelles d'un vague azur. En regardant cette
dmbre transparente, qui différait peut-être un large
rumpsteack saupoudré de poivre de Cayenne , arrosé
de sherry , on ne pouvait s'empêcher de penser à Cym-
YOYAGE EN ITALIE. 36r
beline, à Perdita, à Gordelia, à Miranda, à toutes les
poétiques héroïnes de Shakespeare. Deux adorables ba-
bys, un petit garçon fier et rêveur comme le portrait
du jeune Lambton , une petite fille échappée sans
doute du cadre de Reynolds où les enfants de lady Lon-
donderry sont représentés cravatés d'ailes en manière
de chérubin sur un fond de ciel bleu, occupaient le
devant de la voiture et jouaient gravement avec les
oreilles d*un king*s-charles aussi pur de race que celui
que Van Dyck a placé dans son portrait d'Henriette d'An-
gleterre.
Un cavalier , roide comme un pieu , irréprochable de
tenue, gentleman jfrotté de dandy , monté sur un cheval
de sang bai cerise, luisant comme du satin, les guides
rassemblées dans sa main, le pommeau de son styck
entre les lèvres , se tenait prés de la voiture de l'air
le plus ennuyé et le plus splénétique du monde ; il sem-
blait ruminer un madrigal qui n'arrivait pas et qu'at-
tendait la jeune femme avec une indulgente distrac-
tion.
Npn loin de là causait avec un prince sicilien une
autre Anglaise d'un type tout différent, presque italianisé
et doré par le tiède soleil de Florence ; une figure in-
telligente et fine , un beau front uni sous des cheveux
noirs, une taille fluette pouvant porter la robe de la
femme et le gilet de l'amazone; espèce de Clorinde délicate,
d'ange douteux, entre la jeune fille et l'éphèbe, de l'espèce
de ceux dont mademoiselle de Fauveau aime à faire se
déployer l'aile au-dessus de quelque bénitier de style
moyen âge.
Une main de reine, un bras magnifique que le mou-
lage a rendu célèbre nous fit reconnaître, au fond d'une
voiture, une de nos anciennes amies parisiennes qui
conserve à Florence, malgré un long exil, tout l'esprit et
toutes les grâces qui faisaient rechercher ses mercredis
de la rue du Mont-Blanc ; nous allâmes la saluer, heureux
31
562 VOYAGE EN ITALIE.
de trouver un visage ami parmi ces belles inconnues, et
les questions voltigèrent à Tenvi sur nos lèvres, elle par-
lant de Paris, nous de Florence.
A propos de Florence, nous nous apercevons que,
dans cette galerie de portraits, nous n'avons pas mis de
Florentines. C'est qu'il y en a, en effet, très-peu à Flo-
rence, et leurs figures, dont nous avons essayé d'esquis-
ser le type général , n'ont pas cette espèce de beauté
théâtrale qui se fait admirer de loin; nous remarque-
rons seulement qu'elles portaient alors la taille très-
basse et serrée dans des corsets longs d'une structure
particulière qui se rapproche beaucoup des anciens
corps français; ce qui imprimait à leurs mouvements
une certaine roideur gênée, contraire à la désinvolture
italienne. Quelques-unes se font la raie sur le côté comme
les hommes; est-ce une coquetterie locale, ou le besoin
de reposer des cheveux fatigués par le peigne? C'est ce
que nous ne saurions décider. Cette bizarrerie inquiète
d'abord sans qu'on puisse s'en rendre compte et change
beaucoup l'expression de la physionomie ; mais on
s'y fait et l'on finit par y trouver une certaine grâce.
Pour réparer cette omission dans notre galerie, es-
quissons la belle tête de la signera ***, Florentine
pur sang, qu'on nous fit voir, au centre du rond-point,
entourée d'une cour d'adorateurs. Ses grands yeux Iran-
quilles et presque fixes , ses traits fermes et purs, sa
bouche nettement découpée , les lignes puissantes et
correctes de son cou, rappelaient cette Lucrezia del
Fede tant aimée d'André del Sarto, et ces beaux por-
traits du Bronzino, qu'on ne peut plus oublier dès qu'on
les a vus une fois, et qui résument le type florentin sous
son plus noble aspect. Pourquoi faut-il que ces grands
artistes dorment couchés sous la tombe! Ils auraient
.' laissé au monde une imaoje immortelle.
Nous étions en train de graver cette pure image dans
notre mémoire lorsque nous vîmes toutes les têtes se
VOYAGE EN ITALIE. 565
tourner du même c<1lé. Ce mouvement insolite était pro-
duit par l'entrée du jeune comte ***, qui débouchait de
la grande allée, conduisant lui-même, avec une grâce
et une précision incomparables, un phaélon traîné par
deux merveilleux petits chevaux noirs, d'une élégance^
d'une prestesse et d'une docilité extraordinaires ; ce char-
mant attelage décrivit sur le sable du rond-point un cercle
qu un compas n'eût pas fait plus exact , et le comte, je-
tant les guides à son groom , sauta légèrement à terre et
alla rendre ses devoirs à la belle Florentine, dont nous
venons tout à l'heure de crayonner les traits.
C'était un jeune Hongrois de vingt-deux ou vingt-trois
ans, d'une beauté appoUonienne, si souple, si dégagé, si
svelte, si viril dans sa grâce féminine, que les plus
robustes futilités auraient baissé les armes devant lui.
Aussi était-il le lion de Florence, — sans aucune allu-
sion à la mauvaise gravure ainsi nommée ! — il pos-
sédait ii^s costumes nationaux les plus merveilleux :
dolmans soutachés , veste roide de broderies d'or ,.
bottes de maroquin semées de perles, toques constellées
de diamants et surmontées d'aigrettes de héron qu'il
revêtait avec une complaisance charmante dans les
soirées intimes pour satisfaire la curiosité féminine et
un peu sa propre coquetterie, sans doute ; coquetterie
bien permise, car le costume hongrois, malgré sa pro-
fusion d'ornements , est d'une élégance héroïque et
martiale qui éloigne toute idée de dandysme ridicule.
Les femmes , vaincues , avouaient avec plaisir qu'elles
étaient laides à côté du beau Hongrois, et que leurs plus^
riches toilettes de bal n'étaient que haillons comparées
à ces splendides vêtements ruisselants d'or et de pier-
reries.
Une apparition mystérieuse intrigua beaucoup aussi,
à cette époque, la curiosité cosmopolite de Florence :
une femme seule, et du plus grand air, avait paru aux
Caséines, allongée dans le fond d'une calèche bruncv
364 YOYAGE EN ITALIE.
drapée d'un grand châle de crêpe de chine blanc dont
les franges lui venaient presque jusqu'aux pieds, coiffée
d*un chapeau parisien signé madame Royer en toutes
lettres, et qui faisait une fraîche auréole à son profil
pur et fin, découpé comme un camée antique, et contras-
tant par son type grec, avec cette élégance toute moderne
et celte tenue presque anglaise à force de distinction
froide. Son cou bleuâtre , tant il était blanc , le rose uni
de sa joue, son œil d*un bleu clair semblaient la dési-
gner pour une beauté du Nord; mais Tétincelle de cet
œil de saphir était si vive, qu*il fallait qu'elle eût été
allumée à quelque ciel méridional ; ses cheveux, soule-
vés en bandeaux crêpelés, avaient ces tons brunis et
cette force vivace qui caractérisent les blondes des
pays chauds ; Tun de ses bras était noyé dans les piis
du châle, comme celui de la Mnémosyne, l'autre, coupé
par un bracelet d'un effet tranchant, sortait demi-*''', du
flot de dentelle d'une manche à sabot, et faisait badiner
contre la joue du bout d'une petite main gantée, un
camellia d'un pourpre foncé, avec un geste de distraction
rêveuse évidemment habituel : était-elle Anglaise, Italienne
ou Française? C'est ce que nul ne peut résoudre, car
personne ne la connaissait. Elle fît le tour des Cascines,
s'arrêta un instant sur le rond-point, ne paraissant
ni occupée ni surprise d'un spectacle qui semblait de-
voir être nouveau pour elle , et reprit le chemin dâ la
ville.
Le lendemain, on l'attendit vainement, elle ne reparut
pas. Quel était le secret de cette unique promenade? L'in-
connue venait-elle à quelque rendez -vous mystérieux
donné d'un bout de l'Europe à l'autre? voulait-elle s'as-
surer de la présence de quelque rivale auprès d'un infi-
dèle? On n'a jamais pu la savoir. Mais l'on n'a pas encore
oublié à Florence cette vision fugitive.
FIN
TABLE DES MATIÈRES
I. Genève. Plein-Palais» l'Hercule acrobate 1
IL Le Léman. — Brigg, les montagnes 12
m. Le Simplon, Domo d*Ossola. Luciano Zane 24
lY. Le lac Majeur. — Sesto-Galende, Milan 35
Y. Milan, le Dôme, le théâtre diurne 46
YI. La Cène, Brescia, Yérone 55
YIL Yenîse 64
VnL Saint-Marc 86
IX. Saint-Marc 98
X. La palais ducal 115
XL Le grand canal. . « , 134
XIL La yie à Venise 142
Xm. Détails familiers 153
XIY. Le début du vicaire, gondoles, coacher du soleil . • • 165
XY. Les Vénitiennes, Guillaume Tell, Girolamo 174
XYL L'arsenal, Fusine 185
XYII. Les Beaux-Arts 202
XVIIL Les Beaux-Arts 211
XIX. Les Beaux-Arts 221
XX. Les rues. — La fête de l'empereur 231
XXI. L'hôpital des firas 242
XXII. Samt-Blaise, les Capucins 251
366 TABLE DES MATIÈRES.
XXIII. Les églises 201
IXIY. Églises, scuole et palais. 270
XXY. Le Ghetto, Murano, Yicenza . 281
XXYI. Détails de mœurs 290
XXYII. Padoue 299
XYIII. Ferrare 309
XXIX. Florence 324
nu DB LA TABLB DES MATIÊRKS
i'aris. — Imp. E. Capiomomt et Y. Renault, 6, rue des PoiteTîni.
\
lij'
ii
2044 018 829 200
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